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TOGOFORUM
- INTERVIEW
CDPA-BT
Le tour de la problématique togolaise avec le Pr. E. Gu-Konu
TOGOFORUM
: Pr.
Gu-Konu, vous avez fait un commentaire après la conférence de presse
donnée par le Comité de Crise le 24 août 2001 au Foyer Pie XII de Lomé.
Beaucoup de lecteurs saluent votre analyse et l'estiment être une
contribution de taille, surtout en ce moment où le combat pour la liberté au
Togo est dans le besoin
d’un second souffle.
Avant
de revenir à votre commentaire, nous aimerions aborder d’entrée le
cas Agboyibo qui fut d’ailleurs la motivation de la conférence de
presse du Foyer Pie XII.
Quel
message voulait délivrer le comité de crise à travers ladite conférence
de presse? Qu’est-ce qui fut arrêté de concret et quelles en sont les
conséquences sur le sort de Me Agboyibo?
Pr.
E. GU-KONU:
Pas d’autres messages que celui d’informer l’opinion sur le déroulement
du procès et sur les conditions de la détention du premier responsable
du CAR. Vous
savez qu’avant cette conférence les deux meetings organisés par
l’opposition avaient été interdits et dispersés à coup de grenades
lacrymogènes. Puisque le régime interdit à l’opposition d’informer
l’opinion par le moyen des meetings, les partis politiques concernés
ont choisi de le faire par le biais d’une conférence de presse.
TOGOFORUM:
La plupart des analyses au sein de l’opposition inscrivent
l’arrestation et l’incarcération de Me Agboyibo dans l’habituelle
logique crapuleuse et tyrannique du régime Eyadema.
N’existe-t-il
pas d’autres hypothèse quand on sait qu’il y avait le loup dans la
maison pendant les jours qui ont précédé l’odieux verdict? Nous
voulons parler du très célèbre Janu Lacaze de France.
Pr.
E. GU-KONU:
La
CDPA-BT a inscrit l’arrestation, le procès et l’incarcération
d’Agboyibo dans la logique de l’arbitraire propre à un régime
autocratique. C’est pour cette
raison que la CDPA-BT a pris part à la lutte collective pour la libération
du leader du CAR. Notre action s’inscrit dans la lutte que nous menons
contre l’arbitraire, pour les libertés démocratiques, pour la justice
dans toutes ses dimensions et pour la vérité. Le
loup dont vous parlez, et qui aurait été dans la bergerie pendant les
jours qui ont précédé l’odieux verdict ne nous intéresse pas dans ce
cas précis. Notre préoccupation première, c’est la nature totalitaire
et l’opacité du régime. Si le régime était démocratique, des loups
aux dents longues ne viendraient pas faire n’importe quoi dans le pays.
TOGOFORUM:
Le second procès intenté par le pouvoir contre maître Agboyibo et le
mandat de dépôt contre lui semblent confirmer qu’il existe un plan
bien caché qui ne réussirait pas si le leader du CAR sortait de prison.
Qu’en
dites-vous?
Pr.
E. GU-KONU:
Ce
qui nous préoccupe à la CDPA-BT n’est pas l’existence ou non d’un
plan caché, que nous ne connaissons donc pas puisqu’il est caché. Ce
qui nous préoccupe, c’est que ce second procès, par le contenu des
chefs d’accusation alignés comme par la procédure apparaît bien comme
un coup monté et est donc tout aussi inique que le premier. C’est une
autre manifestation de l’arbitraire. A
notre avis, dans les conditions actuelles de la vie politique dans le
pays, c’est cet arbitraire que toutes les forces démocratiques du pays
doivent se mettre ensemble pour combattre jusqu’au bout, sans calculs
inavouables.
TOGOFORUM:
Les autres leaders de l’opposition non encore emprisonnés semblent
impuissants.
Attendent-ils
leur tour pour devenir imaginatifs?
Pr.
E. GU-KONU:
Tous les partis de
l’opposition, à l’exception de l’ADDI et du PDR ont participé à
l’action, avec peut-être chacun des arrière-pensées certes. Mais en
réalité,
il s’agit plus d’une question de rapport de forces que d’imagination.
Bien entendu, un peu plus d’imagination et de hardiesse peut permettre
le renversement du rapport des forces.
TOGOFORUM:
Revenons à votre commentaire suite à la conférence de presse. Vous
en êtes
sorti plus inquiet qu’avant d’y aller.
Pouvez-vous
partager votre sentiment avec nous?
Pr.
E. GU-KONU:
Je
n’avais pas d’inquiétudes en allant à la conférence de presse. Je
n’en suis donc pas sorti plus inquiet qu’avant d’y aller. Mon
commentaire est une série de constats et non l’expression d’un état
d’âme. Ces constats ne sont pas nouveaux et nous les avions déjà
formulés à plusieurs reprises. Lisez
les publications de la CDPA-BT : «La
charte d’alliance » (décembre 1991),
«l’Echec
d’une transition » (mars 1995),
«Dialoguer,
pour quoi faire?» (décembre 1998),
«Parlez-moi
du dialogue inter-togolais » (mai 2000)…,
la liste est longue. Ce
qui est nouveau, c’est que ces constats ont été remis en évidence par
la conférence de presse. Et c’est une bonne chose. Les
avoir refait pour la énième fois ne répond pas à un besoin de jeter la
pierre aux autres, mais au souci de montrer une énième fois qu’ils
constituent des problèmes concrets de notre lutte pour la démocratie et
qu’ils appellent plus que jamais une réflexion novatrice pour une précision
plus grande des objectifs de la lutte et une redéfinition des voies et
moyens pour les réaliser.
TOGOFORUM:
Il semble donc qu’un diagnostic très rigoureux et peut-être douloureux
s’impose aujourd’hui au sein de l’opposition togolaise et même au
sein de la population.
Par
où faut-il commencer?
Pr.
E. GU-KONU:
Par
un bilan. Un bilan sans complaisance, objectif et courageux de ce qui a été
fait jusqu’à présent. Et tirer de ce bilan les leçons qui
s’imposent.
