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Que peut-on attendre de nouveau de ce congrès si ce n’est
la reconduction de Me Agboyibo dans ses fonctions comme c’est
toujours le cas dans les autres formations politiques et sa
désignation comme candidat de son parti à la présidentielle de
2010. Tels étaient les propos qui revenaient tel un refrain
dans la bouche de quelques sceptiques habitués à la politique
de ‘’surplace’’ des acteurs politiques à la veille du 2e
congrès statutaire du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR)
tenu les 17 et 18 octobre derniers à Lomé. Mais en animal
politique, Me Yawovi Agboyibo et son parti déjouèrent tous les
pronostics et créèrent ce que s’aucuns ont appelé la ‘’
révolution de palais’’ au CAR, l’innovation ou la surprise.
Oui, le 2e congrès statutaire du parti des
déshérités aura été une grande surprise, un événement inédit
sans l’histoire politique du Togo, croyons-nous une leçon pour
les autres partis politiques en lutte pour l’alternance
politique au sommet de l’Etat. Non seulement par la décision
de Me Agboyibo de passer la main en dépit du fait qu’il lui
était possible de briguer un nouveau mandat mais aussi par le
rajeunissement du bureau national marqué par un certain
jaugeage géopolitique.
Simple stratégie pour flouer l’opinion ou réelle volonté
d’opérer des réformes en interne? La question se pose tant la
dynamique du renouveau au CAR alimente les conversations au
sein de la population. Et nombreux sont les Togolais qui
attendent le conseil national du parti prévu dans six pour
apprécier à sa juste valeur l’acte du Bélier Noir de Kouvé.
Qu’à cela ne tienne, au lendemain de ce congrès historique,
Togoforum
sans son rôle de ‘’chien de garde’’ a tendu son micro
au désormais ex-président du CAR pour lui arracher quelques
réponses qui, certainement vont éclairer la lanterne des
Togolais tant de l’intérieur que de l’extérieur. Il a bien
voulu se prêter à ses questions.
Expliquant sa décision de se retirer de la tête du parti
dont il en est le père fondateur par souci de se conformer à
la règle que le parti s’est librement fixée lors de son
congrès statutaire d’avril 1995, Me Yawovi Agboyibo a tenu à
préciser que sa décision de transmettre le flambeau à Me
Apévon n’est pas synonyme de retrait du jeu politique, bien au
contraire. Il n’y a, dit-il, derrière cette décision, le
moindre infléchissement de ma détermination à poursuivre le
combat pour la démocratisation du pays.
Je servirai, poursuit-il, le parti avec encore plus de
détermination s’il m’était donné de retourner au statut de
simple militant de base.
Concernant le candidat qui devra porter les couleurs du CAR
à l’élection présidentielle de 2010 et qui sera connu en mars
2009, Me Yawovi Agboyibo laisse entendre que tout autre
militant, y compris lui-même peut être choisi si le parti voit
en lui le candidat le mieux placé pour conduire le pays à
l’alternance en 2010. |
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Togoforum : Le
CAR a organisé son deuxième congrès statutaire en octobre dernier. La grande
surprise de cet événement qui alimente les conversations sur les places
publiques, dans les services, bref au sein de la population et qui, aux yeux des
observateurs, constitue une grande première au Togo, c’est votre décision de
passer la main. Dites-nous ce qui a pu vous déterminer à quitter la tête du CAR
que vous avez créé et dirigé pendant plus de 17 ans.
Me Agboyibo : Ma décision répond avant tout à un souci, celui de me conformer à la
règle que le parti s’est librement fixée lors de son congrès statutaire d’avril
1995 à propos du mandat du président. Il avait été décidé qu’il soit d’une durée
de quatre ans renouvelable une seule fois.
Le Congrès
devrait se retrouver à nouveau en session ordinaire en 1999 puis en 2003. Mais
compte tenu des troubles sociopolitiques que le pays a connus, il n’a pu tenir
ni la première échéance statutaire, ni la seconde au cours de laquelle le
renouvellement au poste de Président devait s’opérer.
Il aurait été anormal que la régularisation n’intervienne pas au Congrès
d’octobre dernier. Cela pourrait laisser croire que c’est à dessein que le
deuxième Congrès statutaire n’a pas eu lieu dans les délais. Il fallait éviter
d’offrir de prétexte à ce genre de spéculations.
