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13 mars 2006

 
[ No 541: 13 mars 2006]

Devoir de mémoire  Eclairage sur un pan de l’histoire du Togo: Les événements survenus au Togo entre le 27 avril 1958 et le 13 janvier 1963

                        Après la mort du Président Eyadema, les Togolais ont besoin de savoir, grâce à un document unique, les événements survenus au Togo entre le 27 Avril 1958, date de la victoire du CUT, parti de Sylvanus Olympio au référendum qui a conduit à l’indépendance nationale, et le 13 janvier 1963, date de l’assassinat du Président Sylvanus Olympio.

            En effet, l’histoire du Togo, indépendamment de tous les livres écrits ou récits publiés sous divers aspects mérite encore d’être contée. Un tel exercice sera naturellement l’œuvre des historiens. Mais il est connu que l’historien ne fait pas l’histoire. Il fonde sa vérité sur des faits rigoureusement vérifiés, recoupés à divers niveaux. C’est pourquoi, pour pouvoir accomplir convenablement sa mission, il est important pour l’historien de verser au dossier tous les documents publiés à un moment ou à un autre par les parties antagonistes.

            Au Togo, on assiste ces derniers temps à la publication de nombreux ouvrages sur l’histoire de notre pays. Mais ce qui est remarquable, c’est que, délibérément ou non, ces documents qui devraient apprendre objectivement aux générations présentes et à venir ce qui s’était passé au Togo dans un passé récent sont amputés de certains pans représentant des faits pourtant vécus. Ce faisant, on laisse dans notre histoire des trous et des zones d’ombres qui méritent d’être éclairées. C’est pourquoi nous pensons humblement que le contenu du «Livre blanc» publié par le gouvernement après la mort de Sylvanus Olympio doit être porté à la connaissance du public. Parce que ce document contient des éléments édifiants qu’il faut porter à la connaissance de l’opinion.

            Ce document scindé en deux parties à savoir l’historique et les témoignages, sera publié en deux temps.

            Contrairement à ce que beaucoup de Togolais peuvent croire, l’histoire du Togo n’a pas commencé en 1963 avec l’assassinat de Sylvanus Olympio, ni en 1958 avec l’arrivée de Sylvanus Olympio au pouvoir. Le volet que nous publions aujourd’hui pour éclairer l’opinion sur la gestion de Sylvanus Olympio n’est qu’une partie. D’autres éléments pourront venir confirmer ou démentir ces faits. Mais après lecture de ce document, il est loisible de constater que certaines idées reçues ne sont pas vérité d’évangile.

            Nous publions pour illustrer la première partie, deux documents témoins : une lettre de Nicolas Grunitzky à Sylvanus Olympio en date du 07 mai 1962 et un ordre de saisie des biens N° 34/C/DSN du 17 janvier 1962.

            Ces deux documents illustrent parfaitement l’atmosphère qui prévalait à l’époque. Rappelons que Nicolas Grunitzky était avant l’indépendance, l’adversaire politique de Sylvanus Olympio. Il a été Premier ministre avant ce dernier et il était devenu Président de la République après lui. Mais le plus important, c’est que Sylvanus Olympio a épousé la sœur de Nicolas Grunitzky. Les deux hommes ont donc des liens familiaux. Et pourtant… 

Livre blanc sur les événements survenus au Togo entre le 27 avril 1958 et le 13 janvier 1963

AVANT-PROPOS

Le dimanche matin du 13 janvier 1963, le poste de radiodiffusion de Lomé, capitale du Togo, interrompt ses émissions normales.

Un comité insurrectionnel a pris le pouvoir pendant la nuit. Il annonce :   le Chef de l’ancien gouvernement est mort, pour avoir essayé de résister à la volonté du Comité Insurrectionnel.

Le Président de la République du Dahomey, M, MAGA, pays frère, envoie sur place une mission pour faciliter une médiation éventuelle et tenter d’éviter une guerre civile.