TOGOFORUM:
Professeur, attardons-nous un peu sur le peuple togolais. C’est quand même
étonnant que la population togolaise aussi martyrisée qu’elle l’est,
ne semble pas comprendre que son rôle soit le plus déterminant dans le
changement tant voulu.
Vous
écrivez:
«La
majorité des Togolais se comporte ainsi comme s'ils ne sont pas
directement concernés par la lutte contre le régime despotique, comme
s'ils sont des étrangers vivant dans le pays, comme s'ils sont des
observateurs neutres de la vie politique nationale, comme s'ils ne sont
pas tenus de s'impliquer dans la lutte en cours pour la démocratie dans
le pays, comme s'ils ont choisi de se mettre à l'abri de tous les risques,
comme s'ils sont là chacun pour indiquer aux leaders politiques la voie
à suivre, cette voie étant pour chacun sa propre voie individuelle, ce
qu'il pense tout seul, avec la certitude catégorique qu'il a tout seul
raison contre tous.»
Les
leaders de l’opposition étant issus de cette même population, n’y
a-t-il peut-être pas lieu d’observer à la loupe la société togolaise
elle-même avant de s’attaquer aux erreurs des leaders? N’est-ce pas
parce que la population est ce qu’elle est qu’elle a les dirigeants
qu’elle a? Le peuple a certainement certaines faiblesses intrinsèques.
Quelles seraient selon vous
les faiblesses inhérentes à notre population elle-même à corriger?
Pr.
E. GU-KONU:
Non.
Ce n’est pas étonnant. Quarante
ans d’une dictature pure et dure, assortie d’un obscurantisme
politique des plus aliénants, exerce des effets profonds sur une
société,
surtout si celle-ci vient à peine de sortir de l’oppression coloniale,
et qu’elle commence à peine à chercher une nouvelle voie d’évolution.
Tenez.
L’immense
majorité de la génération Eyadema croit toujours que le salaire est une
faveur, que le policier, le gendarme ou le militaire peut se permettre de
faire tout ce qu’il veut à un civil et en toute impunité, que le
recteur de l’Université peut décider de porter les frais
d’inscription de 4200 F à 50000 F du jour au lendemain, que le régisseur
de la prison peut imposer de lui-même le paiement de 200 F à toute
personne qui veut rendre visite à un détenu, sans que les traces de ces
taxes figurent où que ce soit dans la comptabilité nationale… Si déroutants
qu’ils peuvent paraître, ces comportements de la population pris
globalement s’expliquent donc. Pas par la nature des hommes, pas par des
« faiblesses intrinsèques » à la société, mais par la
nature du système qui gouverne le pays.
Vous
posez bien le problème des leaders de l’opposition. Mais il faut
qu’on s’entende d’abord sur le contenu du concept de leader d’une
opposition à un régime d’oppression. Malheureusement cela risque de
donner lieu à un long débat qui ne peut avoir sa place ici. Le leader de
l’opposition au régime despotique est en principe une personne dont le
niveau de conscience politique est plus élevé que la moyenne observable
au sein de la masse opprimée. Et c’est justement parce que son niveau
de compréhension des faits et des situations est au-dessus de celui de la
masse sous-politisée et sous-informée qu’il peut être un leader. Son
rôle est alors de contribuer à élever le niveau de la conscience
politique de la masse pour faire de celle-ci une force organisée et
combative. Il lui revient de trouver les voies et moyens, les mots et la
pratique politique appropriés pour réussir dans cette tâche. C’est
par là que le leader est ce qu’il doit être, à savoir la conscience
agissante du peuple comme nous l’avons dit voici 12 ans dans l’Alternative.
On ne saurait excuser les erreurs du leader de l’opposition par ce que
vous appelez les « faiblesses intrinsèques » de la
population, parce que le leader qui émerge de la masse du peuple opprimé
a pour premier rôle d’amener ces masses à dépasser ses limitations
pour pouvoir acquérir une conscience politique et civique la plus élevée
possible.
TOGOFORUM:
Le Togo, comme aucun autre pays francophone d’Afrique, a connu la plus
longue grève générale; le pays vit la pérennité des pratiques
dictatoriales les plus inhumaine depuis pratiquement quarante ans ; notre
pays se caractérise aujourd’hui par une situation économique des plus
dégradées du Continent et une élite qui ne semble briller que par ses
calculs individualistes. Vous le dites plus ou moins dans votre
commentaire.
Est-ce
que dans ses conditions, le peuple togolais ne mérite pas qu’on lui
jette quelques fleurs ? Le peuple n’a-t-il pas totalement raison de désavouer
ses leaders d’opposition?
Pr.
E. GU-KONU:
Il ne s’agit pas de se jeter des fleurs mais
d’arriver à mettre un terme au régime despotique et à instaurer la démocratie
dans le pays. Dans cette voie, les Togolais n’ont en réalité aucune
raison de faire preuve d’autosatisfaction. Nous aurons droit qu’on
nous jette des fleurs le jour où nous aurons réussi à mettre un terme
au régime de dictature dans le pays. Il ne s’agit pas non plus de se
contenter d’approuver ou de désavouer. Il faut aller au-delà de ces
deux attitudes. Il faut pouvoir exercer un contrôle réel sur les leaders
pour qu’ils tiennent droits, c’est-à-dire qu’ils définissent et
conduisent une politique d’opposition conforme aux aspirations de la
masse du peuple opprimé. Ce contrôle ne peut être une série de réactions
spontanées, individuelles, au gré des humeurs du moment et sans suite
dans les idées. Il ne peut être efficace qu’en étant un contrôle
collectif exercé dans un cadre défini et sur la base de structures prévues
à cet effet dans ce cadre.
Autrement dit, on ne peut exercer ce contrôle qu’en étant dans un cadre
organisé.
Si les membres d’un parti d’opposition considèrent que la direction
de leur parti conduit une politique inappropriée, il leur revient
d’interpeller cette direction pour qu’elle conduise une politique plus
conforme, ou alors qu’ils changent cette direction, le cas échéant, en
usant des procédures prévues par les statuts du parti. Naturellement,
ces genres d’actions ne sont possibles que dans le cas d’un parti
démocratique.
