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Togoforum.com :
En 2003, à Bamako, lors du festival « Etonnants voyageurs », l’écrivain
togolais Kossi Efoui avait affirmé que la littérature africaine n’existe pas.
Peut-on, par ricochet, dire que la littérature togolaise n’existe pas ?
APEDO-AMAH : Votre question comporte en
elle-même sa propre réponse. Vous avez parlé de Kossi Efoui comme un écrivain
« togolais ». La logique est donc la suivante : si Efoui nie l’existence de
la littérature africaine ou de la littérature togolaise, c’est comme s’il
niait sa propre existence puisqu’il est togolais et africain et de surcroît
écrivain ! Mais je pense qu’il doit s’agir d’une boutade qu’il faut insérer
dans un contexte que j’ignore. Votre question m’oblige donc à faire une
lapalissade : la littérature africaine existe bel et bien tout comme les
différentes littératures nationales. Mais il est important que le public
comprenne que dans le domaine de l’art, la nationalité et les épithètes en
général participent de l’idéologie. Je me dois de rappeler que j’ai eu
l’occasion d’attirer l’attention des critiques africains et africanistes sur
la question, il y a une vingtaine d’années, suite aux dérives de la polémique
autour de la critique nationalitaire dont la revue Notre Librairie a
été le champ de bataille. Les uns et les autres se jetaient des casseroles à
la tête, recroquevillés sur un chauvinisme détestable. D’aucuns rejetaient
même le concept de littérature africaine au profit de concepts comme
littérature béninoise, congolaise, ivoirienne, camerounaise, sénégalaise,
etc. Pourquoi ? Tout simplement parce que quelques critiques, par fierté
nationale, ont estimé que la bibliographie maigrichonne d’antan était devenue
plus consistante avec des écrivains de renom et une production littéraire
d’une meilleure qualité. Ce séparatisme littéraire est à relier aux
phénomènes liés à la xénophobie qui surgissent çà et là dans certains de nos
pays africains qui s’estiment un peu plus nantis, à l’échelle de la misère,
que les autres. Outre le chauvinisme qui aveuglait ces universitaires, il y
avait surtout de l’opportunisme lié au carriérisme. En effet, ces piètres
polémistes se voyaient déjà comme les grands spécialistes des littératures
nationales avec l’arrière-pensée qu’il y aurait beaucoup d’herbe à brouter !
Eh oui, la plupart des universitaires africains sont des prostitués enclins
aux pires compromissions voire à la trahison. Nos universités sont des
bastions du fascisme qui constituent un vivier dans lequel, puisent les
dictatures analphabètes pour s’offrir à peu de frais une caution
intellectuelle par le biais de quelques tocards avides de prébendes et qui
révèlent leur vrai visage hideux d’ennemis du peuple.
En résumé, la nationalité artistique est une considération d’ordre
idéologique. Elle n’est pas scientifique. Sinon pourquoi étudions-nous Aimé
Césaire dans la littérature africaine et non dans la littérature française
puisque ce monsieur est français de nationalité et non Africain. Cela dit,
chaque écrivain ou artiste est libre de se rattacher au pays ou continent de
son choix, mais cela n’empêchera pas la critique de le rattacher à une
nationalité ou à une zone géographique de son choix, c’est-à-dire à un
contexte culturel qui a formaté l’individu. Sur le plan de la critique
artistique, tout ajout d’épithète à une production artistique révèle une
intention idéologique. Tout classement est aussi forcément idéologique. Et
paradoxalement, tout refus d’épithète ou d’appartenance à une catégorie est
aussi une revendication idéologique.
Togoforum.com : Quel est aujourd’hui le panorama de la littérature
togolaise si tant est qu’il existe une littérature togolaise ?
APEDO-AMAH : Les écrivains sont évidemment
beaucoup plus nombreux qu’il y a vingt ans. La qualité est aussi beaucoup
plus présente. Les écrivains togolais ont fini par comprendre que l’art n’est
pas synonyme de dilettantisme et que cela requiert beaucoup de travail.
