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Togoforum :
Au lendemain de l’élection présidentielle
controversée du 24 Avril 2005, l’opposition exigeait
la formation d’un gouvernement de transition dirigé
par un des siens. On a aujourd’hui un gouvernement
« d’union nationale » voulue par M. Faure et, et on
peut le dire, par la France. Qu’en pensez-vous ?
Denis NAYONE : Les
exigences de l’opposition étaient certes légitimes,
car on ne peut être mieux servi que par soi-même ;
toutefois je pense que ces revendications étaient à la
limite excessives à certains endroits et comme on le
sait tout excès est nuisible. En fait dans le contexte
du moment, vouloir la victoire ou la primature pour
elle, était de bonne guerre à mon sens ; mais de là à
demander la reprise des élections était sinon un casus
belli du moins une vue de l’esprit. Sous l’angle
formel, pareille exigence signifiait que la
consultation n’avait pas abouti, sinon comment
comprendre que des gens prennent part un jour à des
consultations, se proclament vainqueurs et le
lendemain déclarent que ces consultations sont nulles
et de nul effet. L’opposition avait eu pourtant des
occasions en or pour boycotter lesdites élections si
elle les avait jugées être dans une impréparation
notoire. On se souvient de la sortie ô combien
spectaculaire et pathétique du ministre de l’Intérieur
de l’époque, monsieur Esso Boko. Dans le fond, l’on se
demande comment dans un tel imbroglio
juridico-politique, l’opposition coalisée au forceps
pour les besoins de la cause et non pour toute fin
utile, mue par des intérêts fort hétéroclites
foncièrement aux antipodes les uns des autres aurait
pu dégager un consensuel premier ministre aux mains
libres. On est alors enclin à s’interroger si en
maximalisant les revendications, la coalition
était-elle réaliste ou simplement voulait-elle plaire,
comme c’est souvent le cas à une certaine orthodoxie
de la démocratie. L’immanence de l’échec se posait
pourtant déjà comme simple évidence. Tout se passe
comme si les leaders de l’opposition s’étaient entre
temps entendus pour ne jamais entendre raison.
Togoforum :
Le CAR, votre parti à travers la personne de Maître
Yaovi AGBOYIBO a joué pourtant un rôle de premier plan
durant ces journées folles…….
Denis NAYONE : J’avoue ne rien
comprendre à cette cuisine. C’est l’ineffable. Comment
Maître Yaovi AGBOYIBO, cet avocat à l’intelligence
débordante, aux compétences irréfutables, de
rayonnement international ait pu se laisser emballer
dans un radicalisme outrancier, sans lendemain, voire
suicidaire. Je suis persuadé que l’histoire dira un
jour ce qui l’a déterminé dans sa motivation et ce qui
l’a motivé dans sa détermination. Laissons donc le
temps au temps de nous édifier.
Togoforum :
Le rapport de l’ONU épingle le gouvernement
togolais. Que dites-vous ?
Denis NAYONE : Je pense que
les responsables onusiens de ce rapport sont des gens
suffisamment mûrs pour dire le droit. Je me réjouis
d’ailleurs que ce rapport tienne compte de l’équilibre
du jugement ; vis-à-vis de tous les acteurs de la
classe politique togolaise. C’est bien regrettable
qu’on en soit arrivé là. Je saisis l’occasion pour
présenter mes condoléances aux familles éplorées et
prompte rétablissement aux compatriotes meurtris dans
leurs chairs et dans leurs cœurs.
J’ajoute simplement qu’à l’aune de la raison il est
maladroit, je dirais même aberrant que les leaders de
l’opposition aient lancé dans la rue des jeunes sans
défense et se soient terrés eux-mêmes dans leurs
cachettes. A-t-on besoin d’être un martien pour
comprendre qu’en temps de crise le vrai chef de
guerre, ce n’est pas celui qui reste derrière la
troupe mais devant ? Hélas ! Le Togo n’était pas la
Côte-d’Ivoire, ni le Madagascar et Bob Akitani n’était
ni Laurent Gbagbo, ni Marc Ravalomanana.
Togoforum :
Que pensez-vous du projet de réhabilitation des
dignitaires togolais morts ou vivants proposé par M.
Faure Gnassingbé ?
Denis NAYONE : Je pense que c’est un projet
génial, cela a toujours été notre vœu le plus cher. Je
suis persuadé que si ce projet aboutit, cela pourrait
ne serait-ce qu’un temps soi peu détendre l’atmosphère
socio politique de notre pays. Donner à César ce qui
est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Quoi de plus
cartésien.
Togoforum :
Pensez-vous qu’on puisse aligner dans le même
registre Messieurs Sylvanus Olympio, Nicolas Grunitzky
et Gnassingbé Eyadema ?
