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30 mai 2006

[ 552:  29 mai  2006]

Réforme de la justice au Togo :  La Cour Suprême, cimetière de la justice togolaise

L’un des défis majeurs que veut relever le pouvoir en place est, à n’en point douter, la réforme de la justice. Mais le pouvoir judiciaire togolais traîne en son sein des tares en termes de pratiques et de ressources humaines qui hypothèquent dangereusement les chances de réussite de cette réforme pourtant indispensable à l’édification de l’Etat de droit que tout le monde appelle de ses vœux et dans l’intérêt des justiciables.

 
 

Trois associations de Magistrats se partagent le pouvoir judiciaire togolais :

            - d’abord le Syndicat des Magistrats du Togo (SMT) qui est le regroupement le plus ancien et qui compte en son sein les magistrats les plus brillants et les plus compétents qui veulent qu’en toute chose, le droit prime.

            - ensuite l’Association Professionnelle des Magistrats du Togo (APMT) généralement considérée comme proche du pouvoir politique. Tous les chefs de juridiction, même au niveau du Parquet sont membres de cette association.

            - enfin, l’Association Nationale des Magistrats du Togo, dont les membres sont considérés comme proches du Syndicat et qui sont aussi pour le droit.

            De ces trois associations les membres de l’APMT sont politiquement les plus actifs. Jouant sur leurs accointances politiques, ils se permettent tout, foulant aux pieds les règles les plus élémentaires qui régissent la profession. L’appartenance à cette association donne aux magistrats, des privilèges et ils en abusent pour faire fortune. La chose est tellement intériorisée qu’un magistrat, membre de l’APMT, parlant du Syndicat, avait dit en substance, ce qui suit «Ils ont le droit pour eux mais nous avons les postes et l’argent pour nous.» Une caricature grandeur nature.

            C’est en tout cas, la situation qui prévalait au Togo depuis plusieurs années. Mais, depuis leur avènement au pouvoir, les nouvelles autorités ont la réforme de la Justice au centre de leurs préoccupations. Avec l’appui du Programme des Nations Unies pour le Développement, un projet de modernisation a été validé dans ce sens. Plusieurs séminaires et autres rencontres ont réuni les magistrats, avocats et autres praticiens du droit avec les membres du gouvernement. Les maisons d’arrêt sont dotées de nouvelles structures d’accueil, etc. Lors de la dernière rentrée solennelle du Barreau de Lomé, le Président de la République et le Premier ministre s’étaient personnellement impliqués dans la manifestation. Le Chef de l’Etat avait saisi l’occasion pour prononcer un important discours dans lequel il avait réitéré sa volonté de donner une nouvelle image à notre Justice. Ce qui a fait dire à certains observateurs que les choses évoluent bien. Mais si ces nouvelles orientations sont à saluer, il n’en demeure pas moins vrai que le problème de la réforme de la Justice reste entier, car la réforme n’est pas qu’une théorie, mais c’est aussi et surtout les hommes. Et on peut dire sans être taxé de verser dans l’exagération que le succès de toute réforme dépend avant tout des hommes appelés à la mettre en œuvre.

            Nous savons tous que la Justice togolaise est à terre parce que gangrenée par plusieurs maux qui ont pour nom, la politisation, la corruption, l’incompétence. Mais nous disons qu’il ne s’agit pas là d’une originalité ou d’une singularité propre uniquement à la Justice togolaise. Dans tous les pays, le corps judiciaire a ses problèmes qu’on peut classer en trois maux fondamentaux :

            - la politisation de la magistrature

            - les problèmes d’ordre financier et matériel

            - le problème des ressources humaines, à savoir, la formation et la compétence des magistrats et de leurs collaborateurs greffiers, la question des nominations, de promotion et des affectations, etc.

            Au Togo, là où le bât blesse, c’est que, comme nous l’avons écrit tantôt, trois organisations se partagent l’échiquier judiciaire. La preuve de la politisation à outrance c’est que l’APMT proche du pouvoir s’est réservé la part du lion dans la gestion de la magistrature. C’est-à-dire, lorsqu’on est membre de cette association, on est sûr de faire carrière, d’accéder à des postes de grande responsabilité, etc. Conclusion, les magistrats se croient tout permis. Ayant été coopté pour leur militantisme, ils n’ont pas forcément du métier et peuvent tordre le cou au droit n’importe comment.

            A la Cour suprême par exemple, il a été donné de constater que la loi du 06 mars 1997 portant organisation et fonctionnement de l’institution traduit la préoccupation des autorités de mettre en place une Cour suprême crédible capable de recourir par un fonctionnement rationnel basé sur l’indépendance et l’égalité, l’impartialité et l’efficacité, à l’établissement de l’Etat de droit. Ce qui de toute évidence nécessite des hommes d’une certaine qualité. Or bien que l’article 18 du statut des magistrats détermine les fonctions correspondantes à chaque grade et liées à l’ancienneté et à la compétence, il est remarquable de noter que des magistrats moins anciens se sont retrouvés à la Cour Suprême alors qu’au même moment, des magistrats plus anciens demeurent dans les tribunaux et cours d’Appel. Comme quoi, ici aussi, la promotion dépend de l’appartenance ou non du magistrat à l’APMT.

