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Le Changement :
Le 31 janvier dernier, le campus universitaire de Lomé était une fois
encore en ébullition : jets de pierre, gaz lacrymogènes,
course-poursuite entre forces de l’ordre et étudiants.
Si l’on sait que la crise universitaire ne date pas
d’aujourd’hui, vous qui êtes un ancien président du CEUL,
quel regard portez-vous ou mieux encore quel bilan
faites-vous de ces manifestations à répétition des
étudiants ?
GNANDI A. T :
Comme vous le savez, les étudiants togolais sont
accablés depuis plus d’une dizaine d’années par des
problèmes qui s’aggravent au fil des jours : problèmes
financiers, conditions d’étude et de vie difficiles. En
l’absence de toute négociation entre les responsables
élus des étudiants et les autorités, cette situation
déprimante restera malheureusement toujours source de
manifestations récurrentes ; organisées ou non. Je pense
qu’il est grand temps pour les autorités et les
étudiants de s’apercevoir que le dualisme,
manifestations-répressions qui met à rude épreuve les
calendriers universitaires n’apporteront aucune solution
aux problèmes universitaires. Il faut forcément aller
aux négociations.
Le Changement : Vous et certains de vos camarades
aviez été exclus des universités du Togo, justement à
cause de ces manifestations. De toute vraisemblance, les
raisons de votre exclusion seraient, entre autres,
l’illégalité de votre mouvement et sa prétendue
affiliation à certains partis politiques de
l’opposition. Quelle analyse faites-vous par rapport à
cela.
GNANDI A. T : Non, le Conseil des Etudiants de
l’Université de Lomé n’est pas un mouvement illégal. Les
délégués et le bureau exécutif du CEUL sont
réglementairement élus à l’issue d’élections organisées
et supervisées par le Rectorat à travers la DAAS. Les
délégués viennent donc de divers horizons d’opinion et
on ne peut, objectivement, taxer ce mouvement de
satellite de l’opposition. Mon exclusion était plutôt
motivée par la volonté du gouvernement de stopper les
manifestations de revendication qui prenaient l’allure
d’une véritable insurrection. Mais, malheureusement, cet
acte produisit l’effet contraire ; je ne souhaite pas y
revenir. Pour mes camarades qui n’ont pas été
réglementairement élus, c’est injuste de les exclure
pour illégalité.
Le Changement : Pensez-vous sincèrement, Monsieur
Gnandi, que les étudiants togolais n’ont pas de
revendications à formuler et que toutes les
manifestations de revendications qu’ils ont organisées
ou organisent sont l’œuvre d’une manipulation
politique ?
GNANDI A. T : Hum ! Les mouvements de protestation au
campus se déroulent dans une atmosphère politique
délétère, où, régime et opposition riment sur le même
slogan : « qui n’est pas avec nous est contre nous ».
Dans ces conditions, certaines prises de position et
certaines interférences sont des faits qui compliquent
les rapports étudiants- autorités. A ce titre, l’on peut
comprendre les accusations de manipulation des leaders
étudiants, qui viennent de tous les côtés politiques.
Mais sachez que les foules qui manifestent au risque de
leur vie ne le font que lorsque les étudiants ont faim,
manquent de logement et vivent dans des conditions
d’étude précaires. Les autorités doivent comprendre que
l’université est un milieu tout à fait particulier qu’il
est difficile de réduire au silence ou à la soumission.
Il faut que chacun mette de côté ses hésitations, jette
ses prudences aux orties et relève le défi d’un dialogue
responsable et fructueux.
Le Changement : Avec le changement à la tête de
l’Etat (Eyadema étant considéré par certains comme un
obstacle à toute négociation), l’on avait pensé qu’il y
aurait une certaine évolution dans la situation des
étudiants d’autant plus que Faure Gnassingbé, avait, au
cours de sa campagne électorale, mis un accent
particulier sur la jeunesse (dans ses XX plus fort).
Mais depuis lors rien, alors que les conditions de vie
et d’études des étudiants ne cessent de se dégrader
avec les nouvelles hausses des prix de certains
produits. Qu’est-ce qui, selon vous, explique ce mutisme
des nouvelles autorités sur le sort des étudiants
togolais. L’Etat n’a-t-il pas vraiment les moyens pour
assurer la formation de la jeunesse, relève de demain ?
GNANDI A. T : On ne peut indéfiniment chanter, « on
n’a pas de moyens. On n’a pas de moyens ! » à ces
jeunes désabusés. Ce n’est pas aussi exact de parler de
mutisme total de la part des nouvelles autorités. Nous
nous rappelons qu’il y a eu récemment une diminution de
moitié des frais de scolarité. Même si elle est
insuffisante c’est un geste à encourager. Je crois
savoir également qu’il y a des débuts de contact entre
les leaders étudiants et les autorités. Il faut vite
formaliser tout cela afin d’enclencher de véritables
négociations pour soulager progressivement les peines de
ces nombreux jeunes étudiants aussi chers au chef de
l’Etat comme il le dit lui-même, mais qui ne savent plus
véritablement à quel saint se vouer.
Le Changement : On assiste aujourd’hui à la
naissance de plusieurs associations estudiantines se
réclamant de telle ou de telle tendance politique au
grand dam d’une grande majorité d’étudiants. Cette
multiplicité des mouvements (opposés politiquement mais
se disant défendant tous la même cause, celle de
l’intérêt des étudiants), n’est-elle pas de nature à
entamer leur crédibilité vis-à-vis de l’autorité ?
GNANDI A. T : Dans les normes, les associations
estudiantines sont apolitiques et, les étudiants peuvent
réglementairement en créer autant qu’ils le souhaitent.