Le calme conservé par le pays pendant les journées du dimanche 13 et du lundi 14 décide le Comité Insurrectionnel à faire reprendre le travail le mardi 15. Ce même jour, vers 18 h, 30, le Comité Insurrectionnel donne une conférence de presse, M. Nicolas GRUNITZKY, ancien Premier Ministre, de 1956 à 1958, appelé la veille pour former le gouvernement provisoire, y rend compte de ses consultations.

Le jeudi 17 janvier 1963, le Gouvernement est formé, la crise est dénouée, Le 5 mai suivant, le peuple du Togo approuve une nouvelle Constitution, élit une nouvelle Assemblée Nationale et choisit au suffrage direct un Président de la République : Nicolas GRUNITZKY, et un  Vice-Président : Antoine MEATCH!. Au gouvernement, tous les partis sont représentés.

Que s’est-il donc passé au Togo, sous le régime antérieur, qui puisse expliquer un événement aussi exceptionnel, d’abord éclatant comme un éclair dans un ciel d’orages puis s’estompant rapidement pour laisser place au calme et à la paix, à la concorde des citoyens dans une union retrouvée ?

LE VŒU DE L’ASSEMBLEE NATIONALE 

Le samedi 6 juillet 1963, l’Assemblée Nationale du Togo adopte, à l’unanimité, la proposition suivante, présentée au nom de la Commission des Affaires Etrangères et de la Défense Nationale, par son Vice-Présiqent, M Cosme. DOTSEY,  un rapport oral de M. Napo BADJI.           

Considérant les événements du 13 janvier 1963 survenus au Togo ;

Considérant les résultats obtenus aux consultations populaires du 5 mai 1963 qui ont permis au Pays de retrouver librement la légalité constitutionnelle et la paix sur toute l’étendue de la République;

           Considérant que certains pays étrangers continuent à vouloir ignorer volontaire­ment les réalités politiques du Togo ;

Considérant que toute position de l’extérieur tendant à porter atteinte à l’Unité déjà réalisée par la politique de réconciliation et suivie par le Gouvernement, ne peut plus continuer à être admis ;

Considérant qu’une meilleure information sur les réalités politiques togolaises appor­terait la lumière à certains pays étrangers mal renseignés ;

Condamne avec force l’hostilité manifestée par certains chefs d’Etats africains envers le Togo pour sa participation à la grande assise africaine d’Addis-Abeba ;

Loue avec enthousiasme les efforts du Gouvernement pour le succès remporté dans sa politique extérieure pour les reconnaissances obtenues ;

Remercie les Pays ayant déjà reconnu le Gouvernement Togolais issu des élections du 5 mai 1993 ;

Invite lie Gouvernem8nt à tout mettre en œuvre en vue de la publication rapide d’un LIVRE BLANC sur le régime défunt ;

Souhaite que ce document fasse l’objet d’une importante diffusion à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.»

PREFACE

Je ne m’attarderai pas sur les souffrances, les tortures, les deuils endurés par de nombreux Togolais, si ce n’est pour rendre à tous ceux qui ont offert dans leur chair, dans leur cœur ou dans un esprit la  sollicitude  et la compassion du Gouvernement que je préside. ­

Nicolas GRUNITZKY.

(Assemblée Nationale – le Jeudi 16 mal 1963)

Le document désigné par l’Assemblée Nationale sous te nom de «LIVRE BLANC sur le régime défunt doit clairement et sans passion exposer les faits qui se sont dérou­lés au Togo pendant une période de près de cinq années - depuis le 27 avril 1958 jusqu’au 13 janvier 1963 - date de la fin tragique de Sylvanus OL YMPIO.

Un tel exposé n’est pas destiné à charger !a mémoire d’un homme disparu, inca­pable d’apporter sa défense, La place de cet homme est marquée dans l’histoire de la patrie Togolaise, Le temps permettra, seul avec la sérénité nécessaire, d’en fixer la véri­table part.

Il ne peut s’agir d’un réquisitoire au moment où le T::>go fait, une nouvelle fois, appel à l’Unité de Tous ses enfants.

