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Interview réalisée par Jérôme Labako, correspondant de togoforum.com en Europe - Allemangne, le 17 Avril 2005
Entretien avec Denis Dendiogue NAYONE

Denis Dendiogue NAYONE, Yendu pour  ses proches, est un des symbole de lutte contre le tribalisme au Togo. En 1989, alors qu'il était étudiant et président de l'amicale des étudiants de la préfecture de Tône, Nayone a osé dénoncer la très puissante Amicale des étudiants du Nord Togo (AMENTO). Aujourd'hui, il estime que beaucoup de Togolais n’ont pas compris le sens du combat contre le régime. Il croit en une république fondée sur une véritable nation dans laquelle tous méritent respect. Il défie le tribalisme sur toutes ses formes et  imagine un Togo prospère qui tienne compte de ce que le tribalisme et le régionalisme sont plus dangéreux qu'une dictature. Il s’est réfugié depuis un peu plus de 10 ans  en Allemagne, justement pour avoir dit Non  au général Eyadema et son système fondé sur l'exploitation malicieuse des differences tribales. Nayone s’est, depuis, terré dans un silence presque incompréhensible. Certains ont même pensé qu’il avait quitté la scène politique, mais c’est mal connaître l’homme.   Il avoue que son exil est une parenthèse ouverte et qu’elle devrait être fermée impérativement.  Aujourd’hui Monsieur Nayone décide de sortir de son mutisme et accepte de répondre à nos questions.

«Le tribalisme et le régionalisme constituent de loin un poison plus nocif que la dictature. Car la dictature est une contrainte venue de l’extérieure dont on peut se défaire plus rapidement, alors que dans le tribalisme l’individu dans un narcissisme complaisant  se prend pour le centre de l’univers»

Togoforum.com : Monsieur Denis D. Nayone,  vous êtes presqu'une figure emblématique connue de la plupart des togolais. Vous êtes réfugié en Allemagne depuis un peu  plus de 10 ans. Vous avez combattu feu  général Eyadema et refusé  toute compromission avec son régime, contrairement à beaucoup d’autres. Le général Eyadema n’est plus ! Quels sentiments avez-vous actuellement face à la nouvelle situation politique de notre pays induite par sa disparition ?

Denis D. Nayone : I est peut être exagéré de dire que j’ai combattu feu le général Eyadema. Je me suis plutôt érigé contre un système qui était foncièrement réfractaire aux valeurs universelles de liberté, de justice et des droits de l’homme. En fait le président Eyadema n’était pas pour moi un ennemi mais simplement un adversaire politique au même titre que les autres acteurs  politique, qu’ils soient de l’opposition ou du parti au pouvoir mais qui ne défendent pas le projet de toute société aspirant à la quiétude, au développement ; qui nous est indubitablement cher.

Je profite d’ailleurs de l’occasion que vous m’offrez pour présenter mes condoléances les plus attristées à la famille de l’illustre disparu.

Devant la nouvelle situation politique induite par sa disparition, je suis à la fois inquiet et plein d’espoir. Inquiet, parce que j’ai bien peur que des apprentis sorciers de tout poil, des extrémistes de tout bord, ne précipitent notre pays dans le chaos. C'est-à-dire dans une guerre civile. Un tel cas de figure vous vous en doutez, est nettement moins préférable à un état pseudo-democratique. Toute fois j’ai espoir que le sentiment nationaliste prévaudra sur les calculs égoïstes dans un sens ou dans un autre afin que notre pays ne connaisse pas le sort de la côte d’ivoire, de l’ex Zaïre etc
,  après la disparition de leurs présidents respectifs.

Togoforum.com  Des élections en perspective opposeront Monsieur Bob Akitani, candidat « unique » de l’opposition au candidat du RPT Monsieur Faure Gnassingbé,  fils biologique du général. Pouvez vous nous dire vos sentiments sur ces candidatures et sur leurs chances réelles ?

Denis D.  Nayone : Mes sentiments sur les deux candidatures est  qu’elles représentent sous l’angle du pragmatisme politique deux mauvaises options. En somme la peste et le cholera et pour cause. Je souligne à priori avec force que les  personnes de MM Bob Akitani et de Faure Gnassimgbé ne souffrent d’aucune incompétence. Ils ont tous les aptitudes nécessaires pour prétendre à la magistrature suprême de notre pays. Le problème, c’est que devant la situation délicate que nous traversons, les deux candidatures nous offrent un duel entre deux familles qui irrémédiablement se détestent. Les  familles Gnassimgbé et Olympio

Cela peut avoir des conséquences fâcheuses pour notre processus démocratique. Bien de gens par peur des lendemains évitent de dire ou d’épouser la vérité quand bien même elle est évidente. En effet, point n’est besoin d’être docte  pour comprendre qu
'à travers la candidature de Bob Akitani c’est bien l’ombre de Gilchrist Olympio qui profile à l’horizon.

