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Le
dramaturge (gauche) et son maître Wole Soyinka (droite)
Salon du Livre de Lausanne, 2004. |
Togoforum:
Mr Kangni Alem, merci et bon séjour en Corée, où vous
séjournez actuellement dans le cadre du Festival 2007 de
Littérature Asia Africa de Jeonju. Togoforum vous remercie de
lui laisser grignoter un peu de votre temps. Nous ne
parlerons pas de romans, du théâtre, encore moins de la
littérature, laissant ces thèmes pour une autre fois.
Universitaire, intellectuel, romancier, dramaturge vous êtes
l’âme de tout un peuple. Pourquoi n’avez-vous pas préféré de
rester du côté de la neutralité, la culture, et êtes allé en
politique ?
Kangni Alem:
La
neutralité politique est une posture mensongère, sinon, je
n’aurais pas passé mon temps à combattre la dictature du RPT.
En démocratie, le citoyen peut afficher une certaine
neutralité, mais dans le cadre de son devoir électoral, même
son refus de voter possède une signification politique.
Pourquoi l’homme neutre serait-il plus du côté de la vérité
que l’homme qui affiche sa sensibilité politique ? Il y a
longtemps que ces distinctions ne m’empêchent plus de dormir.
En tant qu’écrivain, c’est vrai, je cherche à capter et
décrire la complexité de l’âme humaine : démarche esthétique
et artistique à la fois ; mais il se trouve que hors de la
littérature les problèmes qui m’intéressent sont aussi ceux de
l’humain, des problèmes prosaïques et pragmatiques qui ne sont
pas du ressort de l’artiste mais de l’intellectuel, technicien
de la pensée et de l’action selon le domaine où le poussent
ses penchants. Dans mon cas, c’est vrai, mon domaine de
prédilection reste la culture, sujet qui n’est pas souvent la
préoccupation des partis politiques au Togo, il suffit de
parcourir leurs programmes pour s’en rendre. Pendant les
législatives, j’avais d’ailleurs attiré l’attention des
leaders politiques, tous partis confondus, sur cette absence
criarde de réflexion sur la culture dans leurs programme, à
travers un article publié dans le journal L’Union.
Beaucoup de gens m’ont reproché d’avoir rejoint la CDPA, à la
limite ils peuvent se réjouir que le parti ait sombré aux
dernières élections législatives, m’offrant là une occasion de
faire marche arrière. Ce serait ne pas comprendre le sens réel
de mon adhésion au parti. J’y suis j’y reste, jusqu’à nouvel
ordre, car la CDPA a une longue histoire que je respecte, et
ce serait malhonnête de faire marche arrière pour si peu. Je
ne suis pas un écrivain neutre, je suis désolé de faire de la
peine à ceux qui auraient souhaité cela. Avant d’être
écrivain, je suis un citoyen qui porte comme une blessure au
cœur le destin malheureux de son pays, l’âme du peuple est
peut-être apolitique, mon âme elle n’est pas apolitique, j’en
suis profondément désolé.
Togoforum :
Vous avez fait du chemin avec le MO5. Aujourd’hui vous
êtes membre de la CDPA. Quelles leçons tirez-vous des
élections legislatives du 14 otobre 2007?
Kangni Alem:
Mes sentiments sont partagés. D’abord, une vérité, les
résultats de ces élections m’ont paru tellement absurdes que
je me suis demandé pendant une semaine si les populations
togolaises avaient vraiment voté ainsi ou pas… je veux dire,
si les résultats étaient véridiques, cela voudrait dire qu’au
terme de dix sept années de lutte pour l’avènement de la
démocratie au Togo, les Togolais en sont venus à avoir une
compréhension faible ou erronée du sens de cette lutte. Je ne
dis pas que les Togolais auraient eu tort de voter ainsi, mais
dans tous les cas, majorité UFC ou majorité RPT, il y aurait
comme un déficit grave dans la compréhension que le Togolais a
de la notion de démocratie. Par contre, à supposer que ces
résultats soient le fruit d’autres types de manipulation,
genre ce que la rumeur rapporte : achat de voix, de
conscience…, le constat est encore plus désespéré. Ou les
populations considèrent la classe politique rassemblée dans
l’opposition comme une élite stupide, ou alors elles ont
atteint un niveau de dépendance et de fragilité qui les rend
achetables mais surtout esclaves de ceux qui les achèteraient.