Il s’agit de suivre l’évolution d’un mal, à peine  perceptible à l’origine, qui grandit au fur et à mesure que se relâche la juste critique des élus du peuple, et que se multiplient les preuves d’adulation et de flagornerie.

Il s’agit de comprendre comment le pouvoir s’isole rapidement de l’opinion publique, pour céder à des conseillers occultes, mépriser les droits de la minorité, multiplier les tra­casseries administratives et policières, fouler au pied les droits du simple citoyen et de la personne humaine.

Un peuple, un pays connu dans le monde pour le calme de ses réactions, a vécu une épreuve cruelle et longue : un homme a’ tenté de démolir les institutions qu’il s’était données de confisquer les libertés de tous ses citoyens d’abattre un édifice élevé par la patience de ses fils, l’intelligence et la détermination de ses premières équipes politiques, pour élever sur ces ruines un monument à l’orgueil, un autel pour célébrer le culte de sa personnalité.

C’est ce sacrifice qui doit être connu et médité.

Petit par la taille, le Togo a conquis ses lettres de noblesse dans le concert des plus grandes nations, par l’épreuve douloureuse d8 plusieurs milliers de ses fils.

LE TOGO AVANT LES ELECTIONS DU 27 AVRIL 1958 

Avant l’arrivée au pouvoir de Sylvanus OLYMPIO, le 27 avril 1958, quelle est la situation politique au Togo ? 

Le régime est celui de la tutelle internationale confiée à la France par l’organisa­tion des Nations Unies, depuis 1946, La grande différence avec le régime antérieur du Mandat de la S.D.N. confiée à la France en 1922, c’est la mise en place d’une Assemblée Territoriale qui va servir de creuset à la vie politique Togolaise.

Dix années, après la fin de la guerre le 12 Juin 1955, la nouvelle Assemblée Territoriale, consacre le Triomphe de deux partis : PTP (Parti Togolais du Progrès) et U.C.P.N. (Union des Chefs et des Populations du Nord) et l’écrasement des partisans de Sylvanus OLYMPIO et du C.U.T. (Comité de l’Unité Togolaise.

Majorité et minorité représentent les deux familles d’esprit essentielles qui interprètent, chacun d’une façon diamétralement opposée, l’avenir du pays.

pour le P.T.P., l’UC.P.N., il s’agit d’utiliser au mieux le cadre d’évolution présenté par la France et l’évolution politique de la France elle-même, pour donner au Togo les chance  réelles de gagner son indépendance, sans risque, en faisant les apprentissages nécessaires et en ménageant les transitions.

Pour Sylvanus OLYMPia et ses amis du CUT, l’Indépendance doit être réclamée et obtenue immédiatement, la puissance administrante dénoncée et l’Organisation des Nations Unies requise d’intervenir.

Le mot «Indépendance» (Ablodé) sera transformé, par lui, en formule magique capable d’accomplir tous les miracles, Les» Nations Unies» deviendront dans l’opinion de la masse un paradis lointain où se forge l’avenir du TOGO.

II n’est pas discutable que la seule annonce de la participation au scrutin du 27 avril 1958 d’Observateurs de l’O.N.U. - ait joué un rôle déterminant dans l’approbation donnée «programme de Sylvanus OLYMPIO par le peuple Togolais.

                        L’histoire retiendra avec étonnement que les partisans de la patience sont allé  plus vite en besogne que les partisans de la précipitation.

                        En effet, l’Assemblée élue le 12 Juin 1955 obtient, l’année suivante, le 24 août, le Statut  de REPUBLIQUE AUTONOME DU TOGO.

                        Alors que malgré la victoire électorale obtenue au nom de l’indépendance, l’Assem­blée, élue le 27 avril 1958, se contentera bon gré mal gré, d’attendre trois années.

                        Deux années pour déclarer l’Indépendance et trois années pour soumettre à l’appro­bation du peuple une Constitution consacrant sa pleine souveraineté.

                        Au printemps de 1958, va donc se jouer le sort du TOGO jusqu’au 13 janvier 1963.