Togoforum :
Le parti n’ayant pas pu se réunir pour des raisons que vous venez d’indiquer en
un nouveau congrès après celui de 1995, il paraît qu’il vous était
statutairement loisible de briguer un nouveau mandat à l’occasion de vos assises
d’octobre 2008 ?
Me Agboyibo : C’est exact, les congressistes ont effectivement mis en avant cet
argument pour me demander de continuer à diriger le parti jusqu’au Congrès
statutaire de 2012. D’aucuns ont été même jusqu’à réclamer une modification des
statuts. Mais ma réponse a été sans équivoque. J’ai déclaré à mes collègues du
Comité Directeur et aux militants de base que je manquerai de légitimité à
continuer de parler de démocratie au Togo et en Afrique en cautionnant les
mauvais exemples qui prospèrent ici et là. Comment pourrais-je en effet
critiquer les entraves à l’alternance au sommet de l’Etat si je m’adonne à des
manœuvres de contournement de cet idéal au sein de notre parti. Il fallait, pour
être en harmonie avec moi-même, que je respecte le texte que le parti s’est
donné. Et c’est en acceptant que l’esprit de la règle limitant le mandat du
président du parti ait primauté sur la lettre des statuts, que le Congrès en est
finalement venu au renouvellement.
Togoforum :
Que voulez-vous signifier par esprit de la règle statutaire que vous évoquez ?
Me Agboyibo : Dans ma vision politique, un parti est avant tout un ensemble de
valeurs de référence, une méthode d’approche des problèmes auxquels notre pays
est confronté, en commençant par la douloureuse question de passage d’un régime
monolithique à un système démocratique.
C’est d’ailleurs pourquoi il est de notre devoir de
continuer à œuvrer pour amener nos populations à être en mesure de comparer les
méthodes et programmes des partis politiques de façon à opérer des choix
politiques fondés non sur la seule exaltation des instincts primaires, mais sur
des propositions de réponses efficaces à leurs besoins et aspirations.
Je réitère donc qu’un parti, c’est d’abord une méthode. Evidemment je ne perds
pas de vue l’importance à accorder au profil du leader à qui incombe la mission
d’incarner la méthode. Mais il faut éviter que l’arbre qui donne du relief à une
forêt n’en vienne à la cacher au point de l’emporter le jour où il vient à
disparaître.
Le danger guette autant la plupart de nos partis en Afrique. Ils sont nombreux
sur le continent à donner l’impression d’être des ‘’entreprises privées’’ de
leurs fondateurs par le mode de leur fonctionnement, la gestion de leurs
ressources, la répartition des postes, la manière d’assister les militants
nécessiteux, etc.
Lors de notre Congrès de 1995, nous avons vu venir les risques de la confusion
entre le parti et son leader. Nous nous sommes dit que la limitation de la durée
de la présidence est la seule façon de préserver la primauté du parti et de le
pérenniser par delà les hommes et les femmes qui se succèdent à sa tête. C’est
là l’esprit qui a guidé la modification statutaire de 1995. J’en étais
co-auteur. Je ne pouvais pas m’y dérober par la suite.
Togoforum :
En Afrique, nous nous sommes habitués au fait que c’est le Chef qui est choisi
pour porter les couleurs de son parti à une élection présidentielle. Est-ce à
dire que Me Agboyibo en quittant la tête du CAR renonce de facto à son
éventuelle candidature à la présidentielle de 2010 qui s’annonce à grands pas ?
Me Agboyibo : Je constate avec plaisir que la formulation de votre question montre
bien que vous avez parfaitement compris qu’au CAR, nous avons rompu avec
l’époque où le président du parti était perçu comme candidat d’office à
l’élection présidentielle.
L’un des
mérites de notre dernier Congrès est d’avoir libéré l’espace de choix du
candidat à l’élection présidentielle de 2010. Le nouveau président n’en est pas
de facto candidat. Mais rien n’interdit qu’il soit désigné pour y défendre les
couleurs du parti.
De même tout autre militant, y compris le président sortant que je suis, peut
être choisi si le parti voit en lui le candidat le mieux placé pour conduire le
pays à l’alternance en 2010.
L’important pour nous, on s’en aperçoit, est de mettre à profit le délai de six
mois que nous nous sommes donné pour investir le candidat qui sera en mesure de
redonner à nos troupes le moral qu’il leur faut pour la présidentielle de 2010,
et les autres élections qui auront lieu dans la foulée, c’est-à-dire les
élections locales et les législatives de 2012.