L’écriture est un art, donc une technique. C’est faute de le comprendre que
certains écrivaillons, à une certaine époque, qualifiaient ma critique de « critique
décourageante » parce qu’ils voulaient que je qualifie leurs tas de
"merde" plein de charabia et d’invraisemblances de chefs-d’œuvre. Le temps
m’a donné raison et les a condamnés à l’anonymat de leur médiocrité. Seule la
qualité défie le temps dans le domaine de l’art. Le théâtre, le roman, la
poésie livrent au public des œuvres de qualité ainsi que des créateurs à la
forte personnalité littéraire. Vingt années plus tôt, je qualifiais la
littérature togolaise de littérature mineure. Mineure par la faiblesse de la
production et la rareté des écrivains de talent. Notre littérature, en 2008,
mérite-t-elle toujours cette épithète ? Ma réponse est non. Il s’agit d’une
littérature émergente qui, dans quelques années, jouera, c’est mon opinion,
dans la cour des grands. Je le pense d’autant plus que nos meilleures plumes
aujourd’hui sont particulièrement jeunes comme Edem Awumey, Robert Silivi,
Rodrigue Norman, Gustave Akakpo qui ont autour de la trentaine. Quant aux
plus âgés, ils se situent dans la quarantaine comme Théo Ananissoh, Sami
Tchak, Sélom Gbanou, Kossi Efoui.
Togoforum.com : Dans un article publié sur son blog, le 9 mars 2007,
Kangni Alem parlait du « boom des écrivains togolais » bien des années après
le boom phosphatier (sic) : qu’en est-il exactement ? Existe-t-il une figure
de proue ?
APEDO-AMAH : Le boom de la vente du phosphate togolais se situe entre la
fin des années 1970 et le début des années 1980. Le renouvellement de la
littérature nationale se situe au début de 1990 avec des dramaturges comme
Efoui (Carrefour, 1989) Sélom Gbanou, Kadjangabalo Sékou, Kangni
Alemdjrodo, Bodi Banch Bodelin, Deo Laïson, Tingayama Mawo, Mêwê Banissa, la
compagnie ZITIC (initiatrice du conte dramatisé)… Mais il ne faut pas pour
autant établir un lien de cause à effet entre la hausse du prix du phosphate
sur le marché international et l’émergence de jeunes écrivains talentueux. A
preuve, l’industrie du phosphate est en faillite depuis bien longtemps,
depuis que les prédateurs du régime Eyadema se sont abattus sur elle comme
une nuée de mange-mil. Plus rien ! Sinon des dettes colossales que le peuple
togolais doit payer. C’est le prix à payer pour l’enrichissement illicite des
voyous milliardaires, assassins et pillards – véritables milego - qui
ont pris les Togolais en otage avec leurs maîtres français, suceurs du sang
et de la sueur du nègre. Les écrits des jeunes écrivains d’alors
s’inscrivaient dans une optique de dénonciation du système
militaro-fasciste-RPT.
Il n’existe plus
aujourd’hui une figure de proue comme c’était le cas, avec le règne solitaire
de Senouvo Agbota Zinsou, pour la dramaturgie, et Yves-Emmanuel Dogbe, pour
le roman, à leur corps défendant, au cours des décennies 1970-1980. C’est un
signe de bonne santé de notre littérature, car les bons écrivains existent.
En art, on n’établit pas de records comme en athlétisme. C’est une affaire de
goût, de subjectivité. Certaines hiérarchies établies, en la matière, dans un
monde où l’art est devenu un produit pour le marché, sont suspectes de
mercantilisme. Notre défunt compatriote Yves-Emmanuel Dogbe avait eu le tort
de confondre quantité et qualité sur le terrain de la production littéraire.
Ma conviction profonde est qu’il a été desservi par la possession d’une
maison d’éditions, les Editions Akpagnon, qui lui a permis de s’auto-éditer
sans soumettre ses créations au regard critique d’un comité de lecture. Cela
ne lui a pas permis d’effectuer le saut qualificatif qui aurait pu faire de
lui un grand écrivain par un travail systématique de récriture. Il vivait
d’ailleurs très douloureusement toute critique négative portée sur son œuvre
et jouait volontiers le rôle de martyr de la critique littéraire au Togo. Il
confondait critique de l’œuvre et critique sur la personne parce qu’il avait
une très haute estime de son œuvre littéraire et de lui-même. Chez lui,
c’était la même chose.
Togoforum.com : Le 22 novembre 2007, à l’auditorium du Centre Culturel
Français (CCF), votre collègue le docteur Martin Gbenouga, avait jeté un pavé
dans la mare avec sa formule « la mondialitude des auteurs togolais »,
distinguant une littérature du pauvre, celle produite au Togo, d’une
littérature du riche, celle produite par les écrivains de la diaspora. Les
titres des romans (La Polka de Kossi Efoui, Cola cola jazz de Kangni Alem,
Place des fêtes de Sami Tchak, Un reptile par habitant de Théo Ananissoh)
avait-il dit, ne reflètent pas les histoires racontées et n’auraient d’autres
visées que commerciales. Il faut signaler qu’étaient présents au CCF, les
écrivains Sami Tchak, Théo Ananissoh, Edem Awumey et Julien Guénou.