Si
les militants d’un parti d’opposition estiment tout changement
impossible du fait du caractère non démocratique de l’organisation, il
faut qu’ils en sortent pour pouvoir apporter leur contribution à la
lutte dans le cadre d’un autre parti. Un autre parti qu’ils peuvent créer
eux-mêmes en tant que parti dissident, ou un parti déjà existant dont
la pratique politique leur convient mieux. Aucun des partis d’opposition
actuels n’est un modèle de démocratie tant dans leurs structures que
dans leurs mécanismes de fonctionnement ; mais ils ne sont pas tous
des partis totalitaires et réactionnaires non plus. On peut faire son
choix parmi eux si l’on sait ce que l’on veut et si on veut réellement
faire quelque chose pour faire avancer le processus de démocratisation.
TOGOFORUM:
Le facteur FRANCE est sans nul doute un facteur déterminant dans les
malheurs d’un peuple aussi démuni que le nôtre. La dictature a été
installée, est soutenue, et
entretenue par la France. Pourtant, les intellectuels togolais pratiquent
la langue de bois vis-à-vis de ce facteur, certainement par calculs
politiques.
Que
diriez-vous au regard de ce facteur, surtout à l’endroit du peuple et
de la jeunesse.
Pr.
E. GU-KONU:
Peut-être
seulement deux choses pour le moment.
D’abord
qu’il faut toujours faire une distinction entre le peuple de France et
la classe dirigeante française qui fait la politique de la France en
Afrique. Il est vrai que ce sont
les Français qui élisent ceux qui font et votent les lois et qui
acceptent donc la politique africaine de la France. Mais voyez les taux
d’abstention aux élections : ils baissent sans cesse. Et quand on
ajoute à cela le faible niveau d’information politique de la majorité
de ceux qui vont aux urnes …. Le
petit peuple de France qui vote savait-il en réalité quelque chose de la
mission assignée à Elf dans la politique africaine de la France et dans
la défense des intérêts de la France en Afrique ? Même si au bout du
compte il bénéficie dans une certaine mesure des retombées de cette
magouille politico-financière d’Elf sur le continent, il est victime
lui aussi d’une situation qu’il n’a souvent pas les moyens de
contrôler.
Il faut préciser que la classe dirigeante française dont il est question
ne se réduit pas aux hommes politiques, mais se prolonge par les féodalités
financières que ces hommes politiques représentent dans leur majorité
et dont ils défendent les intérêts abusivement confondus aux intérêts
de la France.
Ensuite,
que la tendance consistant à croire que notre salut ne peut nous venir
que de l’extérieur est désastreuse. Le peuple togolais, notamment sa
jeunesse doit savoir qu’il lui revient de mettre lui-même la jarre sur
les genoux quitte à ce qu’un apport externe l’aide à la mettre sur
la tête. Autrement dit qu’il est illusoire de croire que ce sont les
autres qui viendront nous débarrasser de notre régime despotique et nous
installer dans le paradis de la démocratie. Les
forces démocratiques qui, en France ou ailleurs, oeuvrent sincèrement au
progrès des peuples peuvent nous aider et sont prêts à le faire. Mais
elles ne peuvent apporter leur concours que si nous montrons la détermination
à nous en sortir, et si nous faisons réellement ce qu’il faut pour
cela. Parce que ces forces démocratiques
de France et d’ailleurs savent qu’il ne leur revient pas de nous dire
ce qui est bon pour nous et de venir nous le faire à notre place. Nous
devons les aider à nous aider.
TOGOFORUM:
Il semble que les leaders de l’opposition ne comprennent pas ou ne
veulent pas comprendre que notre population en elle-même est une
force. Nous avons connu une série de sommets de Colmar, une série de
sommets de Ouaga, une série de sommets de Lomé, mais la crise togolaise
demeure intacte.
Alors,
les facilitateurs facilitent-ils ou compliquent-ils les choses dans la
crise togolaise?
Pr.
E. GU-KONU:
Il ne m’appartient pas de dire s’ils
facilitent ou s’ils compliquent les choses. Je vous rappelle seulement
que la CDPA-BT avait dit et écrit plusieurs fois depuis septembre 1998
que l’idée de dialogue intertogolais introduite dans cette confusion
politique d’après le coup de force électoral n’était qu’un moyen
d’occuper les Togolais pour permettre au régime de retomber sur les
fesses.
Et
nous avons dit qu’au lieu d’aller dialoguer avec le régime usurpateur,
il valait mieux mettre l’accélérateur sur la mobilisation populaire.
C’est
pour ces raisons que la CDPA-BT avait refusé de participer au dialogue.
Ceux qui ne pensaient qu’en termes de législatives et de députation
nous avaient traités une fois de plus d’irréalistes et avec mépris.
Et ce sont ceux-là qui se sont mis à se plaindre avec démagogie que
l’opposition a été “ flouée ” et que le dialogue a
permis à Eyadema de conserver son fauteuil. Sans avoir le courage
politique de dire que d’autres les avaient mis en garde contre ce
danger. Nous étions convaincus que le dialogue ne résoudrait pas le
problème de la démocratisation dans notre pays, mais qu’il
contribuerait au contraire à relégitimer le régime. Ceux qui n’ont
pas intérêt à ce qu’il émerge en Afrique de véritables Etats démocratiques
sur les cendres des régimes d’oppression qu’ils ont toujours soutenus
en Afrique ne peuvent pas avoir de la transition démocratique la même
conception que ceux qui subissent au quotidien l’oppression despotique
sur le continent. C’est normal. C’est à nous de prendre les
dispositions nécessaires pour ne pas nous laisser flouer par les hommes
du régime et les forces étrangères qui les soutiennent.
TOGOFORUM:
Vous expliquez le comportement défaitiste de la population togolaise par
la marginalisation dont elle fait l’objet de la part de certains leaders
de l’opposition qui se prendraient pour des “messies” capables de
tout faire à la place ce peuple.