Togoforum : En attendant de connaître le nom du
candidat du CAR dans six mois, à l’issue du Conseil National, nombre de Togolais
pensent que le changement qui se fait jour au sein de votre parti n’est que de
la poudre au yeux pour flouer l’opinion, car ils voient mal Me Agboyibo,
l’artisan de la lutte démocratique, en dehors du jeu politique. Que leur
répondez-vous ?
Me
Agboyibo : Je voudrais dire à ceux qui ont pu en douter, que la décision de
transmettre le flambeau à Me APEVON n’est pas synonyme de retrait du jeu
politique. Le combat pour la démocratie n’est pas un contrat à durée déterminée
qu’on conclurait entre amis par le biais d’un parti ou d’une association. C’est
un engagement à vie. Un militant de la démocratie qui jette l’éponge sur le
parcours est un militant à ranger dans le lot de ces démagogues et enthousiastes
dont notre processus est jonché.
Comme je
viens de l’expliquer, c’est uniquement par respect de nos textes que j’ai passé
la main. Il n’y a derrière cette décision, le moindre infléchissement de ma
détermination à poursuivre le combat pour la démocratisation du pays. Je
servirai, du reste, le parti avec encore plus de détermination s’il m’était
donné de retourner au statut de simple militant de base. Je remercie néanmoins
le Congrès d’avoir voulu que je préside le Conseil Sénatorial créé en vue de
permettre aux anciens dirigeants du parti de mettre leurs expériences au service
du nouveau Comité Directeur. J’ai d’autant plus volontiers accepté le rôle,
qu’il s’agit d’accompagner, à titre transitoire, un compagnon de lutte qui a
abondamment prouvé sa fidélité à la ligne du parti. Les réactions des
populations à ses premiers pas ont d’ailleurs montré que c’est à juste titre que
les congressistes ont unanimement et chaleureusement applaudi son arrivée à la
tête du parti. C’est dire qu’il a la compétence et l’onction qu’il faut pour
mettre en œuvre les décisions prises par le Congrès en vue de la redynamisation
du parti et la victoire aux élections en perspective.
Et pour qu’il puisse assumer pleinement une telle responsabilité, le Conseil
Sénatorial veillera à ce que rien ne vienne entraver sa liberté d’action. Le
changement intervenu à la tête du parti n’est donc nullement un produit
cosmétique visant à flouer l’opinion, on ne sait d’ailleurs à quelle fin. Il est
le résultat d’une analyse profonde.
Togoforum :
Si l’on regarde de près la composition du tout nouveau Bureau National, on se
rend compte que vous avez tenu à respecter un certain équilibre, l’équilibre
régional. Pourquoi ce regain d’intérêt pour une question longtemps occultée qui
pourtant était une réalité vivante ? Est-ce à dire que le CAR veut aujourd’hui
prendre en compte la question du régionalisme qui, aux yeux des observateurs
avisés de la politique togolaise, a nui considérablement à l’avancée de la
démocratie au Togo ? Le temps est-il donc venu de reposer la question en vue
d’une approche concertée de solution ?
Me Agboyibo :
La configuration du nouveau Bureau National préfigure, dans la vision
du CAR, l’équilibre géopolitique à respecter par le Togo de demain, celui de
l’alternance. Ce n’est un mystère pour personne que l’Etat togolais est vicié
dans ses rouages judiciaires, sécuritaires, administratifs et autres par des
pesanteurs ethno régionalistes. On en fait à tort un sujet tabou, comme vous le
relevez si bien.
C’est en
fait une véritable gangrène dont les racines remontent aux clivages qui ont
marqué le pays à l’époque du mouvement de décolonisation. La puissance coloniale
avait alors usé du vieil adage "diviser pour régner", pour opposer la partie Sud
du pays majoritairement acquise à l’indépendance immédiate à la partie Nord
plutôt favorable dans son ensemble à une indépendance graduelle, différée. Les
clivages liés au mouvement de décolonisation ont connu de multiples péripéties
dont certaines ont été tragiques.
Ces clivages commencèrent à s’estomper à partir de la deuxième moitié des années
80, avec l’émergence de l’autre mouvement historique mené en faveur des droits
de l’homme et de la démocratie sous l’égide de la Commission Nationale des
Droits de l’Homme (CNDH) et du Front des Associations pour le Renouveau (FAR).
