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Quel est ta perception de ce qui s’est passé au Togo
pendant les élections de 2005 ?
J’étais parmi ceux qui ont toujours dénoncé, et ceci
dès le début, ce qui s’est passé au Togo. Ma
position reste la même. C’est mauvais pour
l’Afrique. Des choses comme ce qui s’est passé au
Togo, n’aident pas le continent, les coups d’Etat,
les mauvaises gestions des dirigeants africains. Si
quelqu’un devient président, j’estime que ses
enfants doivent rester loin car cela crée des
problèmes et malheureusement c’est ce qui s’est
passé au Togo et donc je considère cela comme un
coup d’Etat.
Je pense que ce serait bien que les femmes comme
Johnson Sirleaf prennent le pouvoir un peu partout
en afrique. On a essayé les hommes et depuis 1960
nous tournons en rond. Moi j’ai la foi en la
capacité des femmes à bien gouverner.
Souvent quand vous évoluez, il y a des choses qui
vous tirent en arrière. Il y’ a des exemples Sassou
N’guesso qui devient président de l’UA, après avoir
renversé un président démocratiquement élu. Ce n’est
pas normal. Aujourd’hui nous devons saluer le Bénin
qui fait quand même la fierté de l’Afrique.
Dans vos chansons qu’est-ce que vous dénoncez ?
Il
faut savoir dire non aux Européens. Nous sommes en
2006. Nos parents, nos ancêtres ont connu
l’esclavage. Nos parents ont connu la colonisation.
Certes on nous a donné la photocopie de
l’indépendance mais qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ?
C’est important et on doit en profiter. On nous a
dit qu’on est libre donc on doit prendre les
dispositions pour prouver qu’on est libre, qu’on est
indépendant. Ce sont des messages pareils que
j’essaie de véhiculer dans mes chansons dans le but
d’éveiller les consciences. Le reggae doit être la
musique du peuple. Une musique qui dit des choses
que les gens n’ont pas l’habitude d’entendre ou que
les gens ont peur de dire. Rien n’est exclu que
quelque chose ne nous arrivera un jour, nous qui
prenons le risque. Martin Luther King lorsqu’il
menait ce combat, il savait qu’on allait le tuer
mais il a continué et il a apporté quelque chose aux
Etats-Unis. Nelson Mandela malgré tous les risques
qu’il courrait dans le temps a continué la lutte et
aujourd’hui, le résultat est là.
Dans la chanson “ça va faire mal” vous parlez
d’unité africaine pour lutter contre l’oppresseur,
dans un sens plus large pensez vous qu’en dehors de
l’Afrique, par exemple en France cette unité existe?
Non, pas vraiment, et c’est dommage car ensemble on
pourrait représenter une grande force.
Mais cette chanson s’adresse d’abord au continent
Africain pour lui dire qu’aujourd’hui nous sommes
faibles car des gens profitent de notre désunion.
Ensemble, économiquement on peut être une force et
poser nos conditions qu’ils seront obligés de
respecter, car ils ne pourront pas trouver les
ressources qu’ils nous prennent, ailleurs. En tant
que leader d’opinion il est important que je fasse
la promotion de l’Union Africaine qui est en train
de se mettre en place. Je suis fier quand je vois
qu’il y a des problèmes en Afrique et qu’au lieu que
l’ONU ou la France interviennent, on tient compte
des décisions de l’Union Africaine. L’Afrique est
indépendante depuis presque 40 ans mais comme nos
dirigeants n’ont pas été honnêtes l’Union Africaine
se met en place seulement maintenant.
Avec votre précédent album « Françafrique » vous
avez été élu meilleur artiste « World » des
Victoires de la musique 2003. L’album est pourtant
très critique à l’égard de la politique française en
Afrique, avez-vous été étonné de cette récompense ?
Effectivement, mais en même temps cela me réconforte
car pour moi c’était la preuve qu’on peut s’exprimer
ici. Mon discours a choqué des gens, mais je ne le
regrette pas il fallait que je dise qu’après 40 ans
d’indépendance on ne peut plus accepter qu’il y ait
des militaires français dans les pays africains.
J’ai saisi cette tribune ce jour là car c’est rare
que je puisse m’exprimer devant autant de français,
mais je regrette le fait d’avoir quitté le podium
sans avoir serré la main à monsieur Drucker et à
monsieur Delarue, c’est un comportement qui ne me
ressemble pas mais je pense que c’était du à
l’émotion.
Vous avez dû quitter la Côte d’Ivoire à cause de vos
prises de position pour vous exiler au Mali. Avec du
recul et malgré la douleur de l’exil, que vous
apporte humainement et artistiquement cette
situation?