                        L’Assemblée Générale élue le 27 avril comprend 46 députés (au lieu de 30 pour la précédente), la majorité comprend 32 membres (C.U.T,), la minorité 14 membres (P.T.P. et U.C.P.N).

                        Sur le plan parlementaire, le nouveau, Gouvernement est don  le maître absolu. Il n’a rien a redouter d une Opposition minoritaire qui est cependant en droit d attendre d’exercer sa libre critique.    ‘

                        Les passions électorales devraient se calmer et la République s’établir dans la concorde de  tous les citoyens.

                                  Que va-t-il donc se passer?

LA PRISE DU POUVOIR 

Le vendredi 16 mai 1958 le Premier Ministre désigné, M. Sylvanus OLYMPIO, pro­nonce devant la Chambre des Députés son discours d’investiture où il expose son pro­gramme minimum pour réaliser très rapidement  l’objectif final du régime de tutelle. Transfor­mation de l’administration, élaboration d’une constitution, modernisation des collectivités secondaires. Il proclame que dans le domaine des droits de l’homme, notre Gouvernement assurera à tous les citoyens et à tous les partis politiques une liberté totale de parole, de mouvement et de réunion ; ... et en guise de conclusion. «Je ferai un pressant appel à vous nos compatriotes, sans distinction de parti, à travers vous les élus, d’écarter toute pensée de vengeance ; il me semble qu’il n’appartient qu’à Dieu seul de venger ceux qui ont été les victimes des errements humains. Le Togo a besoin de tous ses enfants sans exception pour  travailler à sa libération complète du joug colonialiste qui a trop longtemps pesé sur ses destinées. Ensemble nous allons rebâtir notre patrie sur une fondation solide et durable.»

Le Premier Ministre sortant, M. Nicolas GRUNITZKY, premier orateur inscrit après avoir fait le bilan détaillé du chemin parcouru par  son Gouvernement, conclut : «Monsieur le Premier Ministre désigné, Je sais qu’aucun des problèmes que je viens d’évoquer ne vous échappe. Notre pays est à construire. Aux réalisations déjà entreprises, viendront s’ajouter les vôtres, votre tâche, je le sais, sera lourde.

Et vous savez que le vœu que j’ai déjà formulé à votre équipe et à vous-même est que vous réussissiez dans’ votre tâche. Et cette réussite dépendra du calme, de l’ordre à la paix et de  la concorde dont le pays vous entourera... Pour ma part et avant de reprendre rang dans quelques instants parmi les députés et également au nom de mes amis, je dirai en concluant qu’à tout ce qui touche à l’intérêt supérieur du pays, nous apporterons notre concours dévoué.»

La minorité se joint à la majorité et c’est à l’unanimité que le Premier Ministre dési­gné est investi.

Hélas ce beau programme n’est qu’à «usage externe. Le parti vainqueur entend éli­miner ses anciens adversaires et il le fera par la terreur.

L’exaltation des vainqueurs, après les élections du 27 avril 1958 et le déchaînement des passions qui s’ensuit, oblige le Gouvernement à promulguer une loi d’amnistie.

Mais cette amnistie s’exerce de curieuse façon : tout d’abord, la loi na 58-51 du 23 Juillet 1958, sans autre considération, décréta l’amnistie à l’égard des personnes mêlées aux incidents du 22 juin 1957 survenus à Pya-Haut, c’est-à-dire en faveur des partisans avoués de Sylvanus OLYMPIO.

Le débat de l’Assemblée du 4 Juillet 1957 (J.O. Débats p. 506 et 3), a permis d’ap­porter toute la lumière sur des événements qui ont été en définitive, provoqués, recherchés et mis en scène par des chefs politiques sans scrupules, désireux seulement de pouvoir transformer à leur profit en héros de l’indépendance, ceux-là même qu’ils ont poussés en leur promettant l’impunité au nom des Nations Unies, à commettre de folles actions révo­lutionnaires à l’encontre des forces du maintien de l’ordre.