Denis Nayone :
Ecoutez Messieurs, je ne suis pas membre de la cellule
de réflexion chargée de ce dossier de réhabilitation ;
mais qu’à cela ne tienne, j’ai déjà eu à le dire
plusieurs fois que si nous voulons avancer
positivement, nous devons éviter les a priori ;
lorsqu’on porte un regard critique sur le parcours
d’une personnalité et de surcroît une personnalité
politique. Cela dit, je puis vous dire que
personnellement je n’ai pas eu la chance de connaître
Messieurs Sylvanus Olympio et Nicolas Grunitzky , par
contre j’ai connu le président Eyadema. J’ai même eu
le privilège de travailler certains moments avec lui,
lorsque à l’université, j’étais à la tête du mouvement
syndicaliste des étudiants et stagiaires de Tône qui
regroupait alors les préfectures de Tône, Tandjouaré
et de Kpendjal. Je souligne sans ambages et sans
fausse modestie que tous ceux que vous citez étaient
des géants chacun à sa manière. Je dirais même que
Messieurs Sylvanus Olympio et Gnassingbé Eyadema
étaient des chefs d’Etat hors normes.
Quoi qu’on dise, Monsieur Sylvanus est bel et bien le
père de l’indépendance du Togo. Il ne peut en être
autrement. Quelles que furent ses motivations
personnelles, il est indéniable qu’il a conduit notre
pays à l’indépendance, du moins politique. C’est une
donnée irréversible. A tout seigneur, donc tout
honneur.
Quand au président Eyadema, nous disons que c’était un
grand chef d’Etat, un visionnaire ; et cela nous le
disons sans complaisance. Si on se rappelle que les
jours qui ont précédé l’accession à la magistrature
suprême d’Eyadema, ont vu l’exécutif togolais souffrir
d’une paralysie chronique, conséquence d’un
bicéphalisme indigeste entre le président Nicolas
Grunitzky et son vice-président Antoine Méatchi, on ne
peut que saluer – honnêteté intellectuelle oblige – le
fait qu’Eyadema ait créé à son arrivée le RPT qui à sa
genèse se voulait à la fois un mouvement fondateur et
unificateur de la nation togolaise ; même si au
demeurant au jour d’aujourd’hui les résultats
escomptés sont mitigés et discutables. Ce que je
constate avec amertume, c’est que le grand tort
d’Eyadema fut de s’être entouré constamment de
vautours et de vampires de la pire espèce qui ne
savaient le caresser que dans le sens du poil ; et qui
l’ont progressivement éloigné du peuple et de ses
réalités ; l’acculant au final à des dérapages fort
regrettables, dont le grand perdant évidemment est
sans conteste le vaillant peuple togolais. Entendons
nous bien, nous ne disons pas que le règne d’Eyadema
est sans reproche car celui qui écrit ces lignes n’est
pas étranger à la rigueur du système Eyadema ; mais
nous disons que tout n’était pas noir en son temps et
qu’il se situait à équidistance entre le miel et le
fiel. Par ailleurs quelles que soient les fautes
commises par Sylvanus Olympio et Gnassingbé Eyadema,
aujourd’hui qu’ils ne sont plus, ils doivent pouvoir
bénéficier de l’indulgence des vivants. En pays losso,
ne dit-on pas que la mort d’une personne absout ses
péchés.
Togoforum :
Mais selon vous, quel est le plus grand d’entre
eux ?
Denis NAYONE : Demandez à Dieu le sexe des
anges, pas à moi, s’il vous plaît.
Togoforum :
On dirait que pour vous, il faut être ou avoir été
un chef d’Etat pour être un géant.
Denis NAYONE : Pas forcément. Que dire du
Roi Mlapa III de Togoville, lequel signa le premier
traité de protectorat en 1884 avec l’allemand
Nachtigal et qui conféra ainsi le nom Togo à notre
territoire ; il est aussi un géant de notre histoire
commune, mais d’une autre époque. Et vous vous en
doutez qu’il
y ait de milliers de son genre à travers
le territoire national, aujourd’hui tombés dans les
plis de l’histoire et qui méritent reconnaissance et
respect légitime. Mais de grâce, permettez que je ne
m’appesantisse sur un travail dévolu à une commission.
Togoforum :
Ne pensez-vous pas comme le dit Monsieur Gilchrist
que le travail de mémoire est une manière de se
détourner des problèmes réels que connaît le pays ?
Denis NAYONE : Je ne saurais penser comme
Monsieur Gilchrist en étant Monsieur Nayone, même si
nous voulons la même chose : la démocratie. J’ai du
respect pour Monsieur Gilchrist. Mais je suis
totalement opposé à son jusqu’au-boutisme. Ce n’est
pas parce que l’adversaire ne nous plaît pas qu’il ne
faut pas de temps à autre lui reconnaître, quand c’est
nécessaire, ses bonnes œuvres, surtout quand elles
s’imposent. L’impression que donnent Gilchrist et ses
thuriféraires, c’est, une fois arrivé au pouvoir,
faire une sorte de tabula rasa ; considérer tout ce
qui s’est passé depuis la fin du règne Olympio
jusqu’aujourd’hui comme un non évènement. Je dis
qu’avec un tel esprit, Gilchrist ne pourra jamais
diriger le Togo et je ne me fais pas un prophète de
malheur. Point n’est besoin de sortir de Oxford ou de
la Sorbonne pour comprendre que la direction des
hommes requiert davantage de l’équilibre, du
pragmatisme que du rationalisme appliqué.
