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Interview réalisée par Jérôme Labako, correspondant de togoforum.com en Europe - Allemangne, le 17 Nov 2005
Entretien avec Denis Dendiogue Nayone

Denis NAYONE

Le Jacques où es-tu de la politique togolaise,  l’indomptable Denis NAYONE accepte de répondre encore une fois à nos questions. Comme à ses habitudes, il le fait dans le franc-parler qui le caractérise et dans un esprit assez détendu. Parlant des élections présidentielles du du 24 Avril 2005 et de l’opposition, Nayone reponds qu’il y a pas vraiment de surprise quant aux suites qu’on vit aujourd’hui. Il affirme en substance que « L’immanence de l’échec se posait pourtant déjà comme simple évidence. Tout se passe comme si les leaders de l’opposition s’étaient entre temps entendus pour ne jamais entendre raison.. »

Togoforum : Au lendemain de l’élection présidentielle controversée du 24 Avril 2005, l’opposition exigeait la formation d’un gouvernement de transition dirigé par un des siens. On a aujourd’hui un gouvernement « d’union nationale » voulue par M. Faure et, et on peut le dire,  par la France. Qu’en pensez-vous ?
Denis NAYONE
 : Les exigences de l’opposition étaient certes légitimes, car on ne peut être mieux servi que par soi-même ; toutefois je pense que ces revendications étaient à la limite excessives à certains endroits et comme on le sait tout excès est nuisible. En fait dans le contexte du moment, vouloir la victoire ou la primature pour elle, était de bonne guerre à mon sens ; mais de là à demander la reprise des élections était sinon un casus belli du moins une vue de l’esprit. Sous l’angle formel, pareille exigence signifiait que la consultation n’avait pas abouti, sinon comment comprendre que des gens prennent part un jour à des consultations, se proclament vainqueurs et le lendemain déclarent que ces consultations sont nulles et de nul effet. L’opposition avait eu  pourtant des occasions en or pour boycotter lesdites élections si elle les avait jugées être dans une impréparation notoire. On se souvient de la sortie ô combien spectaculaire et pathétique du ministre de l’Intérieur de l’époque, monsieur Esso Boko. Dans le fond, l’on se demande comment dans un tel imbroglio juridico-politique, l’opposition coalisée au forceps pour les besoins de la cause et non pour toute fin utile, mue par des intérêts fort hétéroclites foncièrement aux antipodes les uns des autres aurait pu dégager un consensuel premier ministre aux mains libres. On est alors enclin à s’interroger si en maximalisant les revendications, la coalition était-elle réaliste ou simplement voulait-elle plaire, comme c’est souvent le cas à une certaine orthodoxie de la démocratie. L’immanence de l’échec se posait pourtant déjà comme simple évidence. Tout se passe comme si les leaders de l’opposition s’étaient entre temps entendus pour ne jamais entendre raison.

Togoforum : Le CAR, votre parti à travers la personne de Maître Yaovi AGBOYIBO a joué pourtant un rôle de premier plan durant ces journées folles…….
Denis NAYONE : J’avoue ne rien comprendre à cette cuisine. C’est l’ineffable. Comment Maître Yaovi AGBOYIBO, cet avocat à l’intelligence débordante, aux compétences irréfutables, de rayonnement international ait pu se laisser emballer dans un radicalisme outrancier, sans lendemain, voire suicidaire. Je suis persuadé que l’histoire dira un jour ce qui l’a déterminé dans sa motivation et ce qui l’a motivé dans sa détermination. Laissons donc le temps au temps de nous édifier.

Togoforum : Le rapport de l’ONU épingle le gouvernement togolais. Que dites-vous ?
Denis NAYONE
 : Je pense que les responsables onusiens de ce rapport sont des gens suffisamment mûrs pour dire le droit. Je me réjouis d’ailleurs que ce rapport tienne compte de l’équilibre du jugement ; vis-à-vis de tous les acteurs de la classe politique togolaise. C’est bien regrettable qu’on en soit arrivé là. Je saisis l’occasion pour présenter mes condoléances aux familles éplorées et prompte rétablissement aux compatriotes meurtris dans leurs chairs et dans leurs cœurs.

J’ajoute simplement qu’à l’aune de la raison il est maladroit, je dirais même aberrant que les leaders de l’opposition aient lancé dans la rue des jeunes sans défense et se soient terrés eux-mêmes dans leurs cachettes. A-t-on besoin d’être un martien pour comprendre qu’en temps de crise le vrai chef de guerre, ce n’est pas celui qui reste derrière la troupe mais devant ? Hélas ! Le Togo n’était pas la Côte-d’Ivoire, ni le Madagascar et Bob Akitani n’était ni Laurent Gbagbo, ni Marc Ravalomanana.

Togoforum : Que pensez-vous du projet de réhabilitation des dignitaires togolais morts ou vivants proposé par M. Faure Gnassingbé ?
Denis NAYONE
 : Je pense que c’est un projet génial, cela a toujours été notre vœu le plus cher. Je suis persuadé que si ce projet aboutit, cela pourrait ne serait-ce qu’un temps soi peu détendre l’atmosphère socio politique de notre pays. Donner à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Quoi de plus cartésien.