            Il faut surtout souligner voire insister parce que loin d’être les magistrats les plus compétents, les membres de cette association ont une lourde responsabilité dans la décadence de la Justice togolaise. Car il est clair que le magistrat promu à un poste de responsabilité non pas pour sa compétence et son efficacité mais pour son militantisme, ne peut pas faire du bon travail.

            Au-delà de ces considérations, le problème le plus préoccupant et le plus scandaleux reste la Cour Suprême. Cette juridiction supérieure qui devait être celle qui rassure et répare les injustices ou les erreurs judiciaires commis par les juridictions inférieures est malheureusement devenue le cimetière de la Justice au Togo. Il faut pouvoir voir les choses en face et dire la vérité. La Cour Suprême n’est pas du tout à la hauteur de l’enjeu de la réforme. Au niveau de cette juridiction, il se passe des choses incroyables sur lesquelles nous serons appelés à revenir beaucoup plus en profondeur.

            Ce qui est scandaleux à plusieurs titres, c’est le fait que, à la Cour Suprême, on a érigé le sursis à exécution en règle et on en a fait une source intarissable d’enrichissement. Le sursis à exécution est devenu aux mains du Président de la Cour Suprême, une arme qu’il utilise en faveur du plus offrant. Il peut prendre une ordonnance de sursis à exécution aujourd’hui, se rétracter demain et recommencer le cycle le jour suivant, dans le même dossier.

            Le bilan de fonctionnement de la Cour Suprême selon un document produit par la Cour Suprême elle-même et intitulé «Pour une Cour Suprême moderne au Togo» est saisissant et révélateur de ce qui se passe. Nous vous le livrons.

«Le bilan de fonctionnement

            L’évaluation en terme de rendement de la Cour Suprême, porte sur la période de 1984 à 2004 et concerne les chambres judiciaire et administrative. Ces deux chambres ont été saisies de recours relevant de leurs attributions telles que définies par la loi. Le traitement accordé auxdits recours est le suivant :

La chambre judiciaire

            Cette chambre a été saisie de recours relatifs aux matières correctionnelles, sociales, commerciales et civiles.

En matière correctionnelle :

            De 1984 à 2004, 328 dossiers ont été déférés à la Cour. Sur les 88 dossiers effectivement traités, 38 ont été vidés, 41 ont fait l’objet de rapports et 9 de conclusions du parquet général. Ainsi, 240 dossiers restent en instance de traitement à la fin de l’année 2004.

En matière sociale :

            De 1986 à 2004, 192 dossiers ont été déférés. 18 dossiers ont reçu décision, 3 ont fait l’objet de rapports et 3 de conclusions du parquet général ; 168 dossiers demeurent non traités à la fin de l’année 2004.

En matière civile et commerciale :

            De 1985 à 2004, 715 pourvois ont été déférés. 37 dossiers ont été réglés, 28 ont fait l’objet de rapports et 17 de conclusions du parquet général. Il reste 638 dossiers en instance à la fin de l’année 2004.

La chambre administrative

            Trois recours ont été déposés à la chambre administrative. Ceux-ci sont toujours en instance de règlement.

            En résumé, il est à noter que la chambre judiciaire, seule chambre ayant fonctionné plus ou moins normalement, a donné un rendement caractérisé par les chiffres suivants : 189 dossiers traités sur un total de 1245, soit une différence de 1046 dossiers en instance de règlement à la fin de l’année 2004.»

            Au regard de ce qui précède, il est manifeste que la Cour Suprême ne fonctionne pas. Mais le plus grave, c’est que le Président de cette juridiction paralysante est es qualité, Président du Conseil Supérieur de la Magistrature, l’organe qui a en charge la gestion de la magistrature et qui est habilité à prendre éventuellement des sanctions contre les juges indélicats ou laxistes. Il y a là comme une négation à toute volonté d’évolution vers l’excellence.

            En effet, pour réussir la réforme, il faut à la tête des juridictions, depuis le premier degré jusqu’à la Cour Suprême, des hommes capables de donner l’impulsion nécessaire. Ce qui, pour le moment, n’est pas le cas.

            Les autorités politiques de notre pays doivent prendre conscience de cette réalité et faire en sorte que les présidents de juridictions soient issus de toutes les associations et syndicats. Elles doivent briser le cercle vicieux de la politisation. Autrement, la réforme à laquelle on s’investit avec l’appui extérieur restera un vain mot. Lorsqu’on laisse à la tête des juridictions, des hommes qui ont partie liée avec les justiciables et qui sont impliqués dans des affaires troubles, des hommes dont la moindre réforme sera préjudiciable aux intérêts, on ne peut pas s’attendre à voir une réforme de la justice aboutir au Togo. Car sous peine de se faire hara-kiri, on voit mal comment ces magistrats pourront promouvoir une réforme contre leurs propres intérêts.

            Comme on le voit, d’importants préalables conditionnent le succès de la réforme de la justice. Nous ne faisons que tirer la sonnette d’alarme à toutes fins utiles.

C. P.

 

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