Vous
écrivez:
«Cette
marginalisation est une des raisons essentielles de la faiblesse de
l'opposition face au régime en place. Car, et on ne le dira jamais assez,
la force de l'Opposition ne réside pas dans la tête et dans le
porte-monnaie de ses leaders, si charismatiques soient-ils. Elle réside
d'abord dans la force organisée de la masse du peuple, et dans la capacité
de cette masse à se mettre en mouvement toutes les fois que cela s'impose,
pour exercer la pression nécessaire en vue d'atteindre un but déterminé.
Et organiser la masse du peuple pour en faire une force politique
d'opposition relève avant tout du domaine des partis politiques
d'opposition, et donc des directions de ces partis.»
Avez-vous
l’impression que c’est en toute connaissance de cause que les leaders
de l’opposition marginalisent la population au lieu d’en faire leur
force? Est-ce par ignorance ou par malice, surtout lorsqu’on connaît le
déséquilibre des rapports de force sur le terrain?
Pr.
E. GU-KONU: Il
convient d’éviter les procès d’intention. Ce
qu’on peut dire par contre, c’est que impliquer activement la
population dans le processus politique n’est pas chose facile. Il
faut beaucoup de moyens pour le faire. Des moyens matériels et des moyens
humains. Mais quand on estime à priori que le seul rôle politique dont
le peuple est capable est d’assister aux manifestations organisées par
les leaders et d’aller aux
urnes, on ne juge pas nécessaire d’entreprendre l’effort requis pour
aller au-delà. Et puis, un peuple activement impliqué dans le processus
politique, donc informé et capable d’initiatives devient plus exigeant,
et donc plus gênant. La gestion démocratique de la société est
infiniment plus difficile que sa gestion autocratique ou sa gestion
technocratique.
TOGOFORUM:
Les Ivoiriens ont prouvé l’année dernière qu’ils constituaient une
force lorsque le général Guéi a voulu confisquer leur victoire. En
1998, le peuple togolais avait
déjà fait l’expérience du même genre de confiscation, mais les résultants
sont différents dans les deux pays.
Comment
expliqueriez-vous que nous autres togolais ayons tendance à espérer
notre salut de l’extérieur plutôt que de l’intérieur? Que se
passe-t-il dans notre mentalité, Professeur ? Sommes-nous un peuple plus
inculte que d’autres?
Pr.
E. GU-KONU:
Nous
ne pensons pas que le problème se pose en ces termes. Trouvez
les moyens d’élever la conscience politique du peuple et impliquez-le
à fond dans le processus politique et il n’acceptera plus n’importe
quoi. Et à partir de ce moment, il prendra confiance en lui-même. Et il
ne verra plus dans l’apport extérieur qu’un appoint éventuel à
l’effort qu’il doit fournir pour recouvrer la liberté.
TOGOFORUM:
Vous écrivez: «Car, ce n'est pas la "Communauté internationale"
qui défendra demain le régime démocratique togolais s'il s'agit
d'un régime véritablement démocratique. C'est avant tout le peuple
organisé qui le protègera et le défendra, s'il s'y retrouve réellement.
Et à condition qu'il soit organisé et qu'il représente une véritable
force politique.»
Qui peut organiser le peuple togolais?
Pr.
E. GU-KONU:
Ce
sont les partis politiques d’opposition. Parce que ce sont eux qui, par
leur nature, sont habilités à définir un projet de société, une
orientation nationale et la politique nationale pour réaliser ce projet
dans l’orientation nationale retenue. Affirmer ceci n’est pas exclure
les organisations associatives (syndicats, associations de défense des
droits de l’homme, associations régionales ou locales de développement
…) de la lutte en cours pour le changement démocratique. Elles peuvent
y contribuer efficacement dans le sillage des partis d’opposition. Mais
elles ne peuvent pas prétendre à un rôle politique autonome par
rapport aux parties politiques parce que telle n’est pas leur mission,
et leurs structures comme leurs règles de fonctionnement ne les prédisposent
pas à un tel rôle.
Dire
que l'organisation politique du peuple revient aux partis de
l’opposition c’est-à-dire à l’opposition peut aggraver la
confusion au sein et au sujet de l’opposition togolaise. D’abord,
parce que tous les partis d’opposition ne font pas de l’organisation
de la masse une priorité. Mais
surtout, tous les partis d’opposition n’ont pas le même projet de
société, une même vision de l’orientation de la vie nationale, les mêmes
positions idéologiques, la même attitude à l’égard des puissances
étrangères.
Cette diversité est tout à fait normale. Et c’est heureux. Si
non, il n’y aurait qu’un parti unique de l’opposition. La diversité
des positions idéologiques, de la vision de ce que doit être le pays
demain et des pratiques politiques découlant de ces positions offre aux
togolais un éventail de choix.
Ce
n’est donc pas l’opposition qui organise parce que ce concept
est trop flou. C’est chaque
parti d’opposition qui propose une forme d’organisation. Et il
appartient aux Togolais, à chaque togolais de choisir. Devant le problème
politique togolais, dans cette lutte en cours pour la liberté, aucun
togolais ne doit rester indifférent, resquiller, attendre. Mais
ce choix doit se faire en toute connaissance de cause, en fonction des idées
et des pratiques, et non pas en fonction des personnes et des intérêts
personnels, notamment ce qu’on espère tirer dans l’immédiat ou
demain de tel ou tel autre parti.
C’est
à ce niveau que l’on voit la nécessité de l’information qui est étroitement
en rapport avec le problème du faible niveau de conscience politique. Lorsqu’on
n’est pas informé, on a du mal à choisir et l’on reste dans son coin
en rongeant son fer. Lorsqu’on choisit en n’étant pas informé ou en
étant mal informé, on fait 9 fois sur 10 un choix erroné. Et l’on
pose des actes erronés. Voilà pourquoi la rétention de l’information
et la marginalisation de la population sont source d’obscurantisme
politique.
TOGOFORUM:
Vous reconnaissez
qu'«organiser une masse populaire comme celle que constitue à l'heure
actuelle le peuple togolais après plus de trente ans de cette dictature
n'est pas une tâche facile. Vous ajoutez: «Mais c'est une tâche
historiquement incontournable.»
