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Interview réalisée à Lomé le 18 et publiée le 26 Oct. 2001

Interviews

TOGOFORUM - INTERVIEW  CDPA-BT
Le tour de la problématique togolaise avec le Pr. E. Gu-Konu

TOGOFORUM : Pr. Gu-Konu, vous avez fait un commentaire après la conférence de presse donnée par le Comité de Crise le 24 août 2001 au Foyer Pie XII de Lomé. Beaucoup de lecteurs saluent votre analyse et l'estiment être une contribution de taille, surtout en ce moment où le combat pour la liberté au Togo est  dans le besoin d’un second souffle.

Avant de revenir à votre commentaire, nous aimerions aborder d’entrée le cas Agboyibo qui fut d’ailleurs la motivation de la conférence de presse du Foyer Pie XII.

Quel message voulait délivrer le comité de crise à travers ladite conférence de presse? Qu’est-ce qui fut arrêté de concret et quelles en sont les conséquences sur le sort de Me Agboyibo?

Pr. E. GU-KONU: Pas d’autres messages que celui d’informer l’opinion sur le déroulement du procès et sur les conditions de la détention du premier responsable du CAR. Vous savez qu’avant cette conférence les deux meetings organisés par l’opposition avaient été interdits et dispersés à coup de grenades lacrymogènes. Puisque le régime interdit à l’opposition d’informer l’opinion par le moyen des meetings, les partis politiques concernés ont choisi de le faire par le biais d’une conférence de presse.

TOGOFORUM: La plupart des analyses au sein de l’opposition inscrivent l’arrestation et l’incarcération de Me Agboyibo dans l’habituelle logique crapuleuse et tyrannique du régime Eyadema.

N’existe-t-il pas d’autres hypothèse quand on sait qu’il y avait le loup dans la maison pendant les jours qui ont précédé l’odieux verdict? Nous voulons parler du très célèbre Janu Lacaze de France.

Pr. E. GU-KONU: La CDPA-BT a inscrit l’arrestation, le procès et l’incarcération d’Agboyibo dans la logique de l’arbitraire propre à un régime autocratique. C’est pour cette raison que la CDPA-BT a pris part à la lutte collective pour la libération du leader du CAR. Notre action s’inscrit dans la lutte que nous menons contre l’arbitraire, pour les libertés démocratiques, pour la justice dans toutes ses dimensions et pour la vérité. Le loup dont vous parlez, et qui aurait été dans la bergerie pendant les jours qui ont précédé l’odieux verdict ne nous intéresse pas dans ce cas précis. Notre préoccupation première, c’est la nature totalitaire et l’opacité du régime. Si le régime était démocratique, des loups aux dents longues ne viendraient pas faire n’importe quoi dans le pays.

TOGOFORUM: Le second procès intenté par le pouvoir contre maître Agboyibo et le mandat de dépôt contre lui semblent confirmer qu’il existe un plan bien caché qui ne réussirait pas si le leader du CAR sortait de prison.

Qu’en dites-vous?

Pr. E. GU-KONU: Ce qui nous préoccupe à la CDPA-BT n’est pas l’existence ou non d’un plan caché, que nous ne connaissons donc pas puisqu’il est caché. Ce qui nous préoccupe, c’est que ce second procès, par le contenu des chefs d’accusation alignés comme par la procédure apparaît bien comme un coup monté et est donc tout aussi inique que le premier. C’est une autre manifestation de l’arbitraire. A notre avis, dans les conditions actuelles de la vie politique dans le pays, c’est cet arbitraire que toutes les forces démocratiques du pays doivent se mettre ensemble pour combattre jusqu’au bout, sans calculs inavouables.

TOGOFORUM: Les autres leaders de l’opposition non encore emprisonnés semblent impuissants. 

Attendent-ils leur tour pour devenir imaginatifs? 

Pr. E. GU-KONU: Tous les partis de l’opposition, à l’exception de l’ADDI et du PDR ont participé à l’action, avec peut-être chacun des arrière-pensées certes. Mais en réalité, il s’agit plus d’une question de rapport de forces que d’imagination. Bien entendu, un peu plus d’imagination et de hardiesse peut permettre le renversement du rapport des forces.

TOGOFORUM: Revenons à votre commentaire suite à la conférence de presse. Vous en êtes sorti plus inquiet qu’avant d’y aller.

Pouvez-vous partager votre sentiment avec nous?

Pr. E. GU-KONU: Je n’avais pas d’inquiétudes en allant à la conférence de presse. Je n’en suis donc pas sorti plus inquiet qu’avant d’y aller. Mon commentaire est une série de constats et non l’expression d’un état d’âme. Ces constats ne sont pas nouveaux et nous les avions déjà formulés à plusieurs reprises. Lisez les publications de la CDPA-BT : «La charte  d’alliance » (décembre 1991), «l’Echec d’une transition » (mars 1995), «Dialoguer, pour quoi faire?» (décembre 1998), «Parlez-moi du dialogue inter-togolais » (mai 2000)…, la liste est longue. Ce qui est nouveau, c’est que ces constats ont été remis en évidence par la conférence de presse. Et c’est une bonne chose. Les avoir refait pour la énième fois ne répond pas à un besoin de jeter la pierre aux autres, mais au souci de montrer une énième fois qu’ils constituent des problèmes concrets de notre lutte pour la démocratie et qu’ils appellent plus que jamais une réflexion novatrice pour une précision plus grande des objectifs de la lutte et une redéfinition des voies et moyens pour les réaliser.

TOGOFORUM: Il semble donc qu’un diagnostic très rigoureux et peut-être douloureux s’impose aujourd’hui au sein de l’opposition togolaise et même au sein de la population. 

Par où faut-il commencer?

Pr. E. GU-KONU: Par un bilan. Un bilan sans complaisance, objectif et courageux de ce qui a été fait jusqu’à présent. Et tirer de ce bilan les leçons qui s’imposent.

