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TOGOFORUM : Me
sitti, Bonjour!
Maxmibube Ayite Sitti :
Bonjour.
TOGOFORUM :
Dans son livre “ Combat pour un Togo démocratique »
(Voir
Pages 80 et 81), Me Agboyibo
confirme ce que bon nombre de nos compatriotes savent quant à votre
initiative pour la création du Front des association pour le renouveau
(FAR). Quelle est la face cachée de l’iceberg, Me Sitti ?
MAS : J’ai aussi
lu le livre de Me Yawovi Agboyibo qui a témoigné à sa façon pour
l’histoire et je ne pense pas que son but était de révéler les
motivations profondes des uns et des autres. En fait, l’idée d’un
mouvement susceptible de fédérer la dizaine d’associations qui
militaient pour la démocratie, procédait d’un constat et d’une nécessité
tactique. Le constat, c’était l’essoufflement du mouvement
revendicatif. Il lui fallait retrouver
un second souffle. Sur le plan tactique, il m’apparaissait capital
d’occuper le terrain politique avec le RPT qui, malgré le 05 Octobre
1990, était loin d’avoir dit son dernier mot.
C’est ainsi que j’ai
lancé deux appels, le premier, à l’occasion de l’Assemblée générale de
la Ligue des Droits de l’homme présidée à l’époque par Maître Joseph
Kokou Koffigoh; C’était à l’hôtel Sarakawa. Le second, à l’occasion de
l’Assemblée générale, au foyer Pie XII du Comite d’action contre le
tribalisme et le racisme de Me Agboyibo.
TOGOFORUM :
Curieusement, vous êtes resté en retrait au moment décisif où la
population avait répondu à vos appels pour la fin de la dictature.
MAS : En effet,
il y a plusieurs raisons à cela. La première, c’est que je n’avais nulle
envie d’être aux avant-postes. De fait, j’ai longtemps espéré voir
quelqu’un se saisir de mes appels pour passer à l’acte. Rien ne venait
malgré la demande insistante d’une organisation estudiantine qui a écrit
à l’APED pour demander la mise en oeuvre desdits appels.
Je dus me résoudre à en
prendre l’initiative au nom de l’ATLP, afin de soutenir nos cadets de
l’Université du Bénin (actuelle Université de Lomé) qui venaient de
lancer un mot d’ordre de grève. Ensuite, il me fallait m’appuyer sur une
personnalité suffisamment proche du mouvement sinon engagé à ses côtes
et bien connue de l’opinion car, je venais à peine d’arriver de France,
à mille lieues de penser que mon destin allait s’identifier à celui de
mon peuple! C’était aussi une question de crédibilité. Cette personne,
je l’ai trouvée en la personne de Me Agboyibo dont j’eusse souhaité être
le second pour que nous menions à bien la stratégie que j’avais conçue.
Il m’a préféré son vieil ami Koffigoh; j’ai compris que l’on ne voulait
pas de moi et j’en ai tiré les conséquences.
Ma
troisième
préoccupation consistait à réaliser l’opération en moins de
48 heures entre la convocation des associations soeurs, le bref délai à
elles accordé pour consulter leurs bureaux et enfin la réunion de la
consécration du FAR sans la moindre fuite. Le pari a été gagné et les
membres du gouvernement ont appris la nouvelle comme tout le monde dans
leur lit. La suite des événements s’est déroulée en dehors de moi et il
n’y avait plus qu’à attendre le verdict de l’histoire.
TOGOFORUM :
Passons à l’actualité, si vous le permettez, Maître Sitti.
MAS : Bien sûr,
allons-y.
TOGOFORUM :
Vous êtes donc, on doit le dire, témoin privilégié de la vie politique
au Togo. Dans une dépêche de l’AFP datée du 17 Octobre 2003, le délégué
de l’Union Européenne à Lomé, Mr Gilles Desesquelles, a annoncé
l’ouverture de consultations “pour faire une analyse conjointe sur le
renforcement de la démocratie au Togo. Elles sont un préalable pour le
renforcement de la coopération.” Qu’en pensez-vous?
MAS : Aussi
louables que soient les efforts de l’Union Européenne et sa volonté
d’accompagner au Togo comme ailleurs, les mutations politiques requises
pour le progrès des peuples et leurs aspirations à vivre mieux chez
elles, ils ne peuvent aboutir si certains Etats de l’Union continuent
de soutenir la dictature de façon souterraine ou provocante !
Nous devons exiger de
l’Union Européenne, crédibilité autant qu’elle est en droit d’en
attendre de nous!
TOGOFORUM :
Vous pensez donc que le soutien de la France
au Togo discrédite l’Union Européenne dans son ensemble ?
MAS :
Je vous laisse la responsabilité de vos commentaires.
TOGOFORUM :
Que pensez-vous des pourparlers annoncés, surtout par rapport à l’accord
cadre de Lomé de 1999
MAS :
Il faut créer de nouvelles conditions pour un
dialogue utile qui ne soit plus un marché de dupes comme l’a été
l’accord cadre de Lomé de 1999. J’observe que ce dernier et les nouveaux
pourparlers annoncés interviennent tous après des élections
présidentielles. Et je suis inquiet de voir les même sauter sur une annonce
de pourparlers sans avoir l’air de tirer les leçons des échecs précédents !