Partagez-vous l’avis de votre collègue ? Quelle analyse faites-vous, si non,
de la situation des écrivains togolais en général et de ceux de la diaspora
en particulier ?
APEDO-AMAH : Je ne pense pas que je puisse
répondre à la place de Gbenouga dans la mesure où vous avez réduit tout un
développement en quelques formules lapidaires. Lorsque Gbenouga a parlé de « littérature
pauvre » et de « littérature riche », c’est en référence à un
article que j’ai écrit en 1985 dans la revue Propos Scientifiques, à
une époque où il nous tombait entre les mains des textes ronéotés ou imprimés
chez un imprimeur de la place avec tous les défauts qu’un travail éditorial
normal corrige chez un éditeur sérieux. Ces documents fabriqués avec des
bouts de ficelles avaient donc comme support ce que nous avions appelé un « papier
pauvre » dont le modèle était représenté par la revue ronéotée Propos
Scientifiques de Huenumadji Afan et Ayayi Togoata Apedo-Amah. Même
Carrefour de Kossi Efoui, dont j’ai rédigé la préface en
1989, a connu ce sort puisqu’il a été imprimé par l’auteur
lui-même. A l’opposé de cette dernière, il y avait la « littérature riche »
dont le support était le « papier riche » des livres édités par les
éditeurs locaux ou étrangers. L’idéal de tous les écrivains était, bien
entendu, de se faire publier par un éditeur de la place, mieux encore par un
grand éditeur parisien. Mais, comme le dit l’adage, faute de carpe, on se
contente de goujon. En réalité, à l’époque, il n’existait qu’un seul vrai
éditeur, les Nouvelles Editions Africaines et dans une moindre mesure
Akpagnon de Y.-E. Dogbe qui publiait surtout à compte d’auteur. L’éditeur
Haho, quant à lui, est surtout un imprimeur qui publie aussi à compte
d’auteur.
Pour ce qui est de la titrologie, le critique veut
signifier au public que les titres que l’on donne aux œuvres littéraires
obéissent à certaines règles. La tradition veut que le titre soit un résumé
de l’œuvre comme par exemple L’Enfant noir de Camara Laye ou Le
Bonheur à l’arraché de Julien Guénou. Il y est question de la vie d’un
enfant noir en Guinée pour le premier, et de la lutte contre l’adversité par
un jeune homme infirme pour le second ; ou encore Le Paradis des chiots
de Sami Tchak qui raconte la vie misérable des enfants de la rue à El Paraiso,
un bidonville d’Amérique latine, qui signifie Le Paradis en espagnol. Les
chiots sont les enfants livrés à eux-mêmes. Mais il y a aussi des titres qui
ne livrent pas explicitement le contenu du texte au lecteur. On retrouve ces
deux types de titre davantage chez les auteurs de la diaspora. Les titres
tout comme l’écriture sont influencés par les phénomènes de mode. C’est tout
à fait normal et cela fait partie de la dynamique de la créativité
artistique. Chaque époque ne réinvente pas la littérature, mais y laisse sa
marque à travers une forme d’écriture et sa culture.
Les écrivains de la diaspora sont incontestablement
les locomotives de la littérature togolaise ; ce sont eux qui créent
l’évènement littéraire grâce à la visibilité dont ils jouissent du fait d’une
médiatisation internationale qui rayonne à partir de Paris, la capitale
culturelle de l’Afrique francophone. Ils sont admirés et enviés parce que
tout écrivain est avide de reconnaissance. Or en Afrique néocoloniale, il n’y
a pas de reconnaissance plus grande que celle que confère la métropole
coloniale, car elle offre moult avantages comme les invitations aux
antipodes, la notoriété, un peu d’argent, si l’on a de la chance, et
paradoxalement la reconnaissance chez soi . Au Togo, les dirigeants incultes
méprisent la culture et les artistes croupissent bien trop souvent dans la
misère, l’indifférence et le mépris. Et puisque la nature a horreur du vide,
l’Occident aspirent comme une pompe nos artistes les plus talentueux. Malgré
une situation meilleure, il ne faut pas croire que nos écrivains qui vivent à
l’étranger roulent sur l’or. Les tirages de leurs œuvres sont en général
assez faibles et ils sont loin de bénéficier du marketing qui entoure la
publication des textes de certains auteurs français. Ils sont quasi inconnus
en France en dehors des petits cercles des spécialistes de littérature
africaine. Le revers de leur relative notoriété, c’est la découverte que
leurs noms sont connus mais pas leurs œuvres en Afrique. En principe, c’est
l’œuvre qui fait connaître l’écrivain et non le contraire, d’où une certaine
frustration très compréhensible. Les livres des éditeurs français sont si
chers en Afrique que les lecteurs des textes des écrivains de la diaspora
sont rares même parmi les étudiants de lettres.