TOGOFORUM: Professeur, attardons-nous un peu sur le peuple togolais. C’est quand même étonnant que la population togolaise aussi martyrisée qu’elle l’est, ne semble pas comprendre que son rôle soit le plus déterminant dans le changement tant voulu.

Vous écrivez:

«La majorité des Togolais se comporte ainsi comme s'ils ne sont pas directement concernés par la lutte contre le régime despotique, comme s'ils sont des étrangers vivant dans le pays, comme s'ils sont des observateurs neutres de la vie politique nationale, comme s'ils ne sont pas tenus de s'impliquer dans la lutte en cours pour la démocratie dans le pays, comme s'ils ont choisi de se mettre à l'abri de tous les risques, comme s'ils sont là chacun pour indiquer aux leaders politiques la voie à suivre, cette voie étant pour chacun sa propre voie individuelle, ce qu'il pense tout seul, avec la certitude catégorique qu'il a tout seul raison contre tous.»

Les leaders de l’opposition étant issus de cette même population, n’y a-t-il peut-être pas lieu d’observer à la loupe la société togolaise elle-même avant de s’attaquer aux erreurs des leaders? N’est-ce pas parce que la population est ce qu’elle est qu’elle a les dirigeants qu’elle a? Le peuple a certainement certaines faiblesses intrinsèques. Quelles seraient  selon vous les faiblesses inhérentes à notre population elle-même à corriger?

 Pr. E. GU-KONU: Non. Ce n’est pas étonnant. Quarante ans d’une dictature pure et dure, assortie d’un obscurantisme politique des plus aliénants, exerce des effets profonds sur une société, surtout si celle-ci vient à peine de sortir de l’oppression coloniale, et qu’elle commence à peine à chercher une nouvelle voie d’évolution.

Tenez. L’immense majorité de la génération Eyadema croit toujours que le salaire est une faveur, que le policier, le gendarme ou le militaire peut se permettre de faire tout ce qu’il veut à un civil et en toute impunité, que le recteur de l’Université peut décider de porter les frais d’inscription de 4200 F à 50000 F du jour au lendemain, que le régisseur de la prison peut imposer de lui-même le paiement de 200 F à toute personne qui veut rendre visite à un détenu, sans que les traces de ces taxes figurent où que ce soit dans la comptabilité nationale… Si déroutants qu’ils peuvent paraître, ces comportements de la population pris globalement s’expliquent donc. Pas par la nature des hommes, pas par des « faiblesses intrinsèques » à la société, mais par la nature du système qui gouverne le pays.

Vous posez bien le problème des leaders de l’opposition. Mais il faut qu’on s’entende d’abord sur le contenu du concept de leader d’une opposition à un régime d’oppression. Malheureusement cela risque de donner lieu à un long débat qui ne peut avoir sa place ici. Le leader de l’opposition au régime despotique est en principe une personne dont le niveau de conscience politique est plus élevé que la moyenne observable au sein de la masse opprimée. Et c’est justement parce que son niveau de compréhension des faits et des situations est au-dessus de celui de la masse sous-politisée et sous-informée qu’il peut être un leader. Son rôle est alors de contribuer à élever le niveau de la conscience politique de la masse pour faire de celle-ci une force organisée et combative. Il lui revient de trouver les voies et moyens, les mots et la pratique politique appropriés pour réussir dans cette tâche. C’est par là que le leader est ce qu’il doit être, à savoir la conscience agissante du peuple comme nous l’avons dit voici 12 ans dans  l’Alternative. On ne saurait excuser les erreurs du leader de l’opposition par ce que vous appelez les « faiblesses intrinsèques » de la population, parce que le leader qui émerge de la masse du peuple opprimé a pour premier rôle d’amener ces masses à dépasser ses limitations pour pouvoir acquérir une conscience politique et civique la plus élevée possible.

TOGOFORUM: Le Togo, comme aucun autre pays francophone d’Afrique, a connu la plus longue grève générale; le pays vit la pérennité des pratiques dictatoriales les plus inhumaine depuis pratiquement quarante ans ; notre pays se caractérise aujourd’hui par une situation économique des plus dégradées du Continent et une élite qui ne semble briller que par ses calculs individualistes. Vous le dites plus ou moins dans votre commentaire.

Est-ce que dans ses conditions, le peuple togolais ne mérite pas qu’on lui jette quelques fleurs ? Le peuple n’a-t-il pas totalement raison de désavouer ses leaders d’opposition?

Pr. E. GU-KONU: Il ne s’agit pas de se jeter des fleurs mais d’arriver à mettre un terme au régime despotique et à instaurer la démocratie dans le pays. Dans cette voie, les Togolais n’ont en réalité aucune raison de faire preuve d’autosatisfaction. Nous aurons droit qu’on nous jette des fleurs le jour où nous aurons réussi à mettre un terme au régime de dictature dans le pays. Il ne s’agit pas non plus de se contenter d’approuver ou de désavouer. Il faut aller au-delà de ces deux attitudes. Il faut pouvoir exercer un contrôle réel sur les leaders pour qu’ils tiennent droits, c’est-à-dire qu’ils définissent et conduisent une politique d’opposition conforme aux aspirations de la masse du peuple opprimé. Ce contrôle ne peut être une série de réactions spontanées, individuelles, au gré des humeurs du moment et sans suite dans les idées. Il ne peut être efficace qu’en étant un contrôle collectif exercé dans un cadre défini et sur la base de structures prévues à cet effet dans ce cadre.

Autrement dit, on ne peut exercer ce contrôle qu’en étant dans un cadre organisé. Si les membres d’un parti d’opposition considèrent que la direction de leur parti conduit une politique inappropriée, il leur revient d’interpeller cette direction pour qu’elle conduise une politique plus conforme, ou alors qu’ils changent cette direction, le cas échéant, en usant des procédures prévues par les statuts du parti. Naturellement, ces genres d’actions ne sont possibles que dans le cas d’un parti démocratique.

