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Interview

Me Madji Yawovi Agboyibo, Ex-président du CAR: «Entre partenaires, la construction d’une alternative efficace pour l’alternance en 2010 passe par le renvoi mutuel de l’ascenseur»

AgoraPress - Lomé -  le 16 novembre 2008 - Interview réalisée par Alain Nococo

Que peut-on attendre de nouveau de ce congrès si ce n’est la reconduction de Me Agboyibo dans ses fonctions comme c’est toujours le cas dans les autres formations politiques et sa désignation comme candidat de son parti à la présidentielle de 2010. Tels étaient les propos qui revenaient tel un refrain dans la bouche de quelques sceptiques habitués à la politique de ‘’surplace’’ des acteurs politiques à la veille du 2e congrès statutaire du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR) tenu les 17 et 18 octobre derniers à Lomé. Mais en animal politique, Me Yawovi Agboyibo et son parti déjouèrent tous les pronostics et créèrent ce que s’aucuns ont appelé la ‘’ révolution de palais’’ au CAR, l’innovation ou la surprise. Oui, le 2e congrès statutaire du parti des déshérités aura été une grande surprise, un événement inédit sans l’histoire politique du Togo, croyons-nous une leçon pour les autres partis politiques en lutte pour l’alternance politique au sommet de l’Etat. Non seulement par la décision de Me Agboyibo de passer la main en dépit du fait qu’il lui était possible de briguer un nouveau mandat mais aussi par le rajeunissement du bureau national marqué par un certain  jaugeage géopolitique.

Simple stratégie pour flouer l’opinion ou réelle volonté d’opérer des réformes en interne? La question se pose tant la dynamique du renouveau au CAR alimente les conversations au sein de la population. Et nombreux sont les Togolais qui attendent le conseil national du parti prévu dans six pour apprécier à sa juste valeur l’acte du Bélier Noir de Kouvé.

Qu’à cela ne tienne, au lendemain de ce congrès historique, Togoforum
sans son rôle de ‘’chien de garde’’ a tendu son micro au désormais ex-président du CAR pour lui arracher quelques réponses qui, certainement vont éclairer la lanterne des Togolais tant de l’intérieur que de l’extérieur. Il a  bien voulu se prêter à ses questions.

Expliquant sa décision de se retirer de la tête du parti dont il en est le père fondateur par souci de se conformer à la règle que le parti s’est librement fixée lors de son congrès statutaire d’avril 1995, Me Yawovi Agboyibo a tenu à préciser que sa décision de transmettre le flambeau à Me Apévon n’est pas synonyme de retrait du jeu politique, bien au contraire. Il n’y a, dit-il, derrière cette décision, le moindre infléchissement de ma détermination à poursuivre le combat pour la démocratisation du pays.
Je servirai, poursuit-il, le parti avec encore plus de détermination s’il m’était donné de retourner au statut de simple militant de base.

Concernant le candidat qui devra porter les couleurs du CAR à l’élection présidentielle de 2010 et qui sera connu en mars 2009, Me Yawovi Agboyibo laisse entendre que tout autre militant, y compris lui-même peut être choisi si le parti voit en lui le candidat le mieux placé pour conduire le pays à l’alternance en 2010.

 

Togoforum : Le CAR a organisé son deuxième congrès statutaire en octobre dernier. La grande surprise de cet événement qui alimente les conversations sur les places publiques, dans les services, bref au sein de la population et qui, aux yeux des observateurs, constitue une grande première au Togo, c’est votre décision de passer la main. Dites-nous ce qui a pu vous déterminer à quitter la tête du CAR que vous avez créé et dirigé pendant plus de 17 ans.
Me Agboyibo :
Ma décision répond avant tout à un souci, celui de me conformer à la règle que le parti s’est librement fixée lors de son congrès statutaire d’avril 1995 à propos du mandat du président. Il avait été décidé qu’il soit d’une durée de quatre ans renouvelable une seule fois.

Le Congrès devrait se retrouver à nouveau en session ordinaire  en 1999 puis en 2003. Mais compte tenu des troubles sociopolitiques que le pays a connus, il n’a pu tenir ni la première échéance statutaire, ni la seconde au cours de laquelle le renouvellement au poste de Président devait s’opérer.

Il aurait été anormal que la régularisation n’intervienne pas au Congrès d’octobre dernier. Cela pourrait laisser croire que c’est à dessein que le deuxième Congrès statutaire n’a pas eu lieu dans les délais. Il fallait éviter d’offrir de prétexte à ce genre de spéculations.