Togoforum.com : Cette position du chef de département avait piqué plus
d’un : Sami Tchak était confondu d’entendre une telle analyse et avait réagi
en conséquence : « Venant de la part d’un universitaire, ce que vous dites
est grave ; je crois que c’est une lecture superficielle de nos œuvres ».
Théo Ananissoh, lui, avait déclaré : « Tout ce qui se produit au Togo est
littérature togolaise, ce qui se fait en France est français ». Serait-ce une
revendication de l’identité française par ces écrivains ou serait-ce tout
naïvement péter plus haut que leur cul ?
APEDO-AMAH : Sami Tchak a parfaitement le
droit de ne pas être d’accord avec un critique et de le dire. Je sais que
vous faites allusion à la polémique sur le site Togocultures.com où il a
vivement attaqué Gbenouga. Je suis moi-même un polémiste et j’ai toujours
fait l’éloge de la polémique dans une Afrique où la critique est taboue.
Voyez-vous, la polémique a l’avantage de jeter bas le masque de l’hypocrisie
et d’assener sans fard la vérité de chacun. C’est une opération de
décantation des débats qui permet de préciser davantage les positions des uns
et des autres. Parfois, il peut s’agir d’une véritable opération de salubrité
publique. Elle offre une clarification au public en débarrassant les discours
de la gangue que constitue la langue de bois qui les déforme. Cela permet de
lever le voile sur les non-dits. J’ai seulement regretté que la polémique
n’ait pas porté sur le fond. J’ai d’ailleurs échangé, par mails interposés,
avec Sami Tchak là-dessus. J’ai demandé à Gbenouga de répondre publiquement à
Sami Tchak, mais il ne l’a pas souhaité, car il ne percevait pas clairement
le bien-fondé ni les non-dits de l’attaque dont il a été l’objet. Je pense
qu’un débat sur le fond aurait enrichi le public.
Quant à la phrase que vous prêtez à Théo Ananissoh : « Tout
ce qui est produit au Togo est littérature togolaise, ce qui se fait en
France est français », elle a l’apparence d’une boutade, mais elle est
plus qu’une simple boutade, car elle est révélatrice de la vérité du terrain,
c’est-à-dire du contexte de production des œuvres. Nos identités sont
multiples : nous appartenons à des pays, des ethnies, des régions, des
continents, des races, des religions, des cultures, des langues, des classes
sociales, un monde dominé par le cosmopolitisme et la mondialisation de
l’économie (nous sommes assis entre plusieurs chaises : pays d’Afrique/pays
occidentaux). Il va sans dire que cette identité multiple et complexe des
écrivains africains expatriés en Occident depuis des décennies se révèle à
travers leur écriture. Ce qui est tout à fait normal. Le contraire eût été
étonnant. L’écriture littéraire est un phénomène culturel et comme tel, elle
obéit à des phénomènes de mode – surtout en France et en Occident où le livre
fait partie de la production industrielle et la littérature comme l’art au
marché. Les éditeurs français ont une politique commerciale à laquelle les
écrivains africains ne sauraient échapper. La question est de savoir jusqu’à
quel point peut aller cette influence ou « pression amicale » sur ces
écrivains et quelle est la capacité de résistance de chacun. Les auteurs
français ne sont pas exempts de ces pressions, mais nous subodorons qu’elles
doivent être plus fortes auprès des auteurs africains dont les possibilités
d’édition sont plus difficiles. S’ils ont choisi de s’exiler, c’est pour
jouir de meilleures conditions de vie et disposer de toute la logistique
d’éditeurs professionnels qui leur offrent la légitimité et la reconnaissance
qu’ils n’ont pas connues en Afrique. Une anecdote peut éclairer le profane
sur ce que je veux dire : des troupes de ballet africaines se sont souvent vu
reprocher par des producteurs de spectacle européens le fait qu’il n’y a pas
assez de tam-tam et de danseuses aux seins nus dans leur spectacle. Des
troupes qui tenaient à leur tournée, ont dû céder face aux exigences de
certains producteurs européens avides d’exotisme facile caricaturant
l’expression artistique des ballets africains. Les propos de Théo Ananissoh
n’ont, de mon point de vue, rien de prétentieux ; ce n’est que l’expression
de la vérité du terrain. L’environnement culturel, la mode, les influences
des auteurs à succès, les politiques éditoriales, la médiatisation,
l’émulation, la critique, les prix littéraires, le marketing, etc.