Si les militants d’un parti d’opposition estiment tout changement impossible du fait du caractère non démocratique de l’organisation, il faut qu’ils en sortent pour pouvoir apporter leur contribution à la lutte dans le cadre d’un autre parti. Un autre parti qu’ils peuvent créer eux-mêmes en tant que parti dissident, ou un parti déjà existant dont la pratique politique leur convient mieux. Aucun des partis d’opposition actuels n’est un modèle de démocratie tant dans leurs structures que dans leurs mécanismes de fonctionnement ; mais ils ne sont pas tous des partis totalitaires et réactionnaires non plus. On peut faire son choix parmi eux si l’on sait ce que l’on veut et si on veut réellement faire quelque chose pour faire avancer le processus de démocratisation.

TOGOFORUM: Le facteur FRANCE est sans nul doute un facteur déterminant dans les malheurs d’un peuple aussi démuni que le nôtre. La dictature a été installée, est soutenue,  et entretenue par la France. Pourtant, les intellectuels togolais pratiquent la langue de bois vis-à-vis de ce facteur, certainement par calculs politiques. 

Que diriez-vous au regard de ce facteur, surtout à l’endroit du peuple et de la jeunesse.

Pr. E. GU-KONU: Peut-être seulement deux choses pour le moment.

D’abord qu’il faut toujours faire une distinction entre le peuple de France et la classe dirigeante française qui fait la politique de la France en Afrique. Il est vrai que ce sont les Français qui élisent ceux qui font et votent les lois et qui acceptent donc la politique africaine de la France. Mais voyez les taux d’abstention aux élections : ils baissent sans cesse. Et quand on ajoute à cela le faible niveau d’information politique de la majorité de ceux qui vont aux urnes …. Le petit peuple de France qui vote savait-il en réalité quelque chose de la mission assignée à Elf dans la politique africaine de la France et dans la défense des intérêts de la France en Afrique ? Même si au bout du compte il bénéficie dans une certaine mesure des retombées de cette magouille politico-financière d’Elf sur le continent, il est victime lui aussi d’une situation qu’il n’a souvent pas les moyens de contrôler. Il faut préciser que la classe dirigeante française dont il est question ne se réduit pas aux hommes politiques, mais se prolonge par les féodalités financières que ces hommes politiques représentent dans leur majorité et dont ils défendent les intérêts abusivement confondus aux intérêts de la France.

Ensuite, que la tendance consistant à croire que notre salut ne peut nous venir que de l’extérieur est désastreuse. Le peuple togolais, notamment sa jeunesse doit savoir qu’il lui revient de mettre lui-même la jarre sur les genoux quitte à ce qu’un apport externe l’aide à la mettre sur la tête. Autrement dit qu’il est illusoire de croire que ce sont les autres qui viendront nous débarrasser de notre régime despotique et nous installer dans le paradis de la démocratie. Les forces démocratiques qui, en France ou ailleurs, oeuvrent sincèrement au progrès des peuples peuvent nous aider et sont prêts à le faire. Mais elles ne peuvent apporter leur concours que si nous montrons la détermination à nous en sortir, et si nous faisons réellement ce qu’il faut pour cela. Parce que ces forces démocratiques de France et d’ailleurs savent qu’il ne leur revient pas de nous dire ce qui est bon pour nous et de venir nous le faire à notre place. Nous devons les aider à nous aider.

TOGOFORUM: Il semble que les leaders de l’opposition ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre que notre population en elle-même est une force. Nous avons connu une série de sommets de Colmar, une série de sommets de Ouaga, une série de sommets de Lomé, mais la crise togolaise demeure intacte.

Alors, les facilitateurs facilitent-ils ou compliquent-ils les choses dans la crise togolaise?

Pr. E. GU-KONU: Il ne m’appartient pas de dire s’ils facilitent ou s’ils compliquent les choses. Je vous rappelle seulement que la CDPA-BT avait dit et écrit plusieurs fois depuis septembre 1998 que l’idée de dialogue intertogolais introduite dans cette confusion politique d’après le coup de force électoral n’était qu’un moyen d’occuper les Togolais pour permettre au régime de retomber sur les fesses.

Et nous avons dit qu’au lieu d’aller dialoguer avec le régime usurpateur, il valait mieux mettre l’accélérateur sur la mobilisation populaire.

C’est pour ces raisons que la CDPA-BT avait refusé de participer au dialogue. Ceux qui ne pensaient qu’en termes de législatives et de députation nous avaient traités une fois de plus d’irréalistes et avec mépris. Et ce sont ceux-là qui se sont mis à se plaindre avec démagogie que l’opposition a été “ flouée ” et que le dialogue a permis à Eyadema de conserver son fauteuil. Sans avoir le courage politique de dire que d’autres les avaient mis en garde contre ce danger. Nous étions convaincus que le dialogue ne résoudrait pas le problème de la démocratisation dans notre pays, mais qu’il contribuerait au contraire à relégitimer le régime. Ceux qui n’ont pas intérêt à ce qu’il émerge en Afrique de véritables Etats démocratiques sur les cendres des régimes d’oppression qu’ils ont toujours soutenus en Afrique ne peuvent pas avoir de la transition démocratique la même conception que ceux qui subissent au quotidien l’oppression despotique sur le continent. C’est normal. C’est à nous de prendre les dispositions nécessaires pour ne pas nous laisser flouer par les hommes du régime et les forces étrangères qui les soutiennent.

TOGOFORUM: Vous expliquez le comportement défaitiste de la population togolaise par la marginalisation dont elle fait l’objet de la part de certains leaders de l’opposition qui se prendraient pour des “messies” capables de tout faire à la place ce peuple.