Ceci suppose beaucoup de travail pour un
minimum d’harmonisation des stratégies.
Est-ce possible avec l’opposition
togolaise actuelle? Beaucoup de leaders semblent rouler pour des intérêts
basés loin du Togo.
Pr.
E. GU-KONU:
Dans
l’état actuel des ambitions politiques, aucune harmonisation des stratégies
n’est possible parce que les enjeux électoraux qui conditionnent en
dernier ressort la vision du processus de démocratisation sont trop
concurrentiels, notamment au niveau des quatre partis du CPS (et des
autres aussi d’ailleurs).
Tenez :
si l’action engagée pour la libération de Agboyibo s’est terminée
en queue de poisson de façon si minable, c’est simplement parce que les
trois autres partis du CPS ont senti après le meeting du 11 septembre
2001 que toute cette affaire tourne à une propagande électorale effrénée
pour le CAR et Agboyibo. Et ils n’ont pas hésité à torpiller le
mouvement dès la fin de ce meeting. Il est vrai que le CAR aussi,
volontairement ou inconsciemment, n’a pas résisté à la tentation
d’exploiter ce procès inique et sa suite à des fins électorales. Ceci
étant, si les enjeux électoraux n’avaient pas prévalu, si tous les
partis de l’opposition avaient considéré le mouvement pour la libération
de Agboyibo comme un mouvement contre l’arbitraire du régime avant
toutes choses, l’action aurait pu être poursuivie. Même si elle ne
parvenait pas à créer la pression politique suffisante pour forcer le
pouvoir à relâcher le responsable du CAR, elle aurait pu créer un
climat de mobilisation politique croissante favorable à la lutte globale
pour la fin du régime despotique.
TOGOFORUM:
Vous faites remarquer que certains leaders de l’opposition actuelle
privilégient «l'opposition élitiste par rapport à l'opposition de
masse, la crédibilité politique extérieure par rapport à la crédibilité
politique à l'intérieur du pays, la pression extérieure par rapport à
la pression de la masse (qu'il faut organiser), les solutions électoralistes
et les « dialogues » par rapport aux situations de blocage politique qui
offrent à la masse du peuple l'occasion de se mobiliser pour intervenir
sur la scène politique et peser sur cours de l'évolution.»
Les facteurs extérieurs jouent un rôle
décisif dans la naissance de nos difficultés actuelles et devraient
contribuer lorsqu’ils sont localisés à dénouer les crises.
Professeur, l’ONU et d’autres organisations internationales
avaient joué un rôle important dans la “décolonisation” et les “indépendances”.
Il existe actuellement des mouvements en France, dont l’association
Survie,
qui luttent pour que les responsables politiques français cessent de
jouer des rôles négatifs dans le bien-être des peuples d’Afrique.
N’est-ce pas que c’est dans cet
esprit que nos élites devraient approcher l’autorité française et
autre?
Pr.
E. GU-KONU:
Le
contexte mondial dans lequel s’était opéré la “ décolonisation ”
n’est pas le contexte mondial dans lequel les peuples d’Afrique se
battent désespérément pour la démocratie. L’ONU de 1958-60 n’est
pas l’ONU d’aujourd’hui. Voilà pourquoi il est illusoire de croire
que cette institution peut encore faire aujourd’hui ce qu’elle avait
fait hier en faveur des peuples opprimés il y a 50 ans.
Il
existe dans le monde des forces progressistes qui se battent ou sont
disposés à se battre pour la liberté des peuples opprimés et pour le
respect des droits humains. Survie en est une. Il en existe d’autres. Et
il existe même des individus qui interviennent ou sont prêts à apporter
un concours utile. Les forces africaines qui luttent pour la démocratie
en Afrique doivent aller au-delà de ce que fait Survie en France ou
d’autres organisations du même genre en Allemagne ou ailleurs dans le
monde. Elles doivent faire ce qu’il faut pour que les organisations démocratiques
du monde fassent un choix clair, le même dont je viens de parler pour
chaque togolais.
Un
choix qui leur permette de jouer aux côtés de ceux qui luttent pour la démocratie
en Afrique un rôle susceptible de contribuer le plus concrètement
possible à l’émergence d’une puissante organisation politique
capable de renverser le rapport des forces actuelles pour que les régimes
dictatoriaux disparaissent et laissent la place à des systèmes
politiques démocratiques sur le continent.
TOGOFORUM:
Vous affirmez que l’élitisme qui caractérise l’opposition togolaise
l’a amenée à cohabiter volontaire
ou involontairement avec la dictature de Lomé.
Pouvez-vous
vous expliquer davantage sur ce point?
Pr.
E. GU-KONU:
C’est
parce que nous concevons la lutte de façon élitiste que nous ne voulons
pas impliquer les masses populaires dans le processus politique, ou que
nous ne parvenons pas à le faire. Ce
faisant, nous nous privons de la force que représente la masse de la
population. Et nous sommes donc en position de faiblesse par rapport au régime.
Dans
cette position, nous n’avons d’autres choix que de rechercher les
voies de conciliation avec le régime. Ces voies sont les dialogues et
autres médiateurs. Elles nous conduisent forcément à la collaboration,
et donc à la cohabitation avec le régime despotique. Toute la période
de notre histoire, qui va du coup de force électoral jusqu’au dernier
passage des facilitateurs, est une période de cohabitation et en fait de
collaboration. Celle qui va
s’ouvrir avec les législatives à venir en est une autre. Il
en fut de même de celle marquée par le passage de Kodjo à la primature…
TOGOFORUM:
Professeur, Il semble que notre
lutte soit plus difficile qu’à l’époque des indépendances!
Pr.
E. GU-KONU:
C’est
exact. A l’époque des indépendances, les nationalistes
s’étaient unis autour d’un objectif clair : celui de
l’indépendance et de l’unification. Et ils ont su mobiliser
l’ensemble de la population autour de cet objectif. Aujourd’hui, la
course au pouvoir engagée avec empressement et dans le désordre par
certains partis de l’opposition dès avant la Conférence nationale a
brouillé l’objectif de la lutte et a paralysé la mobilisation conséquente
de la population. Ces tendances ont naturellement rendu la lutte plus
difficile, sans compter les pressions négatives des forces étrangères.