s’immiscent volontairement ou involontairement sous la plume de l’écrivain
expatrié loin de sa terre natale. Mais entre l’influence et la caricature, il
y a un pas que d’aucuns franchissent trop vite au point de nier toute
personnalité littéraire aux écrivains africains émigrés en Occident. Il faut,
bien entendu, nuancer en ce sens que toute influence étrangère n’est pas une
zombification ; elle peut même s’avérer une richesse auprès des fortes
personnalités talentueuses. C’est précisément le cas des écrivains togolais
expatriés en Occident où il y a une véritable vie littéraire que nous ne
connaissons pas encore au Togo et en Afrique.
Togoforum.com : Que leur reproche-t-on véritablement ?
APEDO-AMAH : Je ne vois pas ce qu’on peut leur reprocher.
Aujourd’hui, au Togo, c’est grâce aux artistes et aux hommes de culture que
l’on parle en bien de notre pays qui vit sous l’emprise d’une barbarie
politique ignoble et inculte dont l’existence constitue une grave injure pour
un peuple aussi civilisé que le peuple togolais. Il est vrai que la tournée
préparée par
la France pour
eux, au Togo, a été un véritable fiasco sur le plan de l’organisation, d’où
les tiraillements qui ont été dévoilés sur le net. A l’Université de Kara où
j’étais en mission d’enseignement, début janvier 2008, les étudiants, après
leur passage dans cette ville, m’ont dit qu’ils «ont été très arrogants »
et qu’ils s’étaient retenus pour ne pas les agresser parce qu’ils
auraient même insulté des professeurs, dont un missionnaire burkinabé, qui
leur posaient des questions sur leurs œuvres. Certains étudiants affirmèrent
même avec naïveté leur intention de boycotter les ouvrages de ces
compatriotes écrivains dont l’attitude les a ulcérés. Je n’étais pas présent
lors de leur séjour à Kara. J’ai touché Sami Tchak pour en savoir plus. Il
m’a donné sa version des faits qui contredisait celle des étudiants. Il faut
dédramatiser. C’est un incident sans plus. C’est ce que j’ai fait comprendre
aux étudiants en leur disant que cela fait partie de la vie de l’esprit avec
ses débats, ses polémiques, ses hauts et ses bats. L’étudiant formé dans
l’esprit universitaire et intellectuel, c’est-à-dire à la dialectique, doit
apprendre à se défendre avec des arguments et non avec ses poings, attitude
qui est l’expression d’une faiblesse intellectuelle et d’un refus de la
critique.
Togoforum.com : Depuis la publication de la revue Notre Librairie sur la
littérature togolaise, revue à laquelle vous aviez activement pris part, il
n’existe manifestement aucune autre référence de cette littérature. « La Littérature
togolaise : parcours et dynamique nouvelle »
de Guy Missodey, n’offre ni notes de lecture, ni études thématiques, ni
études des personnages, bref, n’offre aucune étude à l’intention des élèves,
étudiants et professeurs. Conséquences : ceux-ci sont désarmés devant, par
exemple
La Fabrique
de cérémonies de Kossi Efoui ou Si l’idée ne germe de Esso-Wêdéo Agba.
Qu’est-ce qui explique une telle lacune ?