Cela m’a permis de découvrir d’autres pays,
notamment le Mali qui est le pays de mes ancêtres
car je suis mandingue. Je suis Ivoirien, mais le
Mali c’est chez moi. L’exil m’a permis de me rendre
compte que j’ai deux pays. Je m’aperçois également
de l’importance de la paix qui régnait en Côte
d’Ivoire. Je me lève donc pour lutter contre tous
ceux qui détruisent mon pays avec le concept de l’Ivoirité
qui ressemble aux idées du Front National en France.
Je suis donc en exil pour des raisons de sécurité,
et comme j’ai conscience d’être sur le bon chemin,
je sais que je vais rentrer en Côte d’Ivoire. Il
faudrait simplement que des élections libres et
transparentes soient organisées pour virer ceux qui
sont au pouvoir aujourd’hui car je sais qu’ils n’ont
pas la majorité.
Qu’est ce qui vous donne de l’espoir par rapport à
l’avenir de l’Afrique ?
D’abord je suis chez moi en Afrique, je ne pourrais
pas me sentir mieux ailleurs. Je n’ai donc pas le
droit d’être pessimiste en tant que leader d’opinion
je sais qu’il y a des initiatives qui se mettent en
place comme l’Union Africaine et mon devoir est de
faire la promotion de structures comme celle là, car
l’avenir de l’Afrique en dépend. Ensemble on sera
une force économique et on pourra poser nos
conditions à nos adversaires. Ce que l’on constate
aujourd’hui est un combat assez clair ; le combat
que l’occident mène contre nous est limpide,
c’est-à-dire que le souhait de Jacques Chirac c’est
que le français ne doit pas manquer de café le
matin, alors il va le chercher où il veut, et si il
doit diviser pour avoir nos ressources, il va le
faire. On le voit bien aujourd’hui avec l’Irak, son
pétrole a provoqué une situation catastrophique. Je
pense que si Saddam Hussein n’avait pas massacré son
peuple, si les Irakiens étaient restés ensemble avec
un chef d’Etat élu démocratiquement, ils auraient pu
trouver une solution. Le fait que le peuple soit
divisé, que Saddam Hussein soit resté président
pendant de nombreuses années en tuant des gens et
que ses ennemis ne pouvaient s’exprimer devant lui,
tout cela a aidé les américains. Ainsi je dois
rester optimiste pour continuer à promouvoir l’Union
Africaine, il n’y a que ça pour nous sauver.
Vos avez construit un studio d’enregistrement à
Bamako et vous voulez monter une association pour
les jeunes artistes: où en est cette association?
J’ai monté l’association et j’ai produit un seul
album pour l’instant qui n’est pas encore sur le
marché. J’ai profité du passage de mes musiciens à
Bamako pour enregistrer un artiste Ivoirien qui vit
en France. Ce studio sera à la disposition de tous
et mon objectif est de découvrir des talents et de
les produire. J’aimerais produire du reggae et du
rap avec des artistes qui ont des messages à
véhiculer, car je pense qu’aujourd’hui le peuple
africain écoute ce que les artistes disent car il ne
croit plus aux hommes politiques. Les artistes
peuvent éveiller les consciences, changer les
mentalités, aider à l’information et l’éducation en
Afrique. La volonté de vouloir faire passer un
message revendicatif sera la condition indispensable
pour que j’enregistre un artiste.
Par rapport à l’association les artistes devront-ils
venir de domaines particuliers ?
Ils pourront venir de n’importe quel domaine
artistique. On fera même des expériences comme par
exemple dans le titre « Alou Maye », il y a
une griotte qui chante, donc à l’avenir j’ai
l’intention de faire chanter des griots sur du
reggae. J’aimerais faire chanter une griotte sur un
morceau de Bob Marley. J’ai envie de faire se
rencontrer différents artistes pour qu’ils puissent
travailler ensemble.
Pensez-vous que le reggæ peut changer les choses ?
On
peut apporter sa contribution et même changer les
choses. En Afrique on a la culture de la tradition
orale, on écoute donc beaucoup de musique en tenant
compte du message. Je crois que la musique, surtout
le reggæ peut changer des choses, mais cela dépend
du contexte.
Par exemple dans le cas actuel de la Côte d’Ivoire
la solution se trouve dans les mains des hommes
politiques et une fois qu’ils l’auront trouvée, les
artistes pourront revenir pour parler d’unité,
d’égalité et expliquer à la population qu’il faut
regarder l’avenir.
En
quoi « Coup de gueule » est il différent des
précédents ?
C’est un album plus ouvert, plus international. Cet
album m’a permis de beaucoup voyager, je suis allé
au Brésil, au Venezuela. Je me suis rendu compte que
je ne suis pas seulement écouté en Afrique.
Les jeunes voulaient que je dise des choses en leur
nom, que je parle de leurs problèmes. Pendant les
concerts je constate qu’il y a plus de monde, plus
de personnes qui se sentent concernés par mon
message dans cet album que dans les précédents. |