Togoforum : Le parti n’ayant pas pu se réunir pour des raisons que vous venez d’indiquer en un nouveau congrès après celui de 1995, il paraît qu’il vous était statutairement loisible de briguer un nouveau mandat à l’occasion de vos assises d’octobre 2008 ?
Me Agboyibo :
C’est exact, les congressistes ont effectivement mis en avant cet argument pour me demander de continuer à diriger le parti jusqu’au Congrès statutaire de 2012. D’aucuns ont été même jusqu’à réclamer une modification des statuts. Mais ma réponse a été sans équivoque. J’ai déclaré à mes collègues du Comité Directeur et aux militants de base que je manquerai de légitimité à continuer de parler de démocratie au Togo et en Afrique en cautionnant les mauvais exemples qui prospèrent ici et là. Comment pourrais-je en effet critiquer les entraves à l’alternance au sommet de l’Etat si je m’adonne à des manœuvres de contournement de cet idéal au sein de notre parti. Il fallait, pour être en harmonie avec moi-même, que je respecte le texte que le parti s’est donné. Et c’est en acceptant que l’esprit de la règle limitant le mandat du président du parti ait primauté sur la lettre des statuts, que le Congrès en est finalement venu au renouvellement.

Togoforum : Que voulez-vous signifier par esprit de la règle statutaire que vous évoquez ?
Me Agboyibo :
Dans ma vision politique, un parti est avant tout un ensemble de valeurs de référence, une méthode d’approche des problèmes auxquels notre pays est confronté, en commençant par la douloureuse question de passage d’un régime monolithique à un système démocratique.

C’est d’ailleurs pourquoi il est de notre devoir de continuer à œuvrer pour amener nos populations à être en mesure de comparer les méthodes et programmes des partis politiques de façon à opérer des choix politiques fondés non sur la seule exaltation des instincts primaires, mais sur des propositions de réponses efficaces à leurs besoins et aspirations.

Je réitère donc qu’un parti, c’est d’abord une méthode. Evidemment je ne perds pas de vue l’importance à accorder au profil du leader à qui incombe la mission d’incarner la méthode. Mais il faut éviter que l’arbre qui donne du relief à une forêt n’en vienne à la cacher au point de l’emporter le jour où il vient à disparaître.  

Le danger guette autant la plupart de nos partis en Afrique. Ils sont nombreux sur le continent à donner l’impression d’être des ‘’entreprises privées’’ de leurs fondateurs par le mode de leur fonctionnement, la gestion de leurs ressources, la répartition des postes, la manière d’assister les militants nécessiteux, etc.

Lors de notre Congrès de 1995, nous avons vu venir les risques de la confusion entre le parti et son leader. Nous nous sommes dit que la limitation de la durée de la présidence est la seule façon de préserver la primauté du parti et de le pérenniser par delà les hommes et les femmes qui se succèdent à sa tête. C’est là l’esprit qui a guidé la modification statutaire de 1995. J’en étais co-auteur. Je ne pouvais pas m’y dérober par la suite.

Togoforum : En Afrique, nous nous sommes habitués au fait que c’est le Chef qui est choisi pour porter les couleurs de son parti à une élection présidentielle. Est-ce à dire que Me Agboyibo en quittant la tête du CAR renonce de facto à son éventuelle candidature à la présidentielle de 2010 qui s’annonce à  grands pas ?
Me Agboyibo :
Je constate avec plaisir que la formulation de votre question montre bien que vous avez parfaitement compris qu’au CAR, nous avons rompu avec l’époque où le président du parti était perçu comme candidat d’office à l’élection présidentielle.

L’un des mérites de notre dernier Congrès est d’avoir libéré l’espace de choix du candidat à l’élection présidentielle de 2010. Le nouveau président n’en est pas de facto candidat. Mais rien n’interdit qu’il soit désigné pour y défendre les couleurs du parti.

De même tout autre militant, y compris le président sortant que je suis, peut être choisi si le parti voit en lui le candidat le mieux placé pour conduire le pays à l’alternance en 2010.

L’important pour nous, on s’en aperçoit, est de mettre à profit le délai de six mois que nous nous sommes donné pour investir le candidat qui sera en mesure de redonner à nos troupes le moral qu’il leur faut pour la présidentielle de 2010, et les autres élections qui auront lieu dans la foulée, c’est-à-dire les élections locales et les législatives de 2012.