Vous écrivez:

«Cette marginalisation est une des raisons essentielles de la faiblesse de l'opposition face au régime en place. Car, et on ne le dira jamais assez, la force de l'Opposition ne réside pas dans la tête et dans le porte-monnaie de ses leaders, si charismatiques soient-ils. Elle réside d'abord dans la force organisée de la masse du peuple, et dans la capacité de cette masse à se mettre en mouvement toutes les fois que cela s'impose, pour exercer la pression nécessaire en vue d'atteindre un but déterminé. Et organiser la masse du peuple pour en faire une force politique d'opposition relève avant tout du domaine des partis politiques d'opposition, et donc des directions de ces partis.»

Avez-vous l’impression que c’est en toute connaissance de cause que les leaders de l’opposition marginalisent la population au lieu d’en faire leur force? Est-ce par ignorance ou par malice, surtout lorsqu’on connaît le déséquilibre des rapports de force sur le terrain?

Pr. E. GU-KONU: Il convient d’éviter les procès d’intention. Ce qu’on peut dire par contre, c’est que impliquer activement la population dans le processus politique n’est pas chose facile. Il faut beaucoup de moyens pour le faire. Des moyens matériels et des moyens humains. Mais quand on estime à priori que le seul rôle politique dont le peuple est capable est d’assister aux manifestations organisées par les leaders  et d’aller aux urnes, on ne juge pas nécessaire d’entreprendre l’effort requis pour aller au-delà. Et puis, un peuple activement impliqué dans le processus politique, donc informé et capable d’initiatives devient plus exigeant, et donc plus gênant. La gestion démocratique de la société est infiniment plus difficile que sa gestion autocratique ou sa gestion technocratique.

TOGOFORUM: Les Ivoiriens ont prouvé l’année dernière qu’ils constituaient une force lorsque le général Guéi a voulu confisquer leur victoire. En 1998, le peuple togolais  avait déjà fait l’expérience du même genre de confiscation, mais les résultants sont différents dans les deux pays.

Comment expliqueriez-vous que nous autres togolais ayons tendance à espérer notre salut de l’extérieur plutôt que de l’intérieur? Que se passe-t-il dans notre mentalité, Professeur ? Sommes-nous un peuple plus inculte que d’autres?

Pr. E. GU-KONU: Nous ne pensons pas que le problème se pose en ces termes. Trouvez les moyens d’élever la conscience politique du peuple et impliquez-le à fond dans le processus politique et il n’acceptera plus n’importe quoi. Et à partir de ce moment, il prendra confiance en lui-même. Et il ne verra plus dans l’apport extérieur qu’un appoint éventuel à l’effort qu’il doit fournir pour recouvrer la liberté.

TOGOFORUM: Vous écrivez: «Car, ce n'est pas la "Communauté internationale"  qui défendra demain le régime démocratique togolais s'il s'agit d'un régime véritablement démocratique. C'est avant tout le peuple organisé qui le protègera et le défendra, s'il s'y retrouve réellement. Et à condition qu'il soit organisé et qu'il représente une véritable force politique.»

Qui peut organiser le peuple togolais?

Pr. E. GU-KONU: Ce sont les partis politiques d’opposition. Parce que ce sont eux qui, par leur nature, sont habilités à définir un projet de société, une orientation nationale et la politique nationale pour réaliser ce projet dans l’orientation nationale retenue. Affirmer ceci n’est pas exclure les organisations associatives (syndicats, associations de défense des droits de l’homme, associations régionales ou locales de développement …) de la lutte en cours pour le changement démocratique. Elles peuvent y contribuer efficacement dans le sillage des partis d’opposition. Mais elles ne peuvent pas prétendre à un rôle politique autonome par rapport aux parties politiques parce que telle n’est pas leur mission, et leurs structures comme leurs règles de fonctionnement ne les prédisposent pas à un tel rôle.

Dire que l'organisation politique du peuple revient aux partis de l’opposition c’est-à-dire à l’opposition peut aggraver la confusion au sein et au sujet de l’opposition togolaise. D’abord, parce que tous les partis d’opposition ne font pas de l’organisation de la masse une priorité. Mais surtout, tous les partis d’opposition n’ont pas le même projet de société, une même vision de l’orientation de la vie nationale, les mêmes positions idéologiques, la même attitude à l’égard des puissances étrangères. Cette diversité est tout à fait normale. Et c’est heureux. Si non, il n’y aurait qu’un parti unique de l’opposition. La diversité des positions idéologiques, de la vision de ce que doit être le pays demain et des pratiques politiques découlant de ces positions offre aux togolais un éventail de choix.

Ce n’est donc pas l’opposition qui organise parce que ce concept est trop flou. C’est chaque parti d’opposition qui propose une forme d’organisation. Et il appartient aux Togolais, à chaque togolais de choisir. Devant le problème politique togolais, dans cette lutte en cours pour la liberté, aucun togolais ne doit rester indifférent, resquiller, attendre. Mais ce choix doit se faire en toute connaissance de cause, en fonction des idées et des pratiques, et non pas en fonction des personnes et des intérêts personnels, notamment ce qu’on espère tirer dans l’immédiat ou demain de tel ou tel autre parti.

C’est à ce niveau que l’on voit la nécessité de l’information qui est étroitement en rapport avec le problème du faible niveau de conscience politique. Lorsqu’on n’est pas informé, on a du mal à choisir et l’on reste dans son coin en rongeant son fer. Lorsqu’on choisit en n’étant pas informé ou en étant mal informé, on fait 9 fois sur 10 un choix erroné. Et l’on pose des actes erronés. Voilà pourquoi la rétention de l’information et la marginalisation de la population sont source d’obscurantisme politique.

TOGOFORUM: Vous reconnaissez qu'«organiser une masse populaire comme celle que constitue à l'heure actuelle le peuple togolais après plus de trente ans de cette dictature n'est pas une tâche facile. Vous ajoutez: «Mais c'est une tâche historiquement incontournable.»

