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4 juillet 2006

[ No 120: 30 juin 2006]

Tiken Jah Fakoly, artiste de la chanson : «Le peuple africain écoute plus ce que disent les artistes car, il ne croit plus aux hommes politiques»

Né en 1968 à Oudienne, au nord ouest de la Côte d’Ivoire, Tiken Jah Fakoly est un Mandingue descendant du Lieutenant Fakoly, ancêtre qui fût le glorieux chef de guerre du fondateur de l’Empire Mandingue, Soundjata Keïta. Digne de ses ancêtres, Tiken Jah n’a  cessé de se faire le porte parole et même le leader d’une Afrique réduite au silence, et ce n’est pas son sixième album, « Coup de Gueule » qui dérogera à la règle : ses titres sont aussi éloquents que « Quitte le Pouvoir » ou « L’Afrique doit du Fric », son message est intact, un réveil des consciences pour s’extirper de cette spirale de fatalité, et malgré ce tableau des charges très important, Tiken soude tout de même cet album avec une musicalité et un rythme qui ne l’ont jamais quitté.

 
 

Quel est ta perception de ce qui s’est passé au Togo pendant les élections de 2005 ?

J’étais parmi ceux qui ont toujours dénoncé, et ceci dès le début, ce qui s’est passé au Togo. Ma position reste la même. C’est mauvais pour l’Afrique. Des choses comme ce qui s’est passé au Togo, n’aident pas le continent, les coups d’Etat, les mauvaises gestions des dirigeants africains. Si quelqu’un devient président, j’estime que ses enfants doivent rester loin car cela crée des problèmes et malheureusement c’est ce qui s’est passé au Togo et donc je considère cela comme un coup d’Etat. Je pense que ce serait bien que les femmes comme Johnson Sirleaf  prennent le pouvoir un peu partout en afrique. On a essayé les hommes et depuis 1960 nous tournons en rond. Moi j’ai la foi en la capacité des femmes à bien gouverner.

Souvent quand vous évoluez, il y a des choses qui vous tirent en arrière. Il y’ a des exemples Sassou N’guesso qui devient président de l’UA, après avoir renversé un président démocratiquement élu. Ce n’est pas normal. Aujourd’hui nous devons saluer le Bénin qui fait quand même la fierté de l’Afrique.

Dans vos chansons qu’est-ce que vous dénoncez ?

Il faut savoir dire non aux Européens. Nous sommes en 2006. Nos parents, nos ancêtres ont connu l’esclavage. Nos parents ont connu la colonisation. Certes on nous a donné la photocopie de l’indépendance mais qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ? C’est important et on doit en profiter. On nous a dit qu’on est libre donc on doit prendre les dispositions pour prouver qu’on est libre, qu’on est indépendant. Ce sont des messages pareils que j’essaie de véhiculer dans mes chansons dans le but d’éveiller les consciences. Le reggae doit être la musique du peuple. Une musique qui dit des choses que les gens n’ont pas l’habitude d’entendre ou que les gens ont peur de dire. Rien n’est exclu que quelque chose ne nous arrivera un jour, nous qui prenons le risque. Martin Luther King lorsqu’il menait ce combat, il savait qu’on allait le tuer mais il a continué et il a apporté quelque chose aux Etats-Unis. Nelson Mandela malgré tous les risques qu’il courrait dans le temps a continué la lutte et aujourd’hui, le résultat est là.

Dans la chanson “ça va faire mal” vous parlez d’unité africaine pour lutter contre l’oppresseur, dans un sens plus large pensez vous qu’en dehors de l’Afrique, par exemple en France cette unité existe?

Non, pas vraiment, et c’est dommage car ensemble on pourrait représenter une grande force.

Mais cette chanson s’adresse d’abord au continent Africain pour lui dire qu’aujourd’hui nous sommes faibles car des gens profitent de notre désunion. Ensemble, économiquement on peut être une force et poser nos conditions qu’ils seront obligés de respecter, car ils ne pourront pas trouver les ressources qu’ils nous prennent, ailleurs. En tant que leader d’opinion il est important que je fasse la promotion de l’Union Africaine qui est en train de se mettre en place. Je suis fier quand je vois qu’il y a des problèmes en Afrique et qu’au lieu que l’ONU ou la France interviennent, on tient compte des décisions de l’Union Africaine. L’Afrique est indépendante depuis presque 40 ans mais comme nos dirigeants n’ont pas été honnêtes l’Union Africaine se met en place seulement maintenant.

Avec votre précédent album « Françafrique » vous avez été élu meilleur artiste « World » des Victoires de la musique 2003. L’album est pourtant très critique à l’égard de la politique française en Afrique, avez-vous été étonné de cette récompense ?

Effectivement, mais en même temps cela me réconforte car pour moi c’était la preuve qu’on peut s’exprimer ici. Mon discours a choqué des gens, mais je ne le regrette pas il fallait que je dise qu’après 40 ans d’indépendance on ne peut plus accepter qu’il y ait des militaires français dans les pays africains. J’ai saisi cette tribune ce jour là car c’est rare que je puisse m’exprimer devant autant de français, mais je regrette le fait d’avoir quitté le podium sans avoir serré la main à monsieur Drucker et à monsieur Delarue, c’est un comportement qui ne me ressemble pas mais je pense que c’était du à l’émotion.