Togoforum : En attendant de connaître le nom du candidat du CAR dans six mois, à l’issue du Conseil National, nombre de Togolais pensent que le changement qui se fait jour au sein de votre parti n’est que de la poudre au yeux pour flouer l’opinion, car ils voient mal Me Agboyibo, l’artisan de la lutte démocratique, en dehors du jeu politique. Que leur répondez-vous ?
Me Agboyibo :
Je voudrais dire à ceux qui ont pu en douter, que la décision de transmettre le flambeau à Me APEVON n’est pas synonyme de retrait du jeu politique. Le combat pour la démocratie n’est pas un contrat à durée déterminée qu’on conclurait entre amis par le biais d’un parti ou d’une association. C’est un engagement à vie. Un militant de la démocratie qui jette l’éponge sur le parcours est un militant à ranger dans le lot de ces démagogues et enthousiastes dont  notre processus est jonché.

Comme je viens de l’expliquer, c’est uniquement par respect de nos textes que j’ai passé la main. Il n’y a derrière cette décision, le moindre infléchissement de ma détermination à poursuivre le combat pour la démocratisation du pays. Je servirai, du reste, le parti avec encore plus de détermination s’il m’était donné de retourner au statut de simple militant de base. Je remercie néanmoins le Congrès d’avoir voulu que je préside le Conseil Sénatorial créé en vue de permettre aux anciens dirigeants du parti de mettre leurs expériences au service du nouveau Comité Directeur. J’ai d’autant plus volontiers accepté le rôle, qu’il s’agit d’accompagner, à titre transitoire, un compagnon de lutte qui a abondamment prouvé sa fidélité à la ligne du parti. Les réactions des populations à ses premiers pas ont d’ailleurs montré que c’est à juste titre que les congressistes ont unanimement et chaleureusement applaudi son arrivée à la tête du parti. C’est dire qu’il a la compétence et l’onction qu’il faut pour mettre en œuvre les décisions prises par le Congrès en vue de la redynamisation du parti et la victoire aux élections en perspective.

Et pour qu’il puisse assumer pleinement une telle responsabilité, le Conseil Sénatorial veillera à ce que rien ne vienne entraver sa liberté d’action. Le changement intervenu à la tête du parti n’est donc nullement un produit cosmétique visant à flouer l’opinion, on ne sait d’ailleurs à quelle fin. Il est le résultat d’une analyse profonde.

Togoforum : Si l’on regarde de près la composition du tout nouveau Bureau National, on se rend compte que vous avez tenu à respecter un certain équilibre, l’équilibre régional. Pourquoi ce regain d’intérêt pour une question longtemps occultée qui pourtant était une réalité  vivante ? Est-ce à dire que le CAR veut aujourd’hui prendre en compte la question du régionalisme qui, aux yeux des observateurs avisés de la politique togolaise, a nui considérablement à l’avancée de la démocratie au Togo ? Le temps est-il donc venu de reposer la question en vue d’une approche concertée de solution ?
Me Agboyibo :
La configuration du nouveau Bureau National préfigure, dans la vision du CAR, l’équilibre géopolitique à respecter par le Togo de demain, celui de l’alternance. Ce n’est un mystère pour personne que l’Etat togolais est vicié dans ses rouages judiciaires, sécuritaires, administratifs et autres par des pesanteurs ethno régionalistes. On en fait à tort un sujet tabou, comme vous le relevez si bien.

C’est en fait une véritable gangrène dont les racines remontent aux clivages qui ont marqué le pays à l’époque du mouvement de décolonisation. La puissance coloniale avait alors usé du vieil adage "diviser pour régner", pour opposer la partie Sud du pays majoritairement acquise à l’indépendance immédiate à la partie Nord plutôt favorable dans son ensemble à une indépendance graduelle, différée. Les clivages liés au mouvement de décolonisation ont connu de multiples péripéties dont certaines ont été tragiques.

Ces clivages commencèrent à s’estomper à partir de la deuxième moitié des années 80, avec l’émergence de l’autre mouvement historique mené en faveur des droits de l’homme et de la démocratie sous l’égide de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) et du Front des Associations pour le Renouveau (FAR). Les Togolais, sans distinction de région et d’ethnie, ont accueilli avec enthousiasme, les valeurs de droits de l’homme et de démocratie. Ils s’y sont reconnus tous. C’était un mouvement sans précédent de redressement de l’unité nationale. Et c’est sans doute parce que les populations togolaises du Nord comme du Sud du pays ont vu dans le CAR le continuateur de l’œuvre de réunification entamée par la CNDH
et le FAR qu’elles y ont massivement adhéré à sa création.