Mes deux constats relèvent de la même hypothèse : et si le
peuple togolais était devenu un peuple déboussolé, affamé, mal
informé sur les enjeux réels de la lutte politique ? Allons
plus loin. Tout le monde n’a pas été acheté, mais alors il y a
comme une surdité totale ou un aveuglement sélectif. Les
résultats sont tristes, nous avons pris les législatives
censées nous donner une assemblée diverse pour des
présidentielles. Nous avons cédé au slogan « c’est eux ou
nous, choisissez ! ». Prenez le cas des indépendants, ils ont
tous été balayés parce que les électeurs supposent qu’ils sont
des émanations du RPT. A supposer même que ce soit vrai, parmi
eux il y en a qui sont des gens impliqués dans la vie sociale
de leurs communautés d’origine, même eux n’ont pas résisté au
discours simplificateur qui fait loi dans le débat politique
au Togo. Que conclure d’une telle situation ? Que les
électeurs togolais sont à l’image de la classe politique qui
les manipule de façon démagogique. Tout un pays réduit à
choisir entre deux forces politiques, les traces de
l’affrontement entre les Gnassingbe et les Olympio sont là,
osons le dire ! Comment sortir de cette voie ? La question
nous interpelle désormais. Quant à la débâcle de la CDPA, on
avancé plusieurs raisons qui me semblent intéressantes, mais
il y a quand même un fait troublant : les alliés d’hier de la
CDPA ont fait campagne contre le parti du Professeur Gnininvi,
accusé à tort d’avoir été à la mangeoire, alors que la
participation au Gouvernement d’Union Nationale était une
suite logique de l’APG de Ouaga. On reproche à la CDPA de ne
pas avoir suivi l’UFC dans son refus de ne pas aller au
gouvernement, comme si nous étions un satellite de l’UFC. L’État
togolais serait une mangeoire, soit. Demain, qui sera à la
mangeoire ? La réflexion politique au Togo est désormais d’un
simplisme qui devrait nous inquiéter tous. Pour un bilan juste
de la défaite de la CDPA, il nous importe de ne pas nous
voiler les yeux sur nos propres manquements : mauvaise
campagne, absence de moyens financiers, approche trop
idéaliste de la réalité sociale du Togolais, erreurs dans le
choix de certains candidats dans les préfectures où le parti
jouit d’un respect véritable. Nous ne sommes pas un parti de
masse ni de rue, c’est vrai, et l’ombre de l’UFC a trop plané
sur la CDPA. Désormais, les choses sont claires, cette défaite
est une invitation à construire un nouveau discours, à trouver
un nouveau positionnement. Cela se fera, je n’en doute point,
sans rancune, et dans la sérénité, avec une nouvelle
génération qui monte dans les rangs du parti.
Togoforum :
Votre parti, la CDPA, a été humilié par les togolais.
Sur les 162 noms que vous avez présentés sur toute l’étendu du
territoire, vous revenez avec 0 député dans le panier avec
près de 17 années d’existence. Continuerez-vous à exister où
allez vous fondre dans un autre parti ?
Kangni Alem:
Humilié, dites-vous ? Je pense que notre score, même si nous
n’avons obtenu aucun siège à l’Assemblée Nationale, est
honorable, au regard des règles mêmes d’une proportionnelle
qui a été viciée par le découpage électoral : les nombres de
voix qui ne se traduisent pas en nombre de sièges, ça c’est un
miracle de l’arithmétique électoral ! Quant à votre question
proprement dite, il ne m’appartient pas d’y répondre tout
seul. Les débats au sein du parti ne font que commencer. Tous
les scénarios sont envisageables, nous sommes en politique,
tout dépend de l’objectif que l’on se fixe. Prenons les choses
calmement. Avant toute décision, il importe de se poser la
question sur les objectifs passés et à venir du parti.