Ensuite, afin de bien marquer - pour le cas où certains pourraient en douter - que le gouvernement est décidé à protéger ses amis, une nouvelle loi (n° 59-48 du 10 juin 1959) précise que l’amnistie est accordée pour toutes infractions - à caractère ou à inspiration politique, commises entre le 27 avril et le 30 juin 1958.

Cette loi est donc bien destinée à protéger non pas les victimes mais les auteurs d’exactions et d’actes de vengeances tels que ceux commis justement par les partisans fanatisés du C.U.T. entre le 27 avril et le 30 juin 1958).

Cette amnistie est accordée le 10 juillet 1959 et un de ses bénéficiaires Théophile MALLY sera fait - 10 mois plus tard - Ministre de l’Intérieur le 25 mai 1960.

Le nouveau Ministre saura marquer sa reconnaissance à un maître aussi bienveillant et  se fera l’ardent et vigilant défenseur du régime, participant lui-même à des descentes de police.

Le Président de l’Assemblé, SAVI de TOVE, se montre ‘implacable pour les quatorze députés de la minorité à laquelle appartient l’ancien Président du précédent Gouvernement qu’il affecte d’appeler «Monsieur le Député GRUNITZKY».

Le 2 juillet, une passe d’armes se livre,à l’occasion de deux interpellations déposées par le Président du groupe parlementaire minoritaire, Antoine MEATCHI. Trois ministres et seize députés de la majorité - la moitié du groupe - se relaient à la tribune contre J’in­terpellateur, qui, au nom de la minorité, a voulu dénoncer le déchaînement des passions, les vengeances, les cruautés que couvre, et dans certains cas encourage, une administration hâtivement renouvelée et mise en place et dont les postes essentiels à la vie du jeune Etat sont confiés à des partisans fanatiques.

Jusqu’à la fin de juin, le pays vit au milieu d’incidents graves mettant la sécurité des citoyens en danger. Il devient nécessaire de calmer les esprits: c’est probablement pourquoi le Ministre de l’Intérieur annonce la publication par les soins du Gouvernement lui-même, d’un Bulletin Quotidien de Nouvelles» et ceci en invoquant la loi française du 29 juil­let 1801 sur la liberté de la presse. Tous comptes faits, cette initiative apparaît presque comme inoffensive en comparaison de ce qui attend au Togo la liberté de la presse avec la loi c!u 12 octobre 1959, les saisies de journaux et les arrestations ou les expulsions de journalistes.

L’année se termine sur la promulgation du Nouveau Statut de la République Togolaise (ordonnance du 30 décembre 1956).   ,

Voici que sonne l’heure de la vérité et les partisans de l’indépendance immédiate, rapide» à n’importe quel prix vont être obligés à leur tour, de composer avec les réalités, de demander un délai, de reconnaître que tout ne peut pas être fait d’un seul coup le même jour (1).

Le Président OL YMPIO déclare aux députés : «Qu’il est apparu qu’il fallait un ou deux ans pour mettre en place les transformations qui s’imposent en vue d’adapter la struc­ture administrative politique et économique du pays à celle d’un pays indépendant..».

II devra ajouter : «Toutes ces considérations nous ont amené à proposer l’année 1960 comme date de l’Indépendance du Togo

Un député de la majorité conclura : «Nos populations ne vont pas comprendre ce retard.» (Séance du 27 octobre 1958)

Ce n’est probablement pas sans une profonde amertume que Sylvanus OL YMPI.O s’incline devant une situation qui apporte un tel démenti à ses promesses de l’époque plus facile ide ses voyages de pétitionnaire aux Nations Unies. 

UN PREMIER COUP DE SEMONCE 

Au printemps de 1959, un événement important va secouer le: premier ministère Sylvanus OL YMPIO : l’opposition d’abord sourde puis la démission officielle de Me SANTOS, Ministre de la Justice, des Travaux Publics, Mines, Transports, Postes et Télécommunica­tions. 1 est mis fin à ses fonctions le 9 mai 1959.