Ceci suppose beaucoup de travail pour un minimum d’harmonisation des stratégies.

Est-ce possible avec l’opposition togolaise actuelle? Beaucoup de leaders semblent rouler pour des intérêts basés loin du Togo.

Pr. E. GU-KONU: Dans l’état actuel des ambitions politiques, aucune harmonisation des stratégies n’est possible parce que les enjeux électoraux qui conditionnent en dernier ressort la vision du processus de démocratisation sont trop concurrentiels, notamment au niveau des quatre partis du CPS (et des autres aussi d’ailleurs).

Tenez : si l’action engagée pour la libération de Agboyibo s’est terminée en queue de poisson de façon si minable, c’est simplement parce que les trois autres partis du CPS ont senti après le meeting du 11 septembre 2001 que toute cette affaire tourne à une propagande électorale effrénée pour le CAR et Agboyibo. Et ils n’ont pas hésité à torpiller le mouvement dès la fin de ce meeting. Il est vrai que le CAR aussi, volontairement ou inconsciemment, n’a pas résisté à la tentation d’exploiter ce procès inique et sa suite à des fins électorales. Ceci étant, si les enjeux électoraux n’avaient pas prévalu, si tous les partis de l’opposition avaient considéré le mouvement pour la libération de Agboyibo comme un mouvement contre l’arbitraire du régime avant toutes choses, l’action aurait pu être poursuivie. Même si elle ne parvenait pas à créer la pression politique suffisante pour forcer le pouvoir à relâcher le responsable du CAR, elle aurait pu créer un climat de mobilisation politique croissante favorable à la lutte globale pour la fin du régime despotique.

TOGOFORUM: Vous faites remarquer que certains leaders de l’opposition actuelle privilégient «l'opposition élitiste par rapport à l'opposition de masse, la crédibilité politique extérieure par rapport à la crédibilité politique à l'intérieur du pays, la pression extérieure par rapport à la pression de la masse (qu'il faut organiser), les solutions électoralistes et les « dialogues » par rapport aux situations de blocage politique qui offrent à la masse du peuple l'occasion de se mobiliser pour intervenir sur la scène politique et peser sur cours de l'évolution.»

Les facteurs extérieurs jouent un rôle décisif dans la naissance de nos difficultés actuelles et devraient contribuer lorsqu’ils sont localisés à dénouer les crises.  Professeur, l’ONU et d’autres organisations internationales avaient joué un rôle important dans la “décolonisation” et les “indépendances”. Il existe actuellement des mouvements en France, dont l’association Survie, qui luttent pour que les responsables politiques français cessent de jouer des rôles négatifs dans le bien-être des peuples d’Afrique.

N’est-ce pas que c’est dans cet esprit que nos élites devraient approcher l’autorité française et autre? 

Pr. E. GU-KONU: Le contexte mondial dans lequel s’était opéré la “ décolonisation ” n’est pas le contexte mondial dans lequel les peuples d’Afrique se battent désespérément pour la démocratie. L’ONU de 1958-60 n’est pas l’ONU d’aujourd’hui. Voilà pourquoi il est illusoire de croire que cette institution peut encore faire aujourd’hui ce qu’elle avait fait hier en faveur des peuples opprimés il y a 50 ans.

Il existe dans le monde des forces progressistes qui se battent ou sont disposés à se battre pour la liberté des peuples opprimés et pour le respect des droits humains. Survie en est une. Il en existe d’autres. Et il existe même des individus qui interviennent ou sont prêts à apporter un concours utile. Les forces africaines qui luttent pour la démocratie en Afrique doivent aller au-delà de ce que fait Survie en France ou d’autres organisations du même genre en Allemagne ou ailleurs dans le monde. Elles doivent faire ce qu’il faut pour que les organisations démocratiques du monde fassent un choix clair, le même dont je viens de parler pour chaque togolais.

Un choix qui leur permette de jouer aux côtés de ceux qui luttent pour la démocratie en Afrique un rôle susceptible de contribuer le plus concrètement possible à l’émergence d’une puissante organisation politique capable de renverser le rapport des forces actuelles pour que les régimes dictatoriaux disparaissent et laissent la place à des systèmes politiques démocratiques sur le continent.

TOGOFORUM: Vous affirmez que l’élitisme qui caractérise l’opposition togolaise l’a amenée à cohabiter volontaire ou involontairement avec la dictature de Lomé.

Pouvez-vous vous expliquer davantage sur ce point?

Pr. E. GU-KONU: C’est parce que nous concevons la lutte de façon élitiste que nous ne voulons pas impliquer les masses populaires dans le processus politique, ou que nous ne parvenons pas à le faire. Ce faisant, nous nous privons de la force que représente la masse de la population. Et nous sommes donc en position de faiblesse par rapport au régime. Dans cette position, nous n’avons d’autres choix que de rechercher les voies de conciliation avec le régime. Ces voies sont les dialogues et autres médiateurs. Elles nous conduisent forcément à la collaboration, et donc à la cohabitation avec le régime despotique. Toute la période de notre histoire, qui va du coup de force électoral jusqu’au dernier passage des facilitateurs, est une période de cohabitation et en fait de collaboration. Celle qui va s’ouvrir avec les législatives à venir en est une autre. Il en fut de même de celle marquée par le passage de Kodjo à la primature…

TOGOFORUM: Professeur, Il semble que notre lutte soit plus difficile qu’à l’époque des indépendances!

Pr. E. GU-KONU: C’est exact. A l’époque des indépendances, les nationalistes  s’étaient unis autour d’un objectif clair : celui de l’indépendance et de l’unification. Et ils ont su mobiliser l’ensemble de la population autour de cet objectif. Aujourd’hui, la course au pouvoir engagée avec empressement et dans le désordre par certains partis de l’opposition dès avant la Conférence nationale a brouillé l’objectif de la lutte et a paralysé la mobilisation conséquente de la population. Ces tendances ont naturellement rendu la lutte plus difficile, sans compter les pressions négatives des forces étrangères. Mais si la lutte est plus difficile aujourd’hui qu’hier, elle n’est pas impossible. Et la difficulté ne doit pas donner lieu au découragement et à l’abandon.