Sommes-nous un parti qui voulait le pouvoir pour le pouvoir ?
Je ne crois pas. La CDPA s’est plutôt engagée dans un combat
idéologique, mener les Togolais vers la démocratie. Désormais,
on peut poser l’hypothèse que le combat est gagné. La
question à présent est de savoir si la CDPA envisage un jour
la conquête du pouvoir… là, nous entrons dans un débat très
politique, qui suppose une stratégie, des moyens, peut-être
même des alliances surprises. Dans un pays où le jeu politique
serait apaisé, la réponse à votre question aurait été facile.
Mais la politique est un jeu qui demande du souffle, et je
suis persuadé que l’avenir du parti n’est pas du tout
compromis par les résultats des élections du 14 Octobre, ce
serait une insulte aux militants et aux cadres du parti.
Togoforum :
Des analystes disent de la CDPA que c’est un parti qui
se limite á Lomé. Que le leur repondez-vous ?
Kangni Alem:
La CDPA n’a pas des problèmes d’implantation, mais de moyens.
Elle doit aussi changer son image et devenir un parti
populaire. Ce n’est pas impossible, tout dépendra des hommes
qui mèneront ce nouveau combat.
Togoforum :
Mr Kangni on dit que les plus beaux discours du général
de Gaulle ont été écrit par l’écrivain Andre Malraux.
L’intéressé lui même dit qu’il fallait sauver la France en
boutant les vichystes hors. Les mêmes motivations vous
ont-elles pousser á la politique ?
Kangni Alem:
Si la politique au Togo se résumait à simplement « bouter des
gens dehors », ces gens ne seraient pas simplement du côté
qu’on croit, alors essayons de prendre le problème autrement.
Il y a plusieurs manières de faire de la politique, et l’on
peut viser des objectifs qui ne sont pas simplement
politiciens en rejoignant un parti. Je ne suis pas un
politicien, je suis juste un militant de parti, un
intellectuel militant qui a l’intention de participer aux
réflexions du parti en vue d’améliorer sa compréhension des
problèmes du Togolais de base. Je peux me tromper, mais je
voudrais essayer, car je sais que dans les partis les
ambitions des uns et des autres peuvent être contradictoires.
99% d’ego et d’ambition personnelle, 10% de dévouement, ainsi
fonctionnent la plupart des partis ! Mon collègue Apedo-Amah
de l’Université de Lomé, ancien militant du CAR, a récemment
rappelé dans un article la conception erronée que les
intellectuels ont de leur rôle dans la sphère politique.
« Pour faire carrière, écrit-il, certains sont obligés de
vendre leur âme au diable parce qu’ils aiment le confort et
l’argent facile des postes pour lesquels ils sont cooptés et
qui leur permet de voler le peuple ou de faire octroyer des
prébendes juteuses. Tous lorgnent en direction des strapontins
ministériels. » Mon ambition n’est pas de cet ordre-là. Elle
est plus modeste, je n’ai pas besoin d’un poste politique pour
vivre au quotidien, mais je porte en moi l’idéal de contribuer
à la richesse d’idées au sein de la CDPA, seul l’avenir nous
dira si j’ai raison ou tort, je me réserve le droit de tirer
les conclusions essentielles de cette aventure le moment venu.