Et les
Togolais dans leur majorité savent qu’une telle perspective n’est pas pour rassurer le clan des Gnassimgbé. Pourtant on fait comme si de rien n’était. En somme c’est la politique de l’autruche. On s’offre en quelque sorte une arène. C’est fort dommage. L’opposition a pourtant dans ses rangs, des gens de consensus très compétents : Me Yaovi Agboyibo, MM Dahuku Péré, Léopold Gnininvi, …

Je n’ai rien contre la personne de monsieur Gilchrist Olympio ; s’il y a des gens qui ont compris son cas, j’en fais parti. Tenez, déjà en 1986-1987, je demandais au président Eyadéma de ne pas célébrer la date du 13 janvier- date de la mort de Sylvanus  Olympio- comme fête nationale, parce que c’est indécent. Mais je crois sincèrement que pour l’intérêt supérieur de la nation, monsieur Olympio dans cette phase transitoire de notre vie politique, devrait garder d’avantage le profil bas. On me demandera alors ce qu’il en est de la candidature de Faure Gnassingbé. Je réponds qu’elle n’est pas plus justifiable sauf qu’elle a le soutient du commandement militaire. Les mémoires sont encore fraîches vis-à-vis du rôle néfaste qu’a joué l’armée à la mort du général Eyadéma en confiant sans crier garde le pouvoir à son fils, ce qui manifestement explique qu’elle a de beaux jours devant elle. Cela dit, il faut espérer que le peuple togolais une fois dans son histoire mouvementée, saura revendiquer la victoire qui lui revient de droit dans quelques échéances électorale que ce soit.

Togoforum.com : Vous êtes un grand militant du CAR.  Me Agboyibo aimait vous appeler « le fétiche du parti » vous avez même représenté les couleur  ce parti aux élections législatives de 1994, mais depuis quelques années on ne vous entend plus comme  naguère.  Auriez vous des griefs…. ?

Denis D. Nayone : des griefs ? c’est  trop dire. Des malentendus certes. En fait je ne comprends pas toujours pourquoi le CAR à l’instar des autres partis politique a boycotté les législatives de 2002 parce que les règle de jeu étaient fausses et ait pu participer aux élections présidentielles de 2003 avec les même fausses règles du jeu.

Par ailleurs, j’avoue que je ne reconnais plus certains idéaux chers à ce parti qui  stimulèrent mon adhésion et mon combat aux côté de celui qui force toujours  mon respect et mon admiration pour sa  contribution à  la cause démocratique ; je veux parler de Me Yaovi Agboyibo.


Togoforum.com
 : quel jugement portez vous sur les différents chefs d’états qu’à connu le Togo ?

Je pense que les différents chefs d’Etat – MM Sylvanus Olympio, Nicolas Grunitzky, Gnassimgbe Eyadema – étaient des gens comme nous, des mortels imparfaits certes, qui ont rendu service à notre pays. Ils ont connu des hauts et des bas. Mais cela relève de l’humaine condition. Ils n’ont donc pas démérité. Je ne suis pas de ceux qui jettent les pierres aux morts. Ceux qui le font adoptent une attitude de mauvais aloi.

Monsieur Sylvanus Olympio a discouru sur l’indépendance nationale, monsieur Nicolas Grunitzky a discouru sur le développement national, monsieur Eyadema Gnassimgbe a discouru sur l’unité nationale.. C’est à l’histoire de juger si chacun d’eux a atteint son objectif.

Togoforum.com : Vous avez été le pionnier de la lutte contre le régionalisme et le tribalisme au Togo. Avez-vous le sentiment que la partie est gagnée ?