Quelle garanties ont-ils que le pouvoir respectera cette fois-ci sa
signature ? En vérité j’ai le sentiment que les négociateurs de l’opposition
ne prennent pas suffisamment en compte la mauvaise foi viscérale de ce
régime.
Certes, l'effort essentiel viendra des "partenaires" au dialogue mais
l'Union Européenne devra peser de tout son poids pour un climat
psychologique tel que le dialogue indispensable puisse connaître des
lendemains surs, sans vaincus ni vainqueurs. Et s'il doit y avoir un
vainqueur, ce doit être le pays confondu dans toutes ses composantes.
Les violations aussi répétées que systématiques perpétrées par le
régime contre l’accord cadre lui ont enlevé toute substance. Cet accord
cadre a finalement fait le jeu du pouvoir.
En tout état de cause une nouvelle formule s’impose tant à l’endroit de
l’opposition que du Pouvoir. Ce pouvoir a tendance à oublier qu’il ne
tient sa « légitimité » que des armes. On ne ménage pas un Pouvoir
illégitime car ce serait mettre l’agresseur et la victime sur le même
plan! Tout doit être fait pour l’acculer! Quant à l’opposition, ses
échecs et reniements successifs ont fait apparaître une nouvelle donne
en son sein. Elle n’est plus représentative de l’ensemble des forces
tant de l’Extérieur que de l’Intérieur! Et puis, la dissidence au sein
du R.P.T. se renforce. Il y a là, tous les ingrédients pour une
recomposition du paysage politique national, du moins de l’Opposition.
TOGOFORUM : Qu’en est-il exactement de vos réserves par rapport
aux dernières propositions de sortie de crise faites par M Gilchrist
Olympio et appuyées par Me Agboyibo?
MAS : Outre les questions de forme que j’ai eu l’occasion de
soulever dans ces mêmes colonnes, à savoir le respect des procédures
démocratiques, l’initiative de Gilchrist, dans le contexte togolais du
moment risque d’affaiblir l’opposition alors que tout porte à croire que
le régime est plus affaibli qu’il n’y parait! L’initiative pourrait
ressembler à une capitulation. D’ailleurs, Me Agboyibo ne laisse pas
entendre autre chose lorsqu’il avoue
« ne pas savoir comment en
sortir »
Dans ce cas, ils devraient passer le relais et ne pas se risquer
dans des initiatives préjudiciables à tous comme depuis 13 ans! Je
répète que nous n’avons pas à voler au secours du régime car le temps
joue contre lui et il le sent. Ne nous
laissons donc pas abuser ni intimider! Maintenons allumée la flamme de
la mobilisation.
TOGOFORUM : Vous ne vous opposez pas en principe à
l’idée d’une amnistie ?du moins vos écrits précédents le suggèrent!
MAS : Je ne peux me prononcer de façon catégorique sur une
initiative dont je ne dispose d’aucun élément sérieux d’appréciation!
Les écrits auxquels vous faites allusion avaient juste l’ambition de
mettre en lumière la nécessité pour les uns et les autres de respecter
les procédures démocratiques, et plus précisément la volonté du peuple
souverain. Je persiste à penser qu’il n’est ni sain ni sérieux de lancer
une telle initiative à l’étranger par-dessus l’électorat togolais qui
aurait pu se prononcer sur la question lors des élections
présidentielles du 1er juin 2003.
Historiquement, l’amnistie renvoie à la notion de loi prise par les
Représentants du peuple pour effacer un délit et la peine qui s’y
attache. Mais, le droit à réparation de la ou des victimes reste
inaliénable.
Dans l’histoire des Conférences nationales africaines, cette formule a
été utilisée pour la première fois au Bénin comme une prime offerte à un
dictateur qui a su composer avec la Conférence. D’ailleurs,
tout porte à croire qu’à la manière du
dernier des frères Horace de Racine, l’amnistie a été un moyen
tactique pour renforcer la convergence entre Kérékou et cette dernière,
aiguiser davantage les contradictions au sein d’une armée plus isolée
que jamais! Tenez: que peut faire un corps sans tête, aussi puissant
soit-il? Dans un contexte comme celui-là, l’amnistie venait comme une
cerise sur le gâteau, et partant, ne pouvait que rencontrer l’adhésion
populaire. Il ne restait plus au Haut Conseil de la République qu’à la
traduire en texte de loi.
TOGOFORUM : Les Togolais se demandent bien comment le camp RPT
réagit à la déclaration de Chicago? En avez-vous une idée?
MAS : D’ou l’intérêt à savoir qui est demandeur? Dans quelle
vision de sortie de crise s’inscrit-elle? Y a-t-il une contre partie? Si
oui, laquelle? Qu’y gagne le peuple ou s’agit-il simplement de se
débarrasser d’un indésirable pour prendre sa place? Si c’est une offre,
se sentirait-on assez fort pour être magnanime? Voila autant de
questions sans réponses!