Mais une autre réalité est de savoir que personne ne
peut leur en vouloir d’avoir un penchant pour tel ou tel
autre courant politique. Dans ce cas, le poids réel
d’une association se mesure par le nombre de ses
adhérents qui répondent à ses mots d’ordre. Je ne sais
pas si à ce jour, les différentes associations qui
opèrent sur le campus disposent des listes fiables de
leurs adhérents. C’est pourquoi, je continue de dire que
seul le CEUL, qui est constitué des délégués élus par
toute la communauté estudiantine dans sa diversité,
reste l’organe le plus crédible pour prendre le devant
des revendications des étudiants sans aucune
compromission pour ses dirigeants. Le mérite de ce
dernier sera de réussir à cristalliser les énergies des
associations autour des points essentiels des
revendications estudiantines et à les porter sur la
table de négociation du gouvernement.
Le Changement : Par ailleurs, nous venons
d’apprendre qu’un certain nombre d’associations a été
choisi– on ne sait sur quel critère – à siéger au
conseil de l’université. Votre appréciation sur ce choix
sélectif. Ne pensez-vous pas que cette «cooptation»
participe d’une volonté délibérée des autorités
rectorales à diviser les étudiants et à fragiliser leur
mouvement ?
GNANDI A. T : Ah ! C’est vous qui m’informez et je ne
peux me prononcer sur ce que je ne sais pas. En
revanche, j’ai appris qu’il y a eu des délégués
réglementairement élus et officiellement investis la
semaine dernière pour occuper la place que nous avons
abandonnée au conseil depuis le 03 mai 2001, date de
notre exclusion ; si tel est vraiment le cas, c’est une
bonne chose à la fois pour les autorités et les
étudiants d’avoir, de nouveau, des responsables
étudiants légitimes et crédibles.
Le Changement : Revenons à la crise universitaire
de la semaine dernière. Un membre du gouvernement en
l’occurrence M. Gilbert Atsu, Secrétaire d’Etat chargé
de la Promotion de la Jeunesse a été accusé de vouloir
saboter le mouvement de revendications des étudiants
parce qu’il a tenté de jouer la médiation entre les
différents mouvements opposés. Vous qui seriez proche de
ce dernier (selon certains), de quoi était-il question
exactement ? Pourquoi ce soit le Ministre chargé de la
Jeunesse qui intervienne pour jouer la médiation entre
les Etudiants et non le Ministre de l’Enseignement
Supérieur ?
GNANDI A. T : Ne parlons pas au conditionnel, M.
Gilbert Atsu, aujourd’hui Secrétaire d’Etat chargé de la
promotion de la jeunesse est un vieux compagnon de lutte
pour moi. Nous avons fait la lutte estudiantine et créé
ensemble la NDP. Je me souviens particulièrement de sa
grande peine au sujet des souffrances des étudiants
quand nous étions encore aux commandes du CEUL. Je ne
sais d’où on tire ses informations, mais ça m’étonnerait
que M. Gilbert Atsu s’érige en saboteur de mouvement au
campus. En revanche, le poste qu’il occupe au
gouvernement lui commande, en principe, de s’intéresser
à toutes les questions qui touchent à la jeunesse, y
compris les étudiants. En plus, c’est quelqu’un qui
maîtrise parfaitement les contours de la crise
estudiantine pour avoir longtemps été un acteur discret
mais efficace du CEUB (aujourd’hui CEUL). A ce titre, je
pense plutôt que sa présence au gouvernement est un
atout considérable pour rapprocher les positions des uns
et des autres.
Le Changement : La crise s’éternise et les
tentatives de lui trouver une solution n’ont pas,
jusqu’alors, abouti. Etes-vous de ceux qui pensent qu’il
vaut mieux que les étudiants se résignent et poursuivent
tranquillement leurs études parce que leur avenir en
dépend ?
GNANDI A. T : C’est vrai qu’aujourd’hui un sentiment
d’impuissance et de dégoût face aux multiples
difficultés sans solutions se lit facilement dans la
communauté estudiantine. Mais ce serait un leurre de
rêver bâtir une communauté estudiantine définitivement
apaisée sous le coup de la souffrance et de la
déception. L’université sera toujours peuplée
d’étudiants talentueux, débordant d’énergie et avides de
s’exprimer qu’on ne peut réduire au silence. Je pense
plutôt qu’il faut leur donner les moyens et la liberté
de s’exprimer afin que se réalise, en leur sein, une
véritable adhésion populaire au processus de règlement
des problèmes par voie de dialogue.
Le Changement : Si vous avez un mot en tant
qu’ancien président du CEUL à l’endroit des différents
mouvements associatifs et étudiants, que leur
direz-vous ?
GNANDI A. T : A notre temps, notre mérite aura été
incontestablement d’avoir réussi à faire crier haut et
fort toute la communauté estudiantine son ras-le-bol et
d’avoir défié si longtemps le gouvernement. Mais l’autre
vérité est que sur le fond du problème, la réalité reste
la même, voire pire en ce qui concerne les frais de
scolarité, les bourses, les logements et j’en passe.
C’est pourquoi, j’exhorte vivement les leaders des
associations notamment ceux du CEUL qui sont les élus à
saisir l’occasion de la dynamique de dialogue instaurée
par le gouvernement pour régler graduellement leurs
problèmes par la négociation. Ils doivent savoir au même
moment garder les relations avec leur base pour ne pas
laisser libre cours aux agitateurs de tous bords, prêts
à enflammer la situation à tout moment.
En ce qui me concerne, je
resterai à leur disposition s’ils me le demandent. Bon
courage à eux et merci à vous aussi qui m’avez permis de
m’exprimer.
Interview réalisée par Anicet |