APEDO-AMAH : Effectivement, le numéro de
Notre Librairie consacré à la littérature togolaise date de 1997. Il est
dépassé et c’est heureux parce que cela signifie que le paysage littéraire a
beaucoup bougé depuis une décennie. Au Togo, il est difficile d’avoir
régulièrement des ouvrages de référence du fait du refus systématique de
l’Etat et même de l’université de mettre des revues à parution régulière et
spécialisées à la disposition des enseignants-chercheurs des différents
départements. Les rares revues qui apparaissent une fois par lustre sont des
fourre-tout dans lesquels vous pouvez voir cohabiter un article de géographie
sur l’assainissement de la ville de Lomé, un article en espagnol sur la
littérature espagnole, un autre sur les escargots…En dehors des articles de
revues, il y a l’option de la publication de livres. Cette option est encore
plus compliquée parce que, une fois le travail achevé, où allez-vous trouver
un éditeur pour sortir votre bouquin ? Si votre manuscrit traîne dans vos
tiroirs plus de deux ans à la recherche d’un éditeur problématique à Lomé ou
à l’étranger, vous devez le récrire. Cela devient alors un véritable travail
de Sisyphe. L’idéal en la matière est la commande d’un éditeur.
Malheureusement, les ouvrages critiques ne semblent pas être la tasse de thé
des éditeurs togolais. Au niveau de la politique culturelle, les dirigeants
togolais ont créé une forme de sous-développement par option politique et par
ignardise. Et cela dure depuis quarante ans !
Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire l’ouvrage
de Missodey. Mais je ne pense pas qu’il l’ait écrit pour permettre aux
lecteurs d’apprendre à déchiffrer les bouquins de celui-ci ou de celui-là. Il
y a des ouvrages techniques pour ce faire. Le titre évoque à première vue une
démarche historique. Telle doit être, je pense, l’option de cet ouvrage.
Pour combler la lacune réelle que vous évoquez, j’ai
lancé l’idée de la rédaction d’un ouvrage collectif imposant susceptible de
servir de référence pour les cinq années à venir. L’idée m’est venue après la
polémique consécutive à la tournée de conférences-débats, au Togo, de nos
amis écrivains expatriés, en décembre 2007. Sélom Gbanou, Sami Tchak, Théo
Ananissoh, Martin Gbenouga, Guy Missodey ont accueilli l’idée avec
enthousiasme. Chacun est chargé d’en parler autour de lui pour élargir le
cercle au maximum. Il s’agit pour les critiques et écrivains togolais et
autres de relever une véritable gageure afin de mieux faire connaître notre
littérature à nos propres compatriotes et aux étrangers. Les Togolais ne
connaissent malheureusement pas leur littérature et leurs écrivains !
L’aversion des dirigeants de fait de notre pays pour l’art et la culture est
telle que ces formes d’expression sont devenues des expressions de la
marginalité. La meilleure arme qu’ils ont trouvée pour combattre l’art et la
culture est l’indifférence, véritable témoignage de leur mépris de nains et
de cancres politiques pour les choses de l’esprit.
Togoforum.com : Depuis la fermeture des Nouvelles Editions Africaines au
Togo, il n’existe plus que des maisons d’éditions mineures : Akpagnon, Haho,
Rose Bleue, Graines de Pensées. Comment se présente l’édition au Togo et
quelles sont les difficultés auxquelles sont confrontées les jeunes auteurs
togolais ?
APEDO-AMAH : La fermeture des NEA a été une
véritable catastrophe à l’échelle du Togo. Un véritable crime ! Comment une
maison financée avec l’argent du contribuable togolais et qui se trouve de
surcroît en quasi-situation de monopole sur le marché togolais a pu faire
faillite en abandonnant sur le carreau des travailleurs sans même éponger
leurs arriérés de salaires de plusieurs années ? Les responsables de ce crime
économique, ont joui, comme de coutume au Togo, d’une totale impunité
puisqu’ils sont des larbins du régime dictatorial. Il n’y a jamais eu
d’enquête publique, laquelle s’imposait d’autant plus que le personnel jeté à
la rue faisait état d’énormes magouilles. L’Etat doit réhabiliter les NEA. Il
s’agit d’une impérieuse nécessité. Le peuple togolais a plus besoin de livres
que d’armes de guerre pour défendre un pouvoir illégitime et fasciste ainsi
qu’un chef d’Etat militairement élu.
Les rares éditeurs que vous nommez ne sont que
quelques rares lucioles dans l’immensité d’une nuit obscure constituée par la
cancrerie, l’obscurantisme, l’aliénation et la médiocratie. Ils disposent de
très faibles moyens qui les obligent à recourir à l’édition à compte
d’auteur, formule qui n’a jamais avantagé l’écrivain. En effet, du fait des
moyens lilliputiens qui sont les leurs, ils sont dans l’incapacité de faire
un vrai battage publicitaire autour de la promotion d’un livre. La
conséquence de cette situation est la difficulté de se faire éditer parce que
très peu de jeunes auteurs - et même les moins jeunes - disposent de
millions dans leur cagnotte pour se faire éditer un livre. Les livres
continuent donc à se nourrir de poussière dans les tiroirs quand les blattes
et autres cafards ne les transforment pas en dîner du soir, montrant ainsi
que ce sont ces bestioles que nourrit la culture au Togo.