TOGOFORUM: Il ressort de votre commentaire, la nécessité de «l'émergence d'une puissante force alternative regroupant tous ceux qui ne se retrouvent pas dans la tendance dominante de la politique d'opposition actuelle.»

Vous estimez qu’il ne doit pas s’agir d’une réorientation de la politique d’opposition actuelle, mais d’une nouvelle force.

N’est-ce pas là une démarche polémique même si elle apparaît courageuse? Comment la définissez-vous, cette force alternative? Quels seront précisément ses objectifs et ses moyens d’action?

Pr. E. GU-KONU: Non. La démarche n’est pas polémique. D’abord parce que cette force alternative est une nécessité historique dont la fonction est de débloquer la situation et de faire avancer la révolution démocratique. Il en a toujours été ainsi dans l’histoire. Ensuite parce que l’idée de l’émergence de cette force alternative n’est pas une utopie. Elle peut se constituer aujourd’hui si les Togolais le veulent, si chaque togolais est décidé à contribuer de la façon la plus concrète possible à son émergence. Qu’on le veuille ou non, cette force se constituera. Si les conditions de sa formation, de son émergence ne sont pas réunies aujourd’hui, elles le seront demain.

Nous sommes en fait dans un processus historique continu. La lutte anticoloniale est portée par des forces nouvelles différentes de celles qui se sont opposées à la conquête coloniale, et à la “ décolonisation ” ; les indépendances néocoloniales sont une étape, une sorte de pallier. Les insurrections populaires des années 80-90 sont également portées par des forces nouvelles par rapport à celles qui avaient mené la lutte pour les indépendances ; la démocratie grise qui est partout à l’horizon est un autre pallier qui se forme. Si la nouvelle force alternative n’émerge pas aujourd’hui, elle finira tôt ou tard par se constituer pour nous faire passer de la démocratie « apaisée » à une démocratie réelle.

Mais les hommes ont la capacité d’accélérer le cours de l’histoire s’ils ont une bonne organisation pour cela. Cette force alternative sera constituée par une seule formation politique mais massive, suffisamment forte pour entraîner les autres dans son sillage, ou alors par des partis politiques alliés dont les positions idéologiques, les objectifs, les mots d’ordre et la pratique politique sont de nature à susciter un vaste mouvement qui portera sans cesse l’alliance en avant. Et, dans la situation actuelle, l’objectif premier de cette force politique alternative devra être la fin des régimes despotiques néocoloniaux du continent et la création d’institutions nouvelles pour instaurer et enraciner la démocratie sur les cendres de ces régimes despotiques.

Vous voyez qu’on n’a pas besoin d’être dans le fauteuil d’Eyadema avant de réaliser ce double objectif. Parce que le passage de la dictature à la démocratie n’est pas l’affaire d’un seul homme, d’un leader si charismatique soit-il, mais l’affaire de la masse du peuple en mouvement.

C’est une tâche collective. On a dit à tort et à travers que le départ de Eyadema créerait un vide politique. Je suis persuadé que le peuple organisé saura définir des mécanismes nécessaires au fonctionnement pacifique et efficace de la transition démocratique qui s’ouvrira avec la fin du régime despotique. Il est des situations historiques qui réveillent le génie d’un peuple et lui permettent de trouver les solutions nécessaires pour sa marche en avant.

TOGOFORUM: Vos propositions semblent appropriées pour le contexte actuel du Togo. Toutefois, la mise en oeuvre d’une telle force alternative ne sera pas aisée si l’on tient compte du fait que les leaders des partis politiques actuels, y compris le pouvoir, ont réussi à diviser la population togolaise autour de critères très peu défendables tels que l’ethnicisme, la distribution de billets de banque, les intérêts illégaux et illégitimes.  

Pr. E. GU-KONU: Oui. Elle ne sera pas aisée. Elle sera même très difficile. Faut-il pour autant se contenter de ce qui se passe actuellement et accepter de collaborer avec un régime dont le peuple ne veut plus ? Si les Togolais ont la détermination de créer cette force alternative, ils sauront trouver le moyen de lui éviter les écueils de la division de l’ethnicisme, du régionalisme, des conflits de leadership. Le refus de collaborer avec le régime autocratique et la ferme volonté de tous les Togolais ayant compris aujourd’hui la nécessité de l’émergence d’une force alternative constituerait un très grand pas dans le sens de la mise en oeuvre d’une telle force.

TOGOFORUM: Vous écrivez: «Les leaders opposants qui tiennent les devants de la scène politique aujourd'hui sont convaincus depuis octobre 1990 que le moment est venu pour chacun d'entre eux de devenir un chef d'Etat ou, à défaut, d'exercer d'une façon ou d'une autre une parcelle du pouvoir, et de le faire avec le moins de risques possibles pour eux. Ils n'ont pas compris qu'il s'agit, avant toute chose, d'abolir le pouvoir despotique, et que c'était là la signification première et le but immédiat de l'insurrection populaire engagée dans la confusion en octobre 1990.»

Vous semblez dire: “Démocratie d’abord, multipartisme ensuite”, comme l’avait dit le Professeur Gnininvi.