Togoforum : Pensez-vous qu’on puisse aligner dans le même registre Messieurs Sylvanus Olympio, Nicolas Grunitzky et Gnassingbé Eyadema ?
Denis Nayone : Ecoutez Messieurs, je ne suis pas membre de la cellule de réflexion chargée de ce dossier de réhabilitation ; mais qu’à cela ne tienne, j’ai déjà eu à le dire plusieurs fois que si nous voulons avancer positivement, nous devons éviter les a priori ; lorsqu’on porte un regard critique sur le parcours d’une personnalité et de surcroît une personnalité politique. Cela dit, je puis vous dire que personnellement je n’ai pas eu la chance de connaître Messieurs Sylvanus Olympio et Nicolas Grunitzky , par contre j’ai connu le président Eyadema. J’ai même eu le privilège de travailler certains moments avec lui, lorsque à l’université, j’étais à la tête du mouvement syndicaliste des étudiants et stagiaires de Tône qui regroupait alors les préfectures de Tône, Tandjouaré et de Kpendjal. Je souligne sans ambages et sans fausse modestie que tous ceux que vous citez étaient des géants chacun à sa manière. Je dirais même que Messieurs Sylvanus Olympio et Gnassingbé Eyadema étaient des chefs d’Etat hors normes.

Quoi qu’on dise, Monsieur Sylvanus est bel et bien le père de l’indépendance du Togo. Il ne peut en être autrement. Quelles que furent ses motivations personnelles, il est indéniable qu’il a conduit notre pays à l’indépendance, du moins politique. C’est une donnée irréversible. A tout seigneur, donc tout honneur.

Quand au président Eyadema, nous disons que c’était un grand chef d’Etat, un visionnaire ;  et cela nous le disons sans complaisance. Si on se rappelle que les jours qui ont précédé l’accession à la magistrature suprême d’Eyadema, ont vu l’exécutif togolais souffrir d’une paralysie chronique, conséquence d’un bicéphalisme indigeste entre le président Nicolas Grunitzky et son vice-président Antoine Méatchi, on ne peut que saluer – honnêteté intellectuelle oblige – le fait qu’Eyadema ait créé à son arrivée le RPT qui à sa genèse se voulait à la fois un mouvement fondateur et unificateur de la nation togolaise ; même si au demeurant au jour d’aujourd’hui les résultats escomptés sont mitigés et discutables. Ce que je constate avec amertume, c’est que le grand tort d’Eyadema fut de s’être entouré constamment de vautours et de vampires de la pire espèce qui ne savaient le caresser que dans le sens du poil ; et qui l’ont progressivement éloigné du peuple et de ses réalités ; l’acculant au final à des dérapages fort regrettables, dont le grand perdant évidemment est sans conteste le vaillant peuple togolais. Entendons nous bien, nous ne disons pas que le règne d’Eyadema est sans reproche car celui qui écrit ces lignes n’est pas étranger à la rigueur du système Eyadema ; mais nous disons que tout n’était pas noir en son temps et qu’il se situait à équidistance entre le miel et le fiel. Par ailleurs quelles que soient les fautes commises par Sylvanus Olympio et Gnassingbé Eyadema, aujourd’hui qu’ils ne sont plus, ils doivent pouvoir bénéficier de l’indulgence des vivants. En pays losso, ne dit-on pas que la mort d’une personne absout ses péchés.

Togoforum : Mais selon vous, quel est le plus grand d’entre eux ?
Denis NAYONE
 : Demandez à Dieu le sexe des anges, pas à moi, s’il vous plaît.

Togoforum : On dirait que pour vous, il faut être ou avoir été un chef d’Etat pour être un géant.
Denis NAYONE : Pas forcément. Que dire du Roi Mlapa III de Togoville, lequel signa le premier traité de protectorat en 1884 avec l’allemand Nachtigal et qui conféra ainsi le nom Togo à notre territoire ; il est aussi un géant de notre histoire commune, mais d’une autre époque. Et vous vous en doutez qu’il
y ait  de milliers de son genre à travers le territoire national, aujourd’hui tombés dans les plis de l’histoire et qui méritent reconnaissance et respect légitime. Mais de grâce, permettez que je ne m’appesantisse sur un travail dévolu à une commission.

Togoforum : Ne pensez-vous pas comme le dit Monsieur Gilchrist que le travail de mémoire est une manière de se détourner des problèmes réels que connaît le pays ?
Denis NAYONE
 : Je ne saurais penser comme Monsieur Gilchrist en étant Monsieur Nayone, même si nous voulons la même chose : la démocratie. J’ai du respect pour Monsieur Gilchrist. Mais je suis totalement opposé à son jusqu’au-boutisme. Ce n’est pas parce que l’adversaire ne nous plaît pas qu’il ne faut pas de temps à autre lui reconnaître, quand c’est nécessaire, ses bonnes œuvres, surtout quand elles s’imposent. L’impression que donnent Gilchrist et ses thuriféraires, c’est, une fois arrivé au pouvoir, faire une sorte de  tabula rasa ; considérer tout ce qui s’est passé depuis la fin du règne Olympio jusqu’aujourd’hui comme un non évènement. Je dis qu’avec un tel esprit, Gilchrist ne pourra jamais diriger le Togo et je ne me fais pas un prophète de malheur. Point n’est besoin de sortir de Oxford ou de la Sorbonne pour comprendre que la direction des hommes requiert davantage de l’équilibre, du pragmatisme que du rationalisme appliqué.