Togoforum.com : Quelle est l’engagement ou l’implication du gouvernement
togolais d’une part dans le domaine de l’édition et d’autre part dans le
domaine de la culture ? Qu’est-ce que le secteur culturel peut-il attendre
concrètement des pouvoirs au Togo ?
APEDO-AMAH : Dans le domaine de l’édition,
c’est le néant depuis le sabordage criminel des Nouvelles Editions
Africaines du Togo depuis plus d’une dizaine d’années. Et à ma connaissance,
aucun projet de réhabilitation n’est en vue. Dans l’optique d’une politique
du livre moins cher et abordable pour toutes les couches sociales, l’Etat est
interpellé en vain depuis des décennies pour détaxer significativement le
papier et certains intrants qui entrent dans la fabrication du livre. Il n’y
a pas pire sourd que celui qui refuse d’entendre. Dans le domaine de la
culture, l’Etat cultive plutôt l’inculture. Le ministère de la culture a
toujours été sans budget et le peu qu’on daigne lui octroyer est consacré au
football ou au défilé du 13 janvier ! Quant aux ministricules qui sont nommés
par le RPT, le parti fasciste usurpateur du pouvoir, ce sont généralement des
individus qui brillent par leur inculture et qu’on ne voit pratiquement
jamais aux manifestations culturelles ni avant ni pendant ni après leur
mandat ! Certains sont si intellectuellement débiles qu’on se demande s’ils
sont capables de marcher et de se gratter en même temps la tête ! J’exagère à
peine ! Par contre, lorsqu’il y a la finale du concours de beauté Miss Togo
où il est demandé aux filles d’avoir tout dans le cul et rien dans la tête,
vous y voyez tout le ban et l’arrière-ban du gouvernement en train de
reluquer les cuisses et les fesses caramel des jeunes filles, les yeux
exorbités comme si leurs globes oculaires allaient tomber par terre ! Le
personnage le plus assidu de ces manifestations de chosification des jeunes
filles est l’ex- premier ministre et joker politique du clan Gnassingbe, Edem
Kodjo, qui se targue d’être un homme de culture ! Evidemment, ils se
bousculent tous à Miss Togo parce que ce n’est pas de la culture !
Mais ce tableau sombre du bilan culturel de l’Etat
obscurantiste et analphabète, ne doit pas nous pousser à la résignation. L’Etat
a le devoir de promouvoir la culture parce qu’elle fait partie de
l’éducation ; c’est même dans
la
Constitution ! Eh bien, les hommes de culture et les artistes ont le devoir
de le lui rappeler tous les jours jusqu’à ce qu’ils se fassent entendre. Vous
savez, la culture et l’art ne demandent pas la lune à l’Etat ; mais le régime
militaire semble avoir peur des créations de l’esprit. Il est vrai que toute
dictature obscurantiste digne de ce nom rêve de gouverner des peuples ignares
et dociles, manipulables à souhait. Or la culture et l’art ont pour vertu
d’aiguiser l’esprit critique et d’encourager le droit à l’impertinence au nom
de la liberté d’expression. Pour financer l’édition au Togo, je proposais
déjà, depuis l’époque détestable du parti unique détesté, le RPT parti-Etat,
que l’Etat mette annuellement à la disposition des éditeurs de la place, le
prix d’une seule grande « marche de soutien » dont raffolait le dictateur
Eyadema qui les organisait par centaines pour flatter son ego surdimensionné,
soit trois cent millions F CFA. Avouez que ce n’est pas la mer à boire !
Togoforum.com : Vous êtes professeur à l’Université de Lomé et chercheur ;
il est certain que de jeunes auteurs, à défaut de concours ou de résidences
d’écriture, vous proposent des manuscrits : quelles lectures en faites-vous
et quelles sont vos impressions ? Pensez-vous qu’il existe un avenir
encourageant pour cette littérature ou que les écrivains actuels sont les
derniers d’une génération qui s’en va s’éteindre ?