Tout en étant conscient que ce projet de mémoire ne
résout pas tous les problèmes du pays, nous disons
qu’un jour ou l’autre la sauvegarde de cette mémoire
se posera toujours comme un impératif catégorique et
il faudra bien une volonté politique et des gens pour
le faire. Du reste, Monsieur Gilchrist est libre de
ses opinions.
Togoforum :
Pensez-vous que le pouvoir en place acceptera la
démocratie effective un jour au Togo ?
Denis NAYONE : La question ainsi libellée
prête à équivoque quand elle n’est pas tendancieuse.
Cela suppose que d’un côté il y a des gens démocrates
bon teint, pur sang et de l’autre ceux qui ne le sont
pas ou qui le sont peu ou prou ; C’est inexact. La
démocratie ce n’est pas une marque déposée qu’on
achète une fois pour toutes. C’est une conduite de
tous les jours et de tous les instants. Lorsque dans
un pays qui aspire à la démocratie comme le nôtre, des
gens sans scrupule bafouent délibérément le droit et
la morale, usent d’incurie nauséabonde tel ce médecin
qui se rebelle contre le serment d’Hippocrate
et détourne pour sa clinique privée des médicaments
destinés aux hôpitaux de l’état ; ce magistrat
impénitent qui fait du deux poids deux mesures sa
spécialité avérée ; ou ce professeur indélicat qui
perd son latin et distribue des notes fantaisistes aux
filles, en prélude aux avances qu’il entend faire et
qu’il considère d’ailleurs de loin plus importantes
que sa mission d’éducateur ; ou encore ce commerçant
cupide qui joue à la spéculation céréalière pour faire
fortune en affament ses compatriotes sans oublier ce
policier de la onzième heure qui rançonne sans
vergogne les usagers de la route etc.….. il ne faut
pas s’étonner que la démocratie que nous recherchons
de tout cœur reste un vœu pieux. En tous cas pour ma
part je dis la main sur le cœur qu’au jour
d’aujourd’hui trouver un vrai démocrate au Togo relève
de l’exploit.
Si les partis de l’opposition : CAR, UFC, CDPA etc.
âgés aujourd’hui d’environ quinze ans ont toujours à
leur tête les mêmes dirigeants, on peut se demander
qui démocratise qui. Rabelais devra se retourner dans
son tombeau, lui qui savait si bien dire que la
critique est aisée, mais que l’art est difficile. Pour
conjurer ce qui apparaît comme étant une fatalité,
nous invitons expressément d’une part les autorités en
place, le président Faure Gnassimgbé en premier à plus
de concessions et d’ouverture et d’autres parts nous
demandons aux leaders de l’opposition de joindre
l’acte à la parole. Nous voudrions que la culture
démocratique ne soit pas perçue comme une œuvre
dévolue au seul pouvoir, mais à tous les citoyens quel
que soit leur rang social. Croire le contraire, c’est
s’inscrire bon gré mal gré en faux par rapport à
l’essence démocratique. Le Togo sera démocratique ou
ne le sera pas. Mais en tout état de cause, tout
dépendra des togolais eux-mêmes, car il ne faut pas
l’oublier, les dirigeants d’un peuple ne sont que les
produits du peuple dont ils sont issus.
Togoforum : Vous semblez avoir un discours très
indulgent vis-à-vis du pouvoir. C’est ça ?.
Denis NAYONE : Si vous
attendez de moi un discours guerrier, vous serez déçu.
Dans mon fort intérieur, je suis persuadé qu’en
politique plus qu’ailleurs, l’allure spartiale, les
propos va-t-en guerre, bref la violence verbale sont
une arme aussi fatale qu’une kalachnikov. Ceux qui
utilisent la violence verbale comme expression
politique font une erreur monumentale, car au final
elle se retourne toujours contre ses auteurs. Je pense
même que l’atermoiement dans lequel le débat politique
togolais se retrouve est dû au fait que depuis la
conférence nationale souveraine, une certaine classe
de politiciens en mal de notoriété avait cru bon de
pouvoir régler le problème togolais par le discours
violent et provocateur. Le constat est pourtant
cinglant. 15 ans après, la révolution n’a accouchée
que d’une sourie.
Togoforum : Votre mot de fin.
Denis NAYONE : Je demande à tous les togolais
de se départir de la passion et de se montrer plus
réalistes face aux enjeux de l’avenir, car
l’édification de notre pays n’est que l’affaire de
nous-mêmes. Nous devrons pouvoir nous tendre la main,
quelles que soient les difficultés auxquelles nous
sommes confrontés. Il n’y a pas de moins Togolais et
de plus Togolais.
Togoforum : Nous vous remercions. |