Les Togolais, sans distinction de région et d’ethnie, ont accueilli avec
enthousiasme, les valeurs de droits de l’homme et de démocratie. Ils s’y sont
reconnus tous. C’était un mouvement sans précédent de redressement de l’unité
nationale. Et c’est sans doute parce que les populations togolaises du Nord
comme du Sud du pays ont vu dans le CAR le continuateur de l’œuvre de
réunification entamée par la CNDH et le FAR qu’elles y ont massivement adhéré à sa création.
L’évolution
ainsi amorcée a été malheureusement remise en cause par le retour en force des
symboles du mouvement de décolonisation, au point que par rapport aux problèmes
du présent, les Togolais des deux bords géo-historiques en sont venus à se
positionner suivant les options prises dans les années 50 par leurs ascendants
biologiques. C’est ainsi que les divisions du passé ont refait surface et se
sont reconstituées.
C’est pour poursuivre sa mission d’éradication de ce mal que lors de son
deuxième Congrès statutaire, le CAR a convié le nouveau Bureau National à œuvrer
à ce que les jeunes de toutes les régions du pays surpassent les séquelles des
luttes du passé et renouent avec les valeurs de rapprochement et de
réconciliation que sont les droits de l’homme, la démocratie, le développement
et la bonne gouvernance.
Cette préoccupation a été prise en compte dans la configuration du Bureau
National.
Togoforum : Un autre événement marquant de
votre Congrès est la présence à la cérémonie d’ouverture de presque toutes les
formations politiques nationales. L’UFC s’y est notamment fait remarquée par une
forte délégation conduite par son Président, Monsieur Gilchrist Olympio. Ce
dernier a, dans son intervention, interpellé l’opposition à une unité d’action.
Est-ce là une amorce de dépassement de vos dissensions pour une entente dans la
perspective de la prochaine élection présidentielle ?
Me Agboyibo : Notre parti a été très touché par la présence de l’ensemble des
formations politiques du pays au Congrès. Je tiens à réitérer mes sentiments de
reconnaissance aux uns et aux autres.
J’ai suivi
avec un réel intérêt les messages adressés à nos congressistes surtout l’appel
de Gilchrist Olympio à une synergie de l’opposition. Je ne pense pas qu’il ait
voulu lancer un simple slogan de circonstance. C’est un sujet sérieux sur lequel
le nouveau Comité Directeur de notre parti aura certainement à se pencher. En
attendant, j’aimerais faire observer que le vrai problème aujourd’hui, c’est de
savoir si Monsieur Gilchrist Olympio est réellement disposé à renouer avec
l’esprit d’équipe grâce auquel l’opposition a remporté, à l’élection
présidentielle de 2005, la victoire qui, on le sait, a été volée par le parti au
pouvoir. Il importe qu’il clarifie le but de son interpellation. Car si
l’action en équipe a ses délices, elle comporte aussi des exigences dont la
première est le devoir de réciprocité.
Togoforum : Qu’est-ce à dire ?
Me Agboyibo : Le devoir de réciprocité permet de diversifier, au sein des
composantes d’une équipe, les chances de trouver le buteur porteur de chance
pour la victoire. Cette diversification des chances est un passage obligé pour
l’alternance en 2010. Le jeu répétitif à sens unique a révélé ses limites. Il ne
peut y avoir d’alternance sans alternative. Entre partenaires,
la construction d’une alternative efficace pour l’alternance en 2010 passe par
le renvoi mutuel de l’ascenseur.
Togoforum : Pour terminer cet entretien, avez-vous un message particulier à
adresser à vos militants et à la population togolaise ?
Me Agboyibo :
Je voudrais adresser mes remerciements à toutes nos militantes et à
tous nos militants pour le soutien sans faille qu’ils m’ont apporté durant les
17 ans que j’ai passés à la tête du parti.
Je les exhorte à
accompagner le nouveau président du parti avec le même dévouement.
C’est grâce à leur
détermination qu’en dépit de tous les soubresauts, le CAR est demeuré debout.
Tout le monde s’est
aujourd’hui rendu à l’évidence, qu’aucun parti, quel qu’il soit, ne pourra le
faire disparaître.
J’adresse également un grand merci aux populations
qui continuent d’accorder leur confiance à la méthode politique du CAR ; non
sans raison. Elles ont pu se rendre compte que chaque fois qu’elles nous l’ont
accordé, le processus démocratique a connu des avancées significatives.
Je suis convaincu
que l’alternance interviendra en 2010, pour peu que cette confiance demeure et
que chacune des composantes de la classe politique consente le sacrifice
nécessaire.
Je vous remercie. |