Mais si la lutte est plus difficile aujourd’hui qu’hier, elle n’est
pas impossible. Et la difficulté ne doit pas donner lieu au découragement
et à l’abandon.
TOGOFORUM:
Il ressort de votre commentaire, la nécessité de «l'émergence d'une
puissante force alternative regroupant tous ceux qui ne se retrouvent
pas dans la tendance dominante de la politique d'opposition actuelle.»
Vous
estimez qu’il ne doit pas s’agir d’une réorientation de la
politique d’opposition actuelle, mais d’une nouvelle force.
N’est-ce
pas là une démarche polémique même si elle apparaît courageuse?
Comment la définissez-vous, cette force alternative? Quels seront précisément
ses objectifs et ses moyens d’action?
Pr.
E. GU-KONU:
Non.
La démarche n’est pas polémique. D’abord
parce que cette force alternative est une nécessité historique dont la
fonction est de débloquer la situation et de faire avancer la révolution
démocratique. Il en a toujours été ainsi dans l’histoire. Ensuite
parce que l’idée de l’émergence de cette force alternative n’est
pas une utopie. Elle peut se constituer aujourd’hui si les Togolais le
veulent, si chaque togolais est décidé à contribuer de la façon la
plus concrète possible à son émergence. Qu’on le veuille ou non,
cette force se constituera. Si les conditions de sa formation, de son émergence
ne sont pas réunies aujourd’hui, elles le seront demain.
Nous
sommes en fait dans un processus historique continu. La lutte
anticoloniale est portée par des forces nouvelles différentes de celles
qui se sont opposées à la conquête coloniale, et à la “ décolonisation ” ;
les indépendances néocoloniales sont une étape, une sorte de pallier.
Les insurrections populaires des années 80-90 sont également portées
par des forces nouvelles par rapport à celles qui avaient mené la lutte
pour les indépendances ; la démocratie grise qui est partout à
l’horizon est un autre pallier qui se forme. Si la nouvelle force
alternative n’émerge pas aujourd’hui, elle finira tôt ou tard par se
constituer pour nous faire passer de la démocratie « apaisée »
à une démocratie réelle.
Mais
les hommes ont la capacité d’accélérer le cours de l’histoire
s’ils ont une bonne organisation pour cela. Cette force alternative sera
constituée par une seule formation politique mais massive, suffisamment
forte pour entraîner les autres dans son sillage, ou alors par des partis
politiques alliés dont les positions idéologiques, les objectifs, les
mots d’ordre et la pratique politique sont de nature à susciter un
vaste mouvement qui portera sans cesse l’alliance en avant. Et, dans la
situation actuelle, l’objectif premier de cette force politique
alternative devra être la fin des régimes despotiques néocoloniaux
du continent et la création d’institutions nouvelles pour instaurer et
enraciner la démocratie sur les cendres de ces régimes despotiques.
Vous
voyez qu’on n’a pas besoin d’être dans le fauteuil d’Eyadema
avant de réaliser ce double objectif. Parce que le passage de la
dictature à la démocratie n’est pas l’affaire d’un seul homme,
d’un leader si charismatique soit-il, mais l’affaire de la masse du
peuple en mouvement.
C’est
une tâche collective. On a dit à tort et à travers que le départ de
Eyadema créerait un vide politique. Je suis persuadé que le peuple
organisé saura définir des mécanismes nécessaires au fonctionnement
pacifique et efficace de la transition démocratique qui s’ouvrira avec
la fin du régime despotique. Il est des situations historiques qui réveillent
le génie d’un peuple et lui permettent de trouver les solutions nécessaires
pour sa marche en avant.
TOGOFORUM:
Vos
propositions semblent appropriées pour le contexte actuel du Togo. Toutefois,
la mise en oeuvre d’une telle force alternative ne sera pas aisée si
l’on tient compte du fait que les leaders des partis politiques actuels,
y compris le pouvoir, ont réussi à diviser la population togolaise
autour de critères très peu défendables tels que l’ethnicisme, la
distribution de billets de banque, les intérêts illégaux et
illégitimes.
Pr.
E. GU-KONU:
Oui.
Elle ne sera pas aisée. Elle
sera même très difficile. Faut-il pour autant se contenter de ce qui se
passe actuellement et accepter de collaborer avec un régime dont le
peuple ne veut plus ? Si les Togolais ont la détermination de créer
cette force alternative, ils sauront trouver le moyen de lui éviter les
écueils de la division de l’ethnicisme, du régionalisme, des conflits
de leadership. Le
refus de collaborer avec le régime autocratique et la ferme volonté de
tous les Togolais ayant compris aujourd’hui la nécessité de l’émergence
d’une force alternative constituerait un très grand pas dans le sens de
la mise en oeuvre d’une telle force.
TOGOFORUM:
Vous écrivez: «Les leaders opposants qui tiennent les devants de la
scène politique aujourd'hui sont convaincus depuis octobre 1990 que le
moment est venu pour chacun d'entre eux de devenir un chef d'Etat ou, à
défaut,
d'exercer d'une façon ou d'une autre une parcelle du pouvoir, et de le
faire avec le moins de risques possibles pour eux. Ils n'ont pas compris
qu'il s'agit, avant toute chose, d'abolir le pouvoir despotique, et que c'était
là la signification première et le but immédiat de l'insurrection
populaire engagée dans la confusion en octobre 1990.»
Vous semblez dire: “Démocratie
d’abord, multipartisme ensuite”, comme l’avait dit le Professeur
Gnininvi.
Pr.