TOGOFORUM : Dans
un article publié récemment sur votre site, vous
doutiez que les propositions de clémence faites par M. Olympio et Maître
Agboyibo soient le fait du hasard: « la coïncidence existe rarement en
politique et pour ma part, je ne l’ai encore jamais rencontrée! »
Qu’insinuez-vous, Me Sitti?
MAS : Tout observateur a une grille de lecture
de l’actualité pour expliquer et
comprendre les événements lorsque les journalistes de votre talent ne
peuvent fournir les informations attendues. Mais, j’observe de façon
inquiétante, le silence de leurs pairs de l’ex-CFD. Ou ils ont été mis
devant le fait accompli et ils s’interrogent comme tout le monde, ou
bien ils ont été informés de l’initiative et leur silence persistant
risque d’accroître l’isolement de M. Olympio et de Me Agboyibo. En tout
cas, les paris restent ouverts.
TOGOFORUM : La rétention de l’information pénalise et complique
la tâche du journaliste ! C’est malheureusement un art politique au
Togo, vous le savez, Maître Sitti. Quelles sont vos appréciations
des rencontres de Bruxelles du mois dernier entre l’Union Européenne et
certains acteurs politiques togolais?
MAS : Je me suis posé la question de savoir pourquoi M.
Akitani ne s’est pas rendu à Bruxelles? Il me semble que sa présence
eût été souhaitable sur le double plan politique et diplomatique! Il
aurait conforté sa position personnelle à l’égard de la France,
fait vaciller un peu plus les gens du “bunker” et lui aurait apporté à
tout le moins, la reconnaissance de fait de l’Union Européenne.
TOGOFORUM : Au fait, que pensez-vous du silence d’Emmanuel Bob
Akitani depuis le 1er Juin?
MAS : Encore un mystère de la vie politique togolaise! Un
silence surréaliste! Comment quelqu’un qui a sollicité les suffrages de
ses compatriotes pour la magistrature Suprême, qui a revendiqué la
victoire, se résigne à un silence sans fin, laissant ses électeurs entre
désespoir et colère? Nul signe non plus de son parti qui tarde à jouer
son rôle de relais auprès de l’opinion qui se retrouve encore une fois,
orphelin d’un Président.
TOGOFORUM : Un retour sur la période du FAR si vous le voulez
bien. L’histoire, vous donne-t-elle raison aujourd’hui? Vous
écrivez en effet: « L’on nous a traités de “vendus” a la conférence
nationale parce que nous exigions le maintien au profit du chef de
l’Etat des pouvoirs qui sont les siens dans tout régime parlementaire,
celui choisi pour conduire la transition mais dont les Constituants de
l’époque avaient une lecture minimaliste, contraire à la pratique et à
la logique des institutions! Et l’on oublie trop souvent que la sanction
des actes qui avilissent la fonction est encore la meilleure façon de la
protéger! » Que voulez-vous dire? Pouvez-vous rappelez votre
stratégie d’alors par rapport au respect de la fonction présidentielle,
malgré la cruauté du régime décrié?
MAS : C’est la le piège que la Conférence Nationale n’a
pas su éviter! D’abord, elle n’est pas un tribunal! Ensuite, le régime a
fait des lois qui peuvent s’appliquer à ses dignitaires quels qu’ils
soient! La fonction n’est pas a géométrie variable et doit par
conséquent garder ses attributs reconnus comme tels ; quel qu’en soit
le titulaire, à charge pour lui de répondre, le moment venu de ce qu’il
en aura fait!
Pour vous dire qu’au coeur de notre stratégie, il y avait et il y a
toujours le respect passionné des principes, de la règle de Droit sans
lesquels il n’y a pas de démocratie digne!
D’autre part, nous voulions une fonction pédagogique à la transition
avec l’espoir d’instruire les populations par les actes des principaux
acteurs dont le moindre n’est pas le Premier Ministre, qui
malheureusement, n’a pas été à la hauteur.
Mieux, nous estimions que les démocrates devaient se définir par rapport
aux principes dont ils se réclament pour espérer rallier des éléments
notables de l’armée et fragiliser son chef qui n’aurait eu d’autre choix
que de se rallier. J’ajoute que c’est au nom de ces principes que nous
avons condamné l’exclusion du RPT des élections prévues a l’époque,
condamne le coup de force de Kodjo pour le poste de Premier Ministre.
Imagine-t-on un équipage sans boussole?
TOGOFORUM : Pensez-vous que le Général Eyadema aurait compose
avec la Conférence Nationale si votre stratégie avait été adoptée?
MAS : Je constate qu’il a fini par accepter le principe de la
Conférence Nationale, il est vrai, sous la pression du FAR et de la rue.
Je rappelle que l’armée a siégé à la Conférence avant de la boycotter!
Comment a t-on pu laisser passer cette chance inouïe de peser sur
l’armée et son chef pour la suite et de
réduire les risques d’une transition conflictuelle?
TOGOFORUM : Quelle proposition
de sortie de crise faites-vous pour le Togo?
MAS : A cet égard, nous
sommes en consultation avec nos