En Angleterre, un intellectuel comme
Anthony
Giddens a
fortement contribué à la renaissance du socialisme incarné par
le parti de Tony Blair. Au Mali, au Bénin, au Ghana, ils sont
légion les intellectuels dans les rangs des partis. Au Togo,
nos partis sont pauvres en idées, certains sont même
réfractaires aux intellectuels, ce qui n’est pas le cas de la
CDPA. De plus, les intellectuels ne sont pas des gens
patients, ils foutent le camp des partis trop vite à mon goût,
peut-être aussi parce qu’ils n’ont pas toujours les moyens de
se faire entendre, ou qu’ils rêvent seulement de se servir des
partis pour obtenir des postes, je ne sais pas… La politique a
mauvaise réputation chez nous, à juste titre, fait-il alors
définitivement baisser la garde et laisser les partis
continuer leur aventure sans nous ? Certains amis
intellectuels me disent que oui, ils ont peut-être raison, je
ne sais pas trop. Nos peuples manquent d’éducation politique,
or l’une des fonctions des partis c’est cela même. Nous avons
failli à ce devoir, tous, au cours des dix sept ans d’une
lutte passionnée.
Togoforum :
Sur votre blog,
www.togopages.net/blog
,
vous décrivez le Togo comme un pays frileux et fragile avec un
clan bicéphale (Faure-Kpatcha). Avec des élections qui ont
donné la majorité au RPT, 50 députés sur 81, peut-on dire
adieux à la frilosité et à la fragilité et dire que le Togo a
de beaux jours devant lui ?
Kangni Alem:
L’avenir du Togo appartient aux Togolais. Il nous appartient
d’abord de nous défaire de nos manières de penser et tenter de
réfléchir autrement sur nos priorités et les moyens dont nous
disposons pour transformer le pays. Le pays vit de mythes, et
cela est dangereux pour une réflexion sereine. Et parmi ces
mythes, il y en a deux qui me semblent particulièrement nocifs
pour la réflexion politique : le mythe Eyadema et le mythe
nationaliste qui nous ramène à 1958, aux combats de Sylvanus
Olympio contre le Parti Togolais du Progrès. L’un nous ramène
aux vertus supposées de la dictature, l’autre à la gloriole de
l’indépendance qu’on aurait étouffée dans l’oeuf. Je veux
dire, nous sommes sortis de ces deux situations par la
disparition des deux figures représentant ces deux pôles de
pensée, seulement je cherche : quelle est la nouveauté réelle
du discours politique au Togo depuis avril 2005 ? Et si le
combat pour la démocratie au Togo remontait aux origines mêmes
de la nation togolaise ? Les uns célèbrent le Père de la
Nation, les autres le Père de l’Indépendance. Dans le « Hall
of Fame » togolais, il n’y a pas la place à d’autres figures
tutélaires. C’est cela même le drame togolais, la crispation à
un passé dont personne n’a jamais fait le bilan réel. Je sais
que je vais m’attirer les foudres de certains Togolais, mais
je sais aussi que beaucoup d’intellectuels togolais partagent
ma lecture de notre situation, même si personne ne le dire
ouvertement. Comment sortir du passé, de l’affrontement
stérile par cadavres interposés ? Les peuples se construisent
en déconstruisant les mythes qui les empêchent d’évoluer, nous
nous faisons l’inverse, nous passons notre temps à nous
empêtrer dans le même et l’identique. Mais attention,
déconstruire ne veut pas dire rejeter. Au contraire, il s’agit
d’évaluer l’apport réel de chacun des mythes, afin d’en
trouver les limites pour un dépassement constructif. Oui, nous
sommes un peuple frileux, sadomasochiste à la limite, nous ne
pourrons progresser qu’en nous faisant violence pour réfléchir
autrement, trouver une autre alternative.
Togoforum :
Vous avez combattu la dictature du père Gnassingbé. Vous
n’êtes pas non plus tendre avec les enfants Gnassingbé. Avec
la mort du père beaucoup de choses ont changé ? Peut-on parler
d’une nouvelle ère au Togo avec les fils Gnassingbé et avec un
RPT rajeuni ?