Denis D. Nayone : Le combat contre le tribalisme et le régionalisme comme tout autre combat humain est toujours renouvelé, jamais achevé. C’est dans la nature des choses. Le tribalisme tout comme le régionalisme constituent un mode de comportement pernicieux qui reconnaît des droits aux membres de sa tribu ou de sa région, et des devoirs à ceux qui n’en font pas partis. On s’efforce de nier l’autre, de le ridiculiser, qu’on estime à tort inférieur. On a même honte de dire qu’on connaît la région de l’autre. Et à l’étranger on en parle avec grand mépris. C’est ainsi qu’il n’est pas rare de rencontrer des Togolais qui se vantent de connaître toutes les régions d’un pays tiers, mais dans le même temps, ne souhaiteraient jamais connaître Cinkassé dans l’extrême Nord et Djankassé dans l’extrême sud du Togo.

Pour un pays, le tribalisme et le régionalisme constituent de loin un poison plus nocif que la dictature. Car la dictature est une contrainte venue de l’extérieure dont on peut se défaire plus rapidement, alors que dans le tribalisme l’individu dans un narcissisme complaisant  se prend pour le centre de l’univers ; ce qui précisément est la pire des choses qui soit.

Togoforum.com : Dans le cadre du choix du candidat unique de l’opposition, Gilchrist Olympio  et l’UFC ont eu le privilège d’offrir un candidat unique en la personne de Bob Akitani au reste de  l’opposition.  Quel est votre sentiment  sur ce choix

Denis D : Nayone : Je pense que c’est un choix  peu judicieux ; non pas que les membres de l’UFC ne doivent pas être candidats, ce qui serait insensé, mais parce qu’ à mon sens Mr Bob Akitani est un faire-valoir de Mr Gil Christ Olympio. Je lui aurais préféré en tous cas quelqu’un comme Jean pierre Fabre ou tout autre membre de l’UFC pour des raisons que j’ai évoquées plus haut.

Togoforum.com : Que pensez vous de la candidature de monsieur Koffi Yamgnane aujourd’hui retirée de la course ?

Denis D. Nayone : je pense que c’est un gag.

Sans doute monsieur Koffi Yamgnane a un beau curriculum vitae. Mais cela n
e se suffit pas. Dans les années 90-91, époque de braise dans l’enclenchement de la  démocratisation au Togo, Monsieur Yamgnane  alors membre du gouvernement socialiste en France aurait pu ou aurait dû apporter une contribution significative dans la vie politique du Togo. Malheureusement il a brillé par son absence. Il est vrai qu’il n’est jamais trop tard de bien faire, soit! Mais le moment me semble mal choisi. C’est un peu comme on dit souvent que «quand le chat n’est pas là, les souris dansent »…

Togoforum.com :Edem Kodjo, Zarifou Ayeva, Dahuku Pére, Agbéyomé Kodjo, et bien d’autres personnes encore se plaignent d’être traités d'opposants de seconde zone, quel est votre sentiment ?

Denis D. nayone : En politique plus qu’ailleurs il n y a  meilleur censeur que le peuple ; C’est aux uns et aux autres de savoir comment leurs discours est perçu par le peuple et de se situer par rapport à cela. Le reste, c’est de la littérature.

Togoforum.com : Beaucoup de Togolais pensent aujourd’hui que la classe politique  actuelle est dépassée, et appelle par conséquent à  l’émergence d’une nouvelle classe politique plus jeune et plus responsable. Souhaiteriez vous être à l’avant-garde comme ce fut le cas lors de l’enclenchement du processus démocratique en 1990, car personne n’a oublié la fameuse conférence d’Adidogomé. ... ?

Denis D : Nayone : le tout dépend de ce que l’on entend par être dépassé. Est-ce que le fait de vieillir suffit à être dépassé par les enjeux politiques ? Je ne le pense pas. Nous connaissons des responsables politiques très âgés qui valent mieux que leurs frères puînés

Quand à savoir si je veux être à l’avant-garde d’une classe politique émergente, je pense que ce n’est pas à moi d’en décider, ça serait pécher par orgueil. Vous savez, c’est bien souvent les nécessités circonstancielles qui imposent un leader, pas l’inverse. La fameuse conférence d’Adidogomé s’inscrit volontiers dans le développement précédent.


Togoforum.com :
avez-vous un message à l’endroit de la diaspora, en particulier et de la jeune togolaise en général ?

Denis D. Nayone : le message que j’ai pour la diaspora et pour toute la jeunesse togolaise, c’est de cultiver la tolérance et le respect mutuel dans nos différences. Oui soyons unis pour faire face aux défis qui sont les notre à l’aube du troisième millénaire.

Togoforum.com : Nous vous remercions monsieur Nayone

 

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