Tout en étant conscient que ce projet de mémoire ne résout pas tous les problèmes du pays, nous disons qu’un jour ou l’autre la sauvegarde de cette mémoire se posera toujours comme un impératif catégorique et il faudra bien une volonté politique et des gens pour le faire. Du reste, Monsieur Gilchrist est libre de ses opinions.

Togoforum : Pensez-vous que le pouvoir en place acceptera la démocratie effective un jour au Togo ?
Denis NAYONE
 : La question ainsi libellée prête à équivoque quand elle n’est pas tendancieuse. Cela suppose que d’un côté il y a des gens démocrates bon teint, pur sang et de l’autre ceux qui ne le sont pas ou qui le sont  peu ou prou ; C’est inexact. La démocratie ce n’est pas une marque déposée qu’on achète une fois pour toutes.  C’est une conduite de tous les jours et de tous les instants. Lorsque dans un pays qui aspire à la démocratie comme le nôtre, des gens sans scrupule bafouent délibérément le droit et la morale, usent d’incurie nauséabonde tel ce médecin qui se rebelle contre le serment d’H
ippocrate  et détourne pour sa clinique privée des médicaments destinés aux hôpitaux de l’état ; ce magistrat impénitent qui fait du deux poids deux mesures sa spécialité avérée ; ou ce professeur indélicat qui perd son latin et distribue des notes fantaisistes aux filles, en prélude aux avances qu’il entend faire et qu’il considère d’ailleurs de loin plus importantes que sa mission d’éducateur ; ou encore ce commerçant cupide qui joue à la spéculation céréalière pour faire fortune en affament ses compatriotes sans oublier ce policier de la onzième heure qui rançonne sans vergogne les usagers  de la route etc.….. il ne faut pas s’étonner que la démocratie que nous recherchons de tout cœur reste un vœu pieux. En tous cas pour ma part je dis la main sur le cœur qu’au jour d’aujourd’hui trouver un vrai démocrate au Togo relève de l’exploit.

Si les partis de l’opposition : CAR, UFC, CDPA etc. âgés aujourd’hui d’environ quinze ans ont toujours à leur tête les mêmes dirigeants, on peut se demander qui démocratise qui. Rabelais devra se retourner dans son tombeau, lui qui savait si bien dire que la critique est aisée, mais que l’art est difficile. Pour conjurer ce qui apparaît comme étant une fatalité, nous invitons expressément d’une part les autorités en place, le président Faure Gnassimgbé en premier à plus de concessions et d’ouverture et d’autres parts nous demandons aux leaders de l’opposition de joindre l’acte à la parole. Nous voudrions que la culture démocratique ne soit pas perçue comme une œuvre dévolue au seul pouvoir, mais à tous les citoyens quel que soit leur rang social. Croire le  contraire, c’est s’inscrire bon gré mal gré  en faux par rapport à l’essence démocratique. Le Togo sera démocratique ou ne le sera pas. Mais en tout état de cause, tout dépendra des togolais eux-mêmes, car il ne faut pas l’oublier, les dirigeants d’un peuple ne sont que les produits du peuple dont ils sont issus.

Togoforum
 : Vous semblez avoir un discours très indulgent vis-à-vis du pouvoir. C’est ça ?.
Denis NAYONE : Si
vous attendez de moi un discours guerrier, vous serez déçu. Dans mon fort intérieur, je suis persuadé qu’en politique plus qu’ailleurs, l’allure spartiale, les propos va-t-en guerre, bref la violence verbale sont une arme aussi fatale qu’une kalachnikov. Ceux qui utilisent la violence verbale comme expression politique font une erreur monumentale, car au final elle se retourne toujours contre ses auteurs. Je pense même que l’atermoiement dans lequel le débat politique togolais se retrouve est dû au fait que depuis la conférence nationale souveraine, une certaine classe de politiciens en mal de notoriété  avait cru bon  de pouvoir régler le problème togolais par  le discours violent et provocateur. Le constat est pourtant cinglant.  15 ans après,  la révolution n’a accouchée que d’une sourie.

Togoforum
 : Votre mot de fin.
Denis NAYONE : Je demande à tous les togolais de se départir de la passion et de se montrer plus réalistes face aux enjeux de l’avenir, car l’édification de notre pays n’est que l’affaire de nous-mêmes. Nous devrons pouvoir nous tendre la main, quelles que soient les difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Il n’y a pas de moins Togolais et de plus Togolais.

Togoforum
 : Nous vous remercions.

Interview réalisée par M. Jerôme Labako, Correspondant de togoforum en Europe

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