E. GU-KONU:
La formule est belle. Mais elle est trop lapidaire pour ne pas être
chargé d’ambiguïtés. Ce que voulaient les Togolais en octobre 90,
c’était la fin du régime despotique par le “ départ
d’Eyadema ”. Ce qui suppose tout naturellement la suite, c’est-à-dire
la mise en place des institutions qui garantissent les libertés dont on
avait été privé pendant 23 ans. La pluralité de partis politiques
d’opposition ne s’opposait pas dans son principe à la réalisation de
cet objectif. Les partis d’opposition pouvaient se donner une plate-forme
commune (comme nous l’avions proposé quand certains avaient émis
l’idée d’une fusion des parties) pour faire converger les actions
vers cet objectif. Ce qui n’a pas été le cas parce que dès avant la
Conférence nationale ces chefs de parti affichaient déjà des ambitions
concurrentielles. C’est là le fond du problème; et il demeure. Par
ailleurs, le multipartisme est une des expressions de la démocratie pour
laquelle nous nous battons. Mais dans le contexte politique spécifique du
pays, c’est en même temps un des instruments de réalisation et
d’enracinement de la démocratie. Et c’est la première conquête que
nous avons faite au plan des institutions démocratiques. Comment est-il
possible de mettre au placard cet instrument de démocratisation que nous
venons de conquérir, en nous disant : Réalisons d’abord la démocratie
avant d’aller le chercher ?
L’obstacle
à la démocratisation n’est pas le multipartisme mais la lutte
concurrentielle des partis de l’opposition pour le pouvoir tout de
suite.
TOGOFORUM:
Que répondrez-vous à tous ceux qui
diront que vous tentez de tirer la couverture à vous? Beaucoup n’hésiterons
pas à voir dans votre démarche celle de votre parti politique, la CDPA-BT.
Pr.
E. GU-KONU:
Je
suis le 1er Secrétaire de la CDPA-BT. Les positions que je défends
ne sont pas mes positions mais celles du parti que je représente. Je réaffirme
que du point de vue de la CDPA-BT, l’adhésion à un parti politique
doit se faire sur la base des idées de ce parti et non pas sur la base
des hommes. Je n’ai pas adhéré à la CDPA-BT parce que mon cousin a
pris la carte de ce parti ou que le leader de ce parti s’appelle M.
Tartanpion. Je suis à la CDPA-BT
parce que ses idées et sa pratique politique me paraissent bonnes. La
CDPA-BT diffuse ses idées pour animer la vie politique nationale et
offrir des possibilités de choix aux Togolais. Si
un Togolais se retrouve dans ces idées et vient, pour cette raison, se
joindre aux membres de ce parti pour faire avancer la lutte en cours et
contribuer à l’organisation future du pays, je ne peux qu’en être
heureux. Ceci n’est pas tirer la couverture à soi. Un vrai parti
politique n’est pas un fonds de commerce. C’est un instrument
collectif de transformation politique et sociale pour le progrès et une
prospérité partagée.
TOGOFORUM:
Votre parti politique n’est pas moins élitiste. Il ne semble pas très
connu de la population profonde.
Pouvez-vous
nous corriger sur ce point et présenter
brièvement votre parti politique?
Pr.
E. GU-KONU:
L’élitisme
est une menace permanente.
Surtout
dans un régime obscurantiste où le niveau moyen de conscience politique
est faible. Si
notre parti est élitiste, il faut qu’il perde de plus en plus ce
caractère.
Il faut que tous ceux qui trouvent ses idées et sa pratique politique
bonnes viennent y adhérer pour combattre cet élitisme et transformer
l’organisation en un parti de masse. Parce
que la CDPA-BT veut justement être un parti de masse et non un parti élitiste.
C’est
écrit en noir et blanc dans le préambule de ses statuts (cf. p.11). Nous
ne pouvons pas combattre l’élitisme chez les autres et le cultiver en
notre sein.
La
CDPA-BT fut créée en mars 1990 par ceux-là mêmes qui avaient créé la
CDPA en 1988 après une très longue période de réflexion et de lutte
contre le pouvoir despotique. L’Alternative
est sortie de cette réflexion comme base théorique pour éclairer
l’action du parti. Si nous avons éprouvé le besoin de créer un autre
parti à la place de la CDPA, c’est pour éviter que la lutte politique
pour laquelle nous avons créé la CDPA comme instrument opératoire ne dérive
sans cesse par rapport aux principes et aux orientations définis dans l’Alternative.
En
réalité, et pour être complet, avouons que si la CDPA continue
d’exister aujourd’hui, c’est que des amis se sont saisis en 1991 de
la coquille vide de ce parti pour y inscrire leur politique. Nous ne
savions pas qu’ils allaient procéder ainsi.
La CDPA-BT s’était opposée à l’orientation électoraliste de la lutte
à partir de janvier 1992 ; le drame de Soudou est une des conséquences
de la pré-campagne engagée par certains partis sur la base de cette
orientation. La CDPA-BT s’était élevée contre les « accords
paritaires », parce qu’ils constituaient un pas en arrière, et
parce qu’ils ont par ailleurs permis la violation de l’article 63 de
la Constitution. La CDPA-BT s’était élevée contre le principe de la
rencontre de Colmar ; elle a estimé qu’au lieu de se précipiter
à Colmar, il fallait plutôt orienter les énergies sur la mobilisation
populaire (cf. « Et maintenant… », février 1993). La CDPA-BT
avait mis en garde contre les négociations de Ouaga ; elle a estimé
que les « accords de Ouaga » allaient plutôt favoriser le régime
et défavorisé l’opposition (cf. la réunion de Cotonou, Juillet 1993).
La CDPA-BT avait prôné le boycott des présidentielles d’août 1993,
parce que les conditions de préparation et de déroulement du scrutin ne
pouvaient favoriser qu’une fraude massive au profit du candidat du RPT.