Pr. E. GU-KONU: La formule est belle. Mais elle est trop lapidaire pour ne pas être chargé d’ambiguïtés. Ce que voulaient les Togolais en octobre 90, c’était la fin du régime despotique par le “ départ d’Eyadema ”. Ce qui suppose tout naturellement la suite, c’est-à-dire la mise en place des institutions qui garantissent les libertés dont on avait été privé pendant 23 ans. La pluralité de partis politiques d’opposition ne s’opposait pas dans son principe à la réalisation de cet objectif. Les partis d’opposition pouvaient se donner une plate-forme commune (comme nous l’avions proposé quand certains avaient émis l’idée d’une fusion des parties) pour faire converger les actions vers cet objectif. Ce qui n’a pas été le cas parce que dès avant la Conférence nationale ces chefs de parti affichaient déjà des ambitions concurrentielles. C’est là le fond du problème; et il demeure. Par ailleurs, le multipartisme est une des expressions de la démocratie pour laquelle nous nous battons. Mais dans le contexte politique spécifique du pays, c’est en même temps un des instruments de réalisation et d’enracinement de la démocratie. Et c’est la première conquête que nous avons faite au plan des institutions démocratiques. Comment est-il possible de mettre au placard cet instrument de démocratisation que nous venons de conquérir, en nous disant : Réalisons d’abord la démocratie avant d’aller le chercher ?

L’obstacle à la démocratisation n’est pas le multipartisme mais la lutte concurrentielle des partis de l’opposition pour le pouvoir tout de suite.

TOGOFORUM: Que répondrez-vous à tous ceux qui diront que vous tentez de tirer la couverture à vous? Beaucoup n’hésiterons pas à voir dans votre démarche celle de votre parti politique, la CDPA-BT.

Pr. E. GU-KONU: Je suis le 1er Secrétaire de la CDPA-BT. Les positions que je défends ne sont pas mes positions mais celles du parti que je représente. Je réaffirme que du point de vue de la CDPA-BT, l’adhésion à un parti politique doit se faire sur la base des idées de ce parti et non pas sur la base des hommes. Je n’ai pas adhéré à la CDPA-BT parce que mon cousin a pris la carte de ce parti ou que le leader de ce parti s’appelle M. Tartanpion. Je suis à la CDPA-BT parce que ses idées et sa pratique politique me paraissent bonnes. La CDPA-BT diffuse ses idées pour animer la vie politique nationale et offrir des possibilités de choix aux Togolais. Si un Togolais se retrouve dans ces idées et vient, pour cette raison, se joindre aux membres de ce parti pour faire avancer la lutte en cours et contribuer à l’organisation future du pays, je ne peux qu’en être heureux. Ceci n’est pas tirer la couverture à soi. Un vrai parti politique n’est pas un fonds de commerce. C’est un instrument collectif de transformation politique et sociale pour le progrès et une prospérité partagée.

TOGOFORUM: Votre parti politique n’est pas moins élitiste. Il ne semble pas très connu de la population profonde.

Pouvez-vous nous corriger sur ce point et  présenter brièvement votre parti politique?

Pr. E. GU-KONU: L’élitisme est une menace permanente. Surtout dans un régime obscurantiste où le niveau moyen de conscience politique est faible. Si notre parti est élitiste, il faut qu’il perde de plus en plus ce caractère. Il faut que tous ceux qui trouvent ses idées et sa pratique politique bonnes viennent y adhérer pour combattre cet élitisme et transformer l’organisation en un parti de masse. Parce que la CDPA-BT veut justement être un parti de masse et non un parti élitiste. C’est écrit en noir et blanc dans le préambule de ses statuts (cf. p.11). Nous ne pouvons pas combattre l’élitisme chez les autres et le cultiver en notre sein.

La CDPA-BT fut créée en mars 1990 par ceux-là mêmes qui avaient créé la CDPA en 1988 après une très longue période de réflexion et de lutte contre le pouvoir despotique. L’Alternative est sortie de cette réflexion comme base théorique pour éclairer l’action du parti. Si nous avons éprouvé le besoin de créer un autre parti à la place de la CDPA, c’est pour éviter que la lutte politique pour laquelle nous avons créé la CDPA comme instrument opératoire ne dérive sans cesse par rapport aux principes et aux orientations définis dans l’Alternative. En réalité, et pour être complet, avouons que si la CDPA continue d’exister aujourd’hui, c’est que des amis se sont saisis en 1991 de la coquille vide de ce parti pour y inscrire leur politique. Nous ne savions pas qu’ils allaient procéder ainsi.

La CDPA-BT s’était opposée à l’orientation électoraliste de la lutte à partir de janvier 1992 ; le drame de Soudou est une des conséquences de la pré-campagne engagée par certains partis sur la base de cette orientation. La CDPA-BT s’était élevée contre les « accords paritaires », parce qu’ils constituaient un pas en arrière, et parce qu’ils ont par ailleurs permis la violation de l’article 63 de la Constitution. La CDPA-BT s’était élevée contre le principe de la rencontre de Colmar ; elle a estimé qu’au lieu de se précipiter à Colmar, il fallait plutôt orienter les énergies sur la mobilisation populaire (cf. « Et maintenant… », février 1993). La CDPA-BT avait mis en garde contre les négociations de Ouaga ; elle a estimé que les « accords de Ouaga » allaient plutôt favoriser le régime et défavorisé l’opposition (cf. la réunion de Cotonou, Juillet 1993). La CDPA-BT avait prôné le boycott des présidentielles d’août 1993, parce que les conditions de préparation et de déroulement du scrutin ne pouvaient favoriser qu’une fraude massive au profit du candidat du RPT. La CDPA-BT avait recommandé le boycott des législatives de 1994, parce qu’elles allaient légitimer les présidentielles de 1993 dont la masse des Togolais avait clairement refusé les résultats frauduleux. La CDPA‑BT avait, au sein du groupe des huit, estimé que les conditions n’étaient pas réunies pour que le scrutin des présidentielles de 1998 soit libre, équitable et transparent, en raison surtout de la nature et de la composition de la cour constitutionnelle, de même que celles de la Haute Autorité de l’Audio-visuel et de la Communication (HAAC) ; et qu’en conséquence, au lieu de se précipiter chacun pour se porter candidat avec ce désastreux esprit de rivalité entre partis d’opposition, il valait mieux organiser un boycott actif de ces élections sur la base d’une réorganisation préalable de ces institutions. La CDPA-BT avait refusé de participer au « dialogue intertogolais », parce qu’elle estimait dès septembre 1998, que l’idée de ce « dialogue » n’était qu’un moyen d’aider le régime à retomber sur ses fesses après le forfait du coup de force électoral, et que ce « dialogue » ne contribuerait pas à faire avancer la lutte pour la démocratisation du système politique dans le pays…

TOGOFORUM: En fait, quelle différence existe-t-il entre la CDPA et la CDPA-BT? N’est-ce pas un paradoxe que deux partis politiques portent le même nom dans un même pays? CDPA: Convention Démocratique des Peuples africains.