Kangni Alem:
Le roi d’Espagne a grandi à l’ombre du dictateur Franco, c’est
pourtant lui qui a amené son pays vers la démocratie. Cela
veut dire, en clair, que le problème du Togo n’est pas Faure
Gnassingbe mais l’incapacité de nos politiciens à faire de la
politique. Le RPT est un vieux parti, qui a l’avantage sur
tous les autres de disposer de l’appareil d’État pour mener
ses combats. On l’a encore vu avec ces élections, c’est un
parti qui sait manoeuvrer. De l’intérieur, j’ai vu les
souffrances financières de la CDPA, des moyens ridicules pour
une ambition respectable au service de la Nation. Le RPT a
même poli son discours pendant la campagne, se présentant
comme un parti qui a entamé une mutation interne. Ce qui est
vrai et faux à la fois. Vrai en ce sens que certaines
nouveautés introduites dans le choix de leurs candidats (les
primaires) ont pu séduire. Mais fondamentalement, le parti se
maintient encore au pouvoir de manière frauduleuse. On me dira
c’est de bonne guerre, je ne suis pas d’accord, après 40 ans
de gouvernement, personne ne peut soutenir sans ciller que le
RPT est un parti vertueux. Peut-on parler d’une nouvelle ère
au Togo ? Cela n’est possible que si la politique d’ouverture
de nos « éternels vainqueurs » se traduit dans les faits. Et
cela, il faut attendre les mois à venir pour se prononcer.
Personnellement, je suis prudent.
Togoforum :
La bipolarisation actuelle peut faire frémir tout homme
avisé avec nos États africains fragiles (le Rwanda, le
Liberia, la Côte-d’Ivoire) en sont des exemples vivants. Que
repondez vous à ceux qui à l’UFC disent que c’est sciemment
fait par le RPT et à ceux du RPT qui disent que le Togo n’est
pas coupé en deux ?
Kangni Alem:
Le Togo est un pays divisé par les politiciens, à force de
mythes stupides et inutiles pour la modernité que nous rêvons
de construire. Il faut simplement constater cette vérité et
tenter d’y remédier. Nous sommes tous responsables de cette
bipolarisation, au sud on vote revanchard depuis 1958, on nord
on vote tribaliste depuis la prise du pouvoir par Eyadema,
parce que l’indépendance et la dictature nous ont divisés. À
qui la faute ? À nous tous. Ne faisons plus semblant de ne pas
savoir de quoi il retourne.
Togoforum :
La lutte contre la corruption a été un chantier de Mr
Faure. Comment expliquiez-vous que en 5 mois de lutte seul un
libanais ait été inquieté ?
Kangni Alem:
Je n’ai aucune maîtrise de ce sujet. Je préfère ne pas dire de
bêtises. Il y a souvent beaucoup de règlements de comptes dans
les dossiers liés à la lutte contre la corruption, alors il
vaut mieux être informé au risque de dire n’importe quoi ! Nos
journalistes sont peut-être mieux outillés pour traiter un tel
dossier, si seulement ils faisaient leur travail de nous
informer et non de toujours dénoncer.
Togoforum :
Le Togo c’est une constitution plusieurs fois toilettée,
le Togo c’est un pays á risque pour tout investiseurs.
Intelectuel de votre état, revenir á l’ancienne constitution
de 1992, où réécrire une autre constitution, quelle serait le
bon choix ?
Kangni Alem:
La Constitution de 1992 est un modèle d’équilibre en termes de
justice pour tous. Il faut y revenir, c’est mon point de vue.
Togoforum :
On parle du découpage électoral qui aurait favorisé á la
victoire du RPT. Pourquoi la CDPA n’a t-il pas aider á
remedier á ce problème avant les élections législatives ?