La CDPA-BT avait recommandé le boycott des législatives de 1994, parce
qu’elles allaient légitimer les présidentielles de 1993 dont la masse
des Togolais avait clairement refusé les résultats frauduleux. La CDPA‑BT
avait, au sein du groupe des huit, estimé que les conditions n’étaient
pas réunies pour que le scrutin des présidentielles de 1998 soit libre,
équitable et transparent, en raison surtout de la nature et de la
composition de la cour constitutionnelle, de même que celles de la Haute
Autorité de l’Audio-visuel et de la Communication (HAAC) ; et
qu’en conséquence, au lieu de se précipiter chacun pour se porter
candidat avec ce désastreux esprit de rivalité entre partis
d’opposition, il valait mieux organiser un boycott actif de ces élections
sur la base d’une réorganisation préalable de ces institutions. La
CDPA-BT avait refusé de participer au « dialogue intertogolais »,
parce qu’elle estimait dès septembre 1998, que l’idée de ce « dialogue »
n’était qu’un moyen d’aider le régime à retomber sur ses fesses
après le forfait du coup de force électoral, et que ce « dialogue »
ne contribuerait pas à faire avancer la lutte pour la démocratisation du
système politique dans le pays…
TOGOFORUM:
En fait, quelle différence
existe-t-il entre la CDPA et la CDPA-BT? N’est-ce pas un paradoxe que
deux partis politiques portent le même nom dans un même pays? CDPA:
Convention Démocratique des Peuples africains.
Pr.
E. GU-KONU:
Non. Ce n’est pas le même nom. La spécification Branche
Togolaise fait une grande différence. Pas pour ce que vous pensez;
car, elle souligne au contraire la vocation régionale et africaine du
parti, en ce sens qu’à la branche togolaise viendront s’ajouter
d’autres branches au fur et à mesure que le parti s’implantera dans
les autres pays d’Afrique de l’Ouest.
La
CDPA avait été en effet conçue au départ sur le modèle du RDA (Rassemblement
Démocratique Africain) des années 1946-1956. Elle devait être, non pas
un parti national togolais, mais un parti régional ouest‑africain,
avec des branches dans chacun des pays qui forment aujourd’hui la CEDEAO.
La CDPA-BT maintient cette approche régionale et entend s’y inscrire.
Elle se propose comme le premier élément de ce parti régional en projet.
Les problèmes de démocratie, les problèmes de développement comme les
problèmes d’organisation de l’espace Ouest-africain sont en effet des
problèmes régionaux. On les retrouve plus ou moins dans toutes les
autres entités étatiques de cet espace balkanisé. Ils ne peuvent pas
trouver de véritables solutions dans le cadre de chacun de ces micro-Etats.
On ne peut les résoudre efficacement que si on les prend pour ce qu’ils
sont en réalité, c’est-à-dire des problèmes dépassant les frontières
de ces micro-Etats. Nous aurions pu donner des exemples précis pour mieux
éclairer l’idée ; mais nous risquons de rendre l’interview trop
longue.
Il
est vrai que la ressemblance dans le nom a toujours constitué et
constitue toujours une source de confusion dans les esprits. C’est un
problème auquel le parti apportera une solution dès que les conditions
seront réunies.
TOGOFORUM:
Votre parti politique n’a pas participé en 1991 à la conférence
national du Togo. Aviez-vous anticipé sur les suites d’une telle
rencontre? Etiez-vous certains que ces assises n’étaient pas dans
l’intérêt du peuple?
S’il
vous plait, éclairez la jeunesse togolaise sur votre décision en 1991.
Pr.
E. GU-KONU:
La CDPA-BT est parmi les partis d’opposition du pays le seul qui ait tenu
son congrès statutaire avant la Conférence nationale. C’était
du 1-3 mars 1991. Vous
devez savoir que tous les autres partis d’opposition ne se sont créés
qu’en avril 1991 quant le régime a fini par proclamer le multipartisme
sous la pression de l’insurrection populaire. Et vous devez savoir aussi
qu’aucun de ces partis n’avait tenu leur congrès statutaire avant la
tenue de la Conférence nationale. La CDPA-BT
était donc à la Conférence nationale.
Le
parti avait largement débattu de l’opportunité de cette Conférence.
Je vous renvoie à toutes fins utiles à notre déclaration N° 13 du 18
mai 1991 : La CDPA-BT et la Conférence Nationale. Nous n’étions
pas convaincus qu’elle allait donner ce que la conférence nationale béninoise
a donné. Une des tendances du débat était que le niveau atteint par la
lutte au Togo ne justifiait plus une conférence nationale, que celle-ci
était déjà dépassée par le niveau d’efficacité atteint par la
lutte, et qu’au lieu d’une conférence nationale, il valait mieux
accentuer la pression populaire jusqu’à ce que le régime déjà par
terre tombe définitivement. Mais une bonne partie des participants au
congrès était fortement impressionnée par la Conférence nationale
béninoise.
Et l’opinion togolaise, dans sa quasi-totalité, espérait fortement
qu’Eyadema allait partir à l’issue de la Conférence.
Le
Congrès avait donc décidé que la CDPA-BT irait à la conférence pour
contribuer au débat politique, l’éclairer autant que possible et faire
ainsi avancer la lutte pour le changement démocratique. Nous étions donc
à la Conférence nationale. Nous étions de ceux qui avaient soutenu
l’idée de destitution, même si celle-ci ne devait être que symbolique.
Notre représentant était membre du HCR. Ce à quoi nous avons refusé de
participer, c’est le « dialogue intertogolais », parce que
nous étions convaincus qu’il ne pouvait pas résoudre le problème
politique togolais, et qu’il fallait au contraire accentuer la pression
populaire sur le régime.
TOGOFORUM:
Votre conclusion, Professeur Gu-Konu
Pr.
E. GU-KONU: Il faut
se battre ensemble pour faire avancer la lutte pour la démocratie au Togo
et en Afrique. C’est une condition incontournable pour le développement
et pour une prospérité partagée. C’est pour cela que chaque Togolais,
chaque Togolaise doit se sentir concerné, si son pays lui tient à cœur,
et apporter sa contribution, une contribution la plus concrète possible
dans un cadre approprié qu’il aura choisi en toute liberté, en toute
connaissance de cause et en fonction, non pas des hommes, mais des idées
et des pratiques politiques en œuvre dans ce cadre. Une implication plus
décisive et plus concrète de la diaspora peut jouer un rôle déterminant
dans l’émergence de la force alternative dont il est question et
contribuer à accélérer le processus du changement démocratique.
Si tous les fils de ce pays venaient chacun boucher avec
un doigt les trous de la jarre… Et ne
l’oublions pas : L’oppression se nourrit du silence… et de
l’inaction.
TOGOFORUM:
Professeur, Merci pour votre disponibilité.
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