Pr. E. GU-KONU: Non. Ce n’est pas le même nom. La spécification Branche Togolaise fait une grande différence. Pas pour ce que vous pensez; car, elle souligne au contraire la vocation régionale et africaine du parti, en ce sens qu’à la branche togolaise viendront s’ajouter d’autres branches au fur et à mesure que le parti s’implantera dans les autres pays d’Afrique de l’Ouest.

La CDPA avait été en effet conçue au départ sur le modèle du RDA (Rassemblement Démocratique Africain) des années 1946-1956. Elle devait être, non pas un parti national togolais, mais un parti régional ouest‑africain, avec des branches dans chacun des pays qui forment aujourd’hui la CEDEAO. La CDPA-BT maintient cette approche régionale et entend s’y inscrire. Elle se propose comme le premier élément de ce parti régional en projet. Les problèmes de démocratie, les problèmes de développement comme les problèmes d’organisation de l’espace Ouest-africain sont en effet des problèmes régionaux. On les retrouve plus ou moins dans toutes les autres entités étatiques de cet espace balkanisé. Ils ne peuvent pas trouver de véritables solutions dans le cadre de chacun de ces micro-Etats. On ne peut les résoudre efficacement que si on les prend pour ce qu’ils sont en réalité, c’est-à-dire des problèmes dépassant les frontières de ces micro-Etats. Nous aurions pu donner des exemples précis pour mieux éclairer l’idée ; mais nous risquons de rendre l’interview trop longue.

Il est vrai que la ressemblance dans le nom a toujours constitué et constitue toujours une source de confusion dans les esprits. C’est un problème auquel le parti apportera une solution dès que les conditions seront réunies.

TOGOFORUM: Votre parti politique n’a pas participé en 1991 à la conférence national du Togo. Aviez-vous anticipé sur les suites d’une telle rencontre? Etiez-vous certains que ces assises n’étaient pas dans l’intérêt du peuple?

S’il vous plait, éclairez la jeunesse togolaise sur votre décision en 1991.

Pr. E. GU-KONU: La CDPA-BT est parmi les partis d’opposition du pays le seul qui ait tenu son congrès statutaire avant la Conférence nationale. C’était du 1-3 mars 1991. Vous devez savoir que tous les autres partis d’opposition ne se sont créés qu’en avril 1991 quant le régime a fini par proclamer le multipartisme sous la pression de l’insurrection populaire. Et vous devez savoir aussi qu’aucun de ces partis n’avait tenu leur congrès statutaire avant la tenue de la Conférence nationale. La CDPA-BT était donc à la Conférence nationale.

Le parti avait largement débattu de l’opportunité de cette Conférence. Je vous renvoie à toutes fins utiles à notre déclaration N° 13 du 18 mai 1991 : La CDPA-BT et la Conférence Nationale. Nous n’étions pas convaincus qu’elle allait donner ce que la conférence nationale béninoise a donné. Une des tendances du débat était que le niveau atteint par la lutte au Togo ne justifiait plus une conférence nationale, que celle-ci était déjà dépassée par le niveau d’efficacité atteint par la lutte, et qu’au lieu d’une conférence nationale, il valait mieux accentuer la pression populaire jusqu’à ce que le régime déjà par terre tombe définitivement. Mais une bonne partie des participants au congrès était fortement impressionnée par la Conférence nationale béninoise. Et l’opinion togolaise, dans sa quasi-totalité, espérait fortement qu’Eyadema allait partir à l’issue de la Conférence.

Le Congrès avait donc décidé que la CDPA-BT irait à la conférence pour contribuer au débat politique, l’éclairer autant que possible et faire ainsi avancer la lutte pour le changement démocratique. Nous étions donc à la Conférence nationale. Nous étions de ceux qui avaient soutenu l’idée de destitution, même si celle-ci ne devait être que symbolique. Notre représentant était membre du HCR. Ce à quoi nous avons refusé de participer, c’est le « dialogue intertogolais », parce que nous étions convaincus qu’il ne pouvait pas résoudre le problème politique togolais, et qu’il fallait au contraire accentuer la pression populaire sur le régime.

TOGOFORUM: Votre conclusion, Professeur Gu-Konu

Pr. E. GU-KONU: Il faut se battre ensemble pour faire avancer la lutte pour la démocratie au Togo et en Afrique. C’est une condition incontournable pour le développement et pour une prospérité partagée. C’est pour cela que chaque Togolais, chaque Togolaise doit se sentir concerné, si son pays lui tient à cœur, et apporter sa contribution, une contribution la plus concrète possible dans un cadre approprié qu’il aura choisi en toute liberté, en toute connaissance de cause et en fonction, non pas des hommes, mais des idées et des pratiques politiques en œuvre dans ce cadre. Une implication plus décisive et plus concrète de la diaspora peut jouer un rôle déterminant dans l’émergence de la force alternative dont il est question et contribuer à accélérer le processus du changement démocratique.

Si tous les fils de ce pays venaient chacun boucher avec un doigt les trous de la jarre… Et ne l’oublions pas : L’oppression se nourrit du silence… et de l’inaction.

TOGOFORUM: Professeur, Merci pour votre disponibilité.

 
 

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