L’évolution ainsi amorcée a été malheureusement remise en cause par le retour en force des symboles du mouvement de décolonisation, au point que par rapport aux problèmes du présent, les Togolais des deux bords géo-historiques en sont venus à se positionner suivant les options prises dans les années 50 par leurs ascendants biologiques. C’est ainsi que les divisions du passé ont refait surface et se sont reconstituées.   

C’est pour poursuivre sa mission d’éradication de ce mal que lors de son deuxième Congrès statutaire, le CAR a convié le nouveau Bureau National à œuvrer à ce que les jeunes de toutes les régions du pays surpassent les séquelles des luttes du passé et renouent avec les valeurs de rapprochement et de réconciliation que sont les droits de l’homme, la démocratie, le développement et la bonne gouvernance.

Cette préoccupation a été prise en compte dans la configuration du Bureau National.

Togoforum : Un autre événement marquant de votre Congrès est la présence à la cérémonie d’ouverture de presque toutes les formations politiques nationales. L’UFC s’y est notamment fait remarquée par une forte délégation conduite par son Président, Monsieur Gilchrist Olympio. Ce dernier a, dans son intervention, interpellé l’opposition à une unité d’action. Est-ce là une amorce de dépassement de vos dissensions pour une entente dans la perspective de  la prochaine élection présidentielle ?
Me Agboyibo : Notre parti a été très touché par la présence de l’ensemble des formations politiques du pays au Congrès. Je tiens à réitérer mes sentiments de reconnaissance aux uns et aux autres.
J’ai suivi avec un réel intérêt les messages adressés à nos congressistes surtout l’appel de Gilchrist Olympio à une synergie de l’opposition. Je ne pense pas qu’il ait voulu lancer un simple slogan de circonstance. C’est un sujet sérieux sur lequel le nouveau Comité Directeur de notre parti aura certainement à se pencher. En attendant, j’aimerais faire observer que le vrai problème aujourd’hui, c’est de savoir si Monsieur Gilchrist Olympio est réellement disposé à renouer avec l’esprit d’équipe grâce auquel l’opposition a remporté, à l’élection présidentielle de 2005, la victoire qui, on le sait, a été volée par le parti au pouvoir. Il importe qu’il clarifie le but de son interpellation. Car si l’action en équipe a ses délices, elle comporte aussi des exigences dont la première est le devoir de réciprocité. 

Togoforum : Qu’est-ce à dire ?
Me Agboyibo :
Le devoir de réciprocité permet de diversifier, au sein des composantes d’une équipe, les chances de trouver le buteur porteur de chance pour la victoire. Cette diversification des chances est un passage obligé pour l’alternance en 2010. Le jeu répétitif à sens unique a révélé ses limites. Il ne peut y avoir d’alternance sans alternative. Entre partenaires, la construction d’une alternative efficace pour l’alternance en 2010 passe par le renvoi mutuel de l’ascenseur.  

Togoforum : Pour terminer cet entretien, avez-vous un message particulier à adresser à vos militants et à la population togolaise ?
Me Agboyibo :
Je voudrais adresser mes remerciements à toutes nos militantes et à tous nos militants pour le soutien sans faille qu’ils m’ont apporté durant les 17 ans que j’ai passés à la tête du parti.

Je les exhorte à accompagner le nouveau président du parti avec le même dévouement.

C’est grâce à leur détermination qu’en dépit de tous les soubresauts, le CAR est demeuré debout.

Tout le monde s’est aujourd’hui rendu à l’évidence, qu’aucun parti, quel qu’il soit, ne pourra le faire disparaître.

J’adresse également un grand merci aux populations qui continuent d’accorder leur confiance à la méthode politique du CAR ; non sans raison.  Elles ont pu se rendre compte que chaque fois qu’elles nous l’ont accordé, le processus démocratique a connu des avancées significatives.

Je suis convaincu que l’alternance interviendra en 2010, pour peu que cette confiance demeure et que chacune des composantes de la classe politique consente le sacrifice nécessaire.

Je vous remercie.

 
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