Vous avez dû quitter la Côte d’Ivoire à cause de vos prises de position pour vous exiler au Mali. Avec du recul et malgré la douleur de l’exil, que vous apporte humainement et artistiquement cette situation?

Cela m’a permis de découvrir d’autres pays, notamment le Mali qui est le pays de mes ancêtres car je suis mandingue. Je suis Ivoirien, mais le Mali c’est chez moi. L’exil m’a permis de me rendre compte que j’ai deux pays. Je m’aperçois également de l’importance de la paix qui régnait en Côte d’Ivoire. Je me lève donc pour lutter contre tous ceux qui détruisent mon pays avec le concept de l’Ivoirité qui ressemble aux idées du Front National en France. Je suis donc en exil pour des raisons de sécurité, et comme j’ai conscience d’être sur le bon chemin, je sais que je vais rentrer en Côte d’Ivoire. Il faudrait simplement que des élections libres et transparentes soient organisées pour virer ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui car je sais qu’ils n’ont pas la majorité.

 Qu’est ce qui vous donne de l’espoir par rapport à l’avenir de l’Afrique ?

D’abord je suis chez moi en Afrique, je ne pourrais pas me sentir mieux ailleurs. Je n’ai donc pas le droit d’être pessimiste en tant que leader d’opinion je sais qu’il y a des initiatives qui se mettent en place comme l’Union Africaine et mon devoir est de faire la promotion de structures comme celle là, car l’avenir de l’Afrique en dépend. Ensemble on sera une force économique et on pourra poser nos conditions à nos adversaires. Ce que l’on constate aujourd’hui est un combat assez clair ; le combat que l’occident mène contre nous est limpide, c’est-à-dire que le souhait de Jacques Chirac c’est que le français ne doit pas manquer de café le matin, alors il va le chercher où il veut, et si il doit diviser pour avoir nos ressources, il va le faire. On le voit bien aujourd’hui avec l’Irak, son pétrole a provoqué une situation catastrophique. Je pense que si Saddam Hussein n’avait pas massacré son peuple, si les Irakiens étaient restés ensemble avec un chef d’Etat élu démocratiquement, ils auraient pu trouver une solution. Le fait que le peuple soit divisé, que Saddam Hussein soit resté président pendant de nombreuses années en tuant des gens et que ses ennemis ne pouvaient s’exprimer devant lui, tout cela a aidé les américains. Ainsi je dois rester optimiste pour continuer à promouvoir l’Union Africaine, il n’y a que ça pour nous sauver.

Vos avez construit un studio d’enregistrement à Bamako et vous voulez monter une association pour les jeunes artistes: où en est cette association?
J’ai monté l’association et j’ai produit un seul album pour l’instant qui n’est pas encore sur le marché. J’ai profité du passage de mes musiciens à Bamako pour enregistrer un artiste Ivoirien qui vit en France. Ce studio sera à la disposition de tous et mon objectif est de découvrir des talents et de les produire. J’aimerais produire du reggae et du rap avec des artistes qui ont des messages à véhiculer, car je pense qu’aujourd’hui le peuple africain écoute ce que les artistes disent car il ne croit plus aux hommes politiques. Les artistes peuvent éveiller les consciences, changer les mentalités, aider à l’information et l’éducation en Afrique. La volonté de vouloir faire passer un message revendicatif sera la condition indispensable pour que j’enregistre un artiste.

Par rapport à l’association les artistes devront-ils venir de domaines particuliers ?
Ils pourront venir de n’importe quel domaine artistique. On fera même des expériences comme par exemple dans le titre « Alou Maye », il y a une griotte qui chante, donc à l’avenir j’ai l’intention de faire chanter des griots sur du reggae. J’aimerais faire chanter une griotte sur un morceau de Bob Marley. J’ai envie de faire se rencontrer différents artistes pour qu’ils puissent travailler ensemble.

Pensez-vous que le reggæ peut changer les choses ?
On peut apporter sa contribution et même changer les choses. En Afrique on a la culture de la tradition orale, on écoute donc beaucoup de musique en tenant compte du message. Je crois que la musique, surtout le reggæ peut changer des choses, mais cela dépend du contexte.

Par exemple dans le cas actuel de la Côte d’Ivoire la solution se trouve dans les mains des hommes politiques et une fois qu’ils l’auront trouvée, les artistes pourront revenir pour parler d’unité, d’égalité et expliquer à la population qu’il faut regarder l’avenir.

En quoi « Coup de gueule » est il différent des précédents ?
C’est un album plus ouvert, plus international. Cet album m’a permis de beaucoup voyager, je suis allé au Brésil, au Venezuela. Je me suis rendu compte que je ne suis pas seulement écouté en Afrique.

Les jeunes voulaient que je dise des choses en leur nom, que je parle de leurs problèmes. Pendant les concerts je constate qu’il y a plus de monde, plus de personnes qui se sentent concernés par mon message dans cet album que dans les précédents. 

Propos recueillis par Antoine Têvi-BENISSAN & Edem k. assignon 

 

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