                Cette décision aura son prolongement sur le plan politique: l’éloignement de la majo­rité

du Mouvement de la Jeunesse Togolaise dit «Juvento» et sur le plan parlementaire, la tentative de formation d’un groupe «Juvento» limité à deux membres, Me SANTOS et Firmin ABALO. A cette époque, ces deux députés n’imaginaient pas encore qu’ils étaient en train de prendre le chemin des prisons dg Sylvanus Ol YMPIO.

                        L’heure historique du 27 avril 1960 va enfin sonner. L’indépendance promise pour le 27 avril 1958 va-t-elle enfin se réaliser pleinement après deux années ? Bon nombre de précautions sont prises; en particulier, pour loger les hôtes illustres conviés par la Jeune République, le gouvernement fait construire un hôtel de classe internationale «le Bénin ».

                        L’Hôtel est prêt à temps pour recevoir les hôtes  étrangers. Pourtant quatre jours seulement avant ICI date du 27 avril, la Chambra des Députés travaille encore pour rédiger les modifications aux lois constitutionnelles du 30 décembre 1958, comme pour tenter de conjurer un sort contraire, de parer à un oubli fâcheux faisant fêter l’indépendance à un pays dont la constitution serait encore l’œuvre du pays colonisateur.

L’ACTION DU’ PARTI VAINCU 

Un des thèmes fa’voris de la propagande en faveur de l’indépendance immédiate a consisté à faire passer pour des ennemis de la nation ses adversaires politiques, partisans d’une progression, d’une temporisation, d’une négociation permanente avec la puissance «administrante» pour obtenir d’elle le maximum de sa contribution financière et de son aide  technique, préparant ainsi la voie à une indépelO1dance sans risque ni dommage.

                        Un tel effort - que le Dr AJAVON a décrit - en évoquant dans des pages de sou­venirs encore inédites, son action parlementaire à Paris, au Conseil de la République, comme Sénateur en liaison avec son ami, N. GRUNITZKY, qui menait le même combat comme député à l’Assemblée Nationale, a pourtant porté  es fruits. Il semble équitable de les rap­peler brièvement aujourd’hui.

                        Grâce à l’intervention des parlementaire s envoyés en France par le Togo dans les différentes Assemblées de la IV  République, qu’il s’agisse de l’Assemblée Nationale, du Conseil de la République, de l’Assemblée d3 l’Union Française, le Togo a pu et su tirer de sa puissance administrante : la France, une part de crédits d’investissements (s’ajou­ta aux crédits de fonctionnement et d’administration) dont il est utile de rappeler l’importance.

                        a) De 1947 à 1959, au titre des 1'» et 2" Plan d’équipement et pour se limiter à ce sec­teur, le FIDES a transféré au Togo la somm3 de 5,227 millions C.F.A.

                        b) Pendant la même période, la même aide accordée à la Guinée - dont la super­ficie est de 248.850 km  et la population de 2.600.000 habitants fut presque exactement de moitié. (Référence P.H. Siriese, «Une Nouvelle Afrique», Plon, Editeur.)

c) Enfin, pour la même période (plus courte de trois trimestres), du 1er  avril 1046 au 31 mars 1958, les paiements effectués par le Royaume Uni au Ghana au titre des «Colonial Development and Welfare Funds» (correspondant au FIDES français) se sont élevés au total de 3.400.000 livres i.e. environ 4,800 millions de francs métropolitains, soit 2.400 mil­lions CFA, soit donc deux fois moins que le Togo, quatre fois moins étendu en superficie et presque quatre fois moins peuplé.

(Réf. Cmnd. 672 «Colonial Development and Welfare Acts. Feb. 1960»)

Enfin, le Togo est devenu indépendant. Il sera’ reçu solennellement par l’Organisation des Nations Unies à New-York à l’automne suivant le 20 septembre.

Mais avant cette date, dès le 25 mai, l’équipe gouvernementale se complète   et se durcit. Il s’agit maintenant de prépar r l’étape finale pour la conquête du pouvoir. .

Entre temps, la terreur s’aggrave dans tous le pays. Dans la seconde partie de ce Livre Blanc, des exemples seront donnés, et cités d’opérations de cruauté, d’exactions, de destruction et de vols; montées et réalisées avec le silence complice des autorités.