APEDO-AMAH : Si j’étais payé par manuscrit, je serais aujourd’hui un
homme riche financièrement. Les nombreux manuscrits que de jeunes auteurs me
soumettent régulièrement pour recueillir mon avis et mes critiques me donnent
la légitimité pour parler de crime à propos du sabordage des Nouvelles
Editions Africaines. Je suis bien souvent triste de constater que des œuvres
de grande qualité sont condamnées à végéter dans des tiroirs parce que les
moyens manquent pour encourager la publication des écrits des hommes de
lettres dans mon pays. Au niveau du théâtre, du roman, de la poésie ou des
nouvelles, il y a de véritables trésors qui ne demandent qu’à être révélés au
public. La génération visible, celle qui est éditée, n’est pas le dernier des
Mohicans. Il existe derrière elle des talents qui ne demandent qu’on leur
offre la chance de s’exprimer. Dans le numéro 162 de Juin - Août 2006 de la
revue Notre Librairie intitulé : « Théâtres contemporains du Sud :
1990-2006 », dans ma contribution : « Le renouveau théâtral au Togo :
de l’émergence vers la maturité », je disais ceci en guise
d’introduction : « En 1990, lorsque nous avions parlé du renouvellement du
théâtre togolais – à la suite des jeunes dramaturges de cette génération
provocatrice que nous avions appelés les « tractographes » - il ne s’était
pas agi d’un effet d’annonce, d’une proclamation gratuite. Si les initiateurs
de ce renouveau théâtral ont creusé un sillon profond qui n’a pas été sans
lendemain, c’est parce que un travail important s’est effectué, lequel se
poursuit quinze années plus tard. »
Il n’y a donc pas de quoi se décourager ; il y a du
talent derrière. Les écrivains togolais étonneront l’Afrique et le monde.
Togoforum.com : Si vous aviez à tirer le chapeau pour un écrivain ou pour
un personnage engagé dans la culture au Togo, à qui le feriez-vous ? Et s’il
s’agit d’un coup de gueule ?
APEDO-AMAH : Pour le coup de chapeau, je pense au dramaturge et metteur en
scène Rodrigue Norman qui a choisi de rentrer au Togo et de fonder une école
d’art dramatique – Ecole du Studio Théâtre d’Art de Lomé (E-STAL) dans des
conditions extrêmement difficiles. Les deux fondatrices des éditions Graines
de Pensées : Christiane Tchotcho Ekué et Yasmina Coubageat Touré. Selom
Gbanou, le fondateur de la revue Palabres éditée en Allemagne et
peut-être bientôt au Canada, et qui est aussi l’un des meilleurs poètes
togolais, mérite ce coup de chapeau. Je ne saurais passer sous silence
Sylvanus Mehoun qui a posé un geste d’altruisme qui m’a impressionné,
lorsque, en décembre 2007, en vacances au Togo de retour de France où il
exerce son métier de conteur professionnel, il a ressenti le besoin de
partager son expérience avec des jeunes conteurs du Togo qu’il a réunis et
formés à ses frais durant quelques jours. Il faut aussi nommer Gaétan
Noussouglo qui vient de fonder un site culturel consacré au Togo :
Togocultures (www.togocultures.com);
Théo Ananissoh qui se bat pour la dignité des Africains et Tingayama Mawo, un
bon écrivain oublié des éditeurs qui manquent de flair. Il y a aussi et
surtout Huenumadji Afan, le combattant infatigable, toujours fidèle au poste
sur les barricades pour la libération de la pensée.
Le coup de gueule va aux incultes et ignorantins qui
jouent avec le destin d’un peuple qui a autant besoin que l’air qu’il respire
de la nourriture de l’esprit. Ils doivent savoir que la vraie richesse de
l’Homme n’est pas dans sa poche, comme ils le pensent naïvement du haut de
leur péculat amassé sur le dos du peuple, mais dans son esprit et son cœur.
Quant aux artistes, écrivains et hommes de culture
qui se prostituent auprès du Führer Faure Gnassingbe, militairement élu, par
opportunisme et carriérisme, il faut qu’ils sachent qu’ils ralentissent la
lutte de libération de tout un peuple pour du champagne et du caviar. Ils
auront des comptes à rendre à ceux qui ont fait d’eux des modèles de
résistance à la dictature. Tous leurs discours antérieurs n’auront été qu’une
immense escroquerie intellectuelle. Il fallait le dire !
Togoforum.com : Cette interview va certainement susciter des réactions ;
nous espérons vous retrouver pour une autre intervention. Nous vous
remercions. |