Kangni Alem:
Et pourquoi ne pas poser la question aux autres partis de
l’opposition, qui connaissaient tous ce problème qui remonte
aux discussions du CODII ? Il fallait avancer, c’était le mot
d’ordre de tous, au CAR, à l’UFC comme à la CDPA. Et à Ouaga,
souvenez-vous, le RPT ne voulait pas aller aux élections avec
un nouveau découpage électoral. Pourquoi n’avions-nous pas
alors tous quitté la table de négociation ? L’angélisme des
uns l’a disputé au machiavélisme des autres. Peut-être
l’opposition était-elle convaincue que la sympathie du peuple
lui suffisait pour rafler la mise, il faut croire que cela n’a
pas suffi. Les victoires électorales sont aussi des victoires
d’ordre technique, il nous a tous manqué de discernement face
à ce problème de découpage qu’il va absolument falloir
corriger.
Togoforum : Confidence Mr Kangni. Dans un train
entre Lièges et Paris deux africains discutent de vous. Pour
le premier vous êtes plus engagé et vous seriez proche de
l’anglophone et prix Nobel de littérature Wole Soyinka. Pour
le deuxième Kangni c’est le francophone Mongo Beti aujoud’hui
décedé. N’aviez-vous pas peur que la politique face de vous un
homme ordinaire comme un autre écrivain devenu ministre dans
son pays qui s’appelle Ferdinand Oyono ?
Kangni Alem:
(Rires) Je connais Soyinka mieux que je ne connaissais Mongo
Beti. Le premier a toujours dit de lui-même qu’il n’a aucun
don pour la politique. Mais son poids politique depuis qu’il a
eu le Prix Nobel de Littérature est considérable au Nigeria.
Je devrais peut-être me contenter de rêver d’un destin
identique ! (Rires) Quant à Mongo Beti, son aventure aux côtés
de John N’Frundi n’a pas été une réussite, trop de problèmes
d’ego. Je ne suis ni Soyinka ni Mongo Beti, je ne cherche pas
à ressembler à personne d’autre que moi-même, je cherche à
construire une nouvelle manière d’être à la fois écrivain et
citoyen engagé dans les grands débats politiques. Les partis,
c’est vrai, imposent une discipline aux militants. Alors la
liberté de l’écrivain peut sembler entrer en contradiction
avec cette exigence de discipline. Mais de là à considérer
l’action militante comme l’antichambre de la banalisation de
la personnalité d’un intellectuel, je crois que c’est aller
vite en besogne. Je ne rêve pas d’un poste au comité directeur
de la CDPA, je n’en ai pas le temps ni les moyens. Par contre,
je suis à la disposition du parti pour lui apporter mes idées
et expériences. Quant à Ferdinand Oyono, c’est vrai,
l’écrivain magnifique qui a combattu le colonialisme a fait le
choix de soutenir la dictature de Paul Biya. Je ne pense quand
même pas que la CDPA soit un parti dictatorial, donc la
comparaison ne me paraît pas juste. Je ne suis pas un homme
politique, je pourrais même ne jamais le devenir, je suis un
militant, un intellectuel engagé dans un parti, ce n’est pas
la même chose, même si les gens font semblant de ne pas
comprendre ma position.
Togoforum :
Votre mot de fin ?
Kangni Alem:
Deux choses m’inquiètent dans le Togo de 2007 : l’indiscipline
généralisée du Togolais qui n’a plus le sens du bien commun,
et la trop grande précarité de la vie. D’un côté, la
démocratie mal comprise a ouvert la porte à des comportements
indignes de nous, comme le simple fait de ne pas respecter les
feux rouges ni les policiers qui règlent la circulation, ou de
jeter des ordures partout… De l’autre, depuis la dévaluation
du Franc CFA, notre fixation sur le combat politique nous a
fait perdre de vue ce qui fait al force des citoyens d’un
pays, à savoir la libre entreprise dans un environnement
économique apaisé. Nous n’avons ni l’un ni l’autre, ni
l’argent ni la classe, et nous subissons une dégradation à la
fois matérielle et psychologique. Il serait temps pour
qu’ensemble nous contribuions au relèvement de la mentalité du
Togolais et que les politiques jouent le rôle de développeurs.
Sans cela, le destin malheureux du Togolais risque de ne pas
connaître d’amélioration sensible.
Interview réalisée par Camus Ali |