Déjà un travail de recensement est en cours, portant sur des milliers de cas et pour lesquels une Commission de réparation a été instituée (décret 63-59 du 28 mai 1963) visant en particulier les fonctionnaires et agents de l’Administration, licenciés, révoqués, suspendus pour tiédeur à l’égard du régime ou simplement mutés pour, dès leur arrivée à leur nouveau poste, recevoir une correction corporelle exemplaire.

Il n’est possible de se faire une idée complète de cette période tragique, que par la consultation des archives du Commissariat aux réfugiés et aux chefferies traditionnelles.

Entre temps, dès fin 1959, «opposition tente de réagir. Elle a décidé de repartir sur une bas  nouvelle, en créant le 30 novembre 1959: l’U.D.P.T. par la fusion des deux partis de Nicolas GRUNITZKY et d’Antoine MEATCHI, le P.T.P. et l’U.C.P.N.        

L’opposition sera mise dans l’incapacité- sauf quelques cas exceptionnels - de saisir toutes les occasions, présentées par 1es élections municipales. le Premier Ministre, Sylvanus  OLYMPIO, est élu maire de LOME capitale du Togo; les brimades empêchent toute liste concurrente de se manifester

A l’Assemblée, la minorité doit désormais composer, pour se faire entendre. A la fin de l’année, par exemple, le 14 décembre 1960, le Président de séance déclare qu’une date sera fixée par le Gouvernement pour répondre à des question s orales posées par l’ancien Premier ,Ministre, une semaine auparavant. Le 30 décembre «Monsieur le Député GRU­NITZKY est prié de patienter. Le 11 janvier 1961, M. GRUNITZKY constate que ses ques­tions orales visant les raisons pour lesquelles deux citoyens togolais ont été arrêtés et déportés n’ont pas reçu de réponse, La session parlementaire se termine avant que le Gouvernement ait eu le courage d’y répondre.

Le 1er mars, l’ancien Premier Ministre, parviendra, non sans mal, à évoquer ces deux arrestations arbitraires. Mais le Gouvernement restera muet.

          Tous ses efforts sont tournés vers l’organisation et la réussite d’une seconde opération d’envergure :

          a) la préparation des élections susceptibles de balayer toute opposition et toute critique ;

          b) l’élection du Président de la République et l’approbation, par voie de référendum, de la Constitution promise depuis, si longtemps.

          Lors de cette séance du 1er mars, tour à tour MM. GRUNITZKY, AGBA YWASSA mettent l’Assemblée et le Gouvernement devant leurs responsabilités et citent des exem­ples précis d’intolérance de la part des chefs responsables du parti au pouvoir. A Soudima (au Nord -Est de Lama-Kara) par exemple, des barrages sont établis pour filtrer la popula­tion, la contrôler, l’impressionner et créer une atmosphère de chantage pré-électoral. A Sokodé, le maire fait nettement savoir qu’il n’:n8talleru pas d’isoloirs et qu’en conséquence’ le vote sera ainsi placé sous son contrôle.

Le moment est grave. Cette même séance va décider de la dissolution de la présente législature élue le 27. avril 1958, donner des pleins pouvoirs au Gouvernement pour le référendum et les élections législatives, L’Assemblée abandonne son droit de critique et d’amendement sur 13 sur le texte de la nouvelle Constitution dont le Gouvernement se réserve la rédaction exclu­sive. L’ancien Premier Ministre s’inquiète de toutes ces perspectives, compte tenu des inci­dents que ses collègues et lui-même ont signalés à la tribune.

Le Ministre d’Etat lui répond :

«Il n’est pas question de mettre en cause le régime des libertés.»

           Or, pendant la période de vacances de la Chambre, le Gouvernement pourra prendre des ordonnances ayant force de loi. Que va-t-il faire de ce droit ?

           En fait, il s’abstiendra de s’en servir de façon trop visible et parviendra, à ses fins, de toute autre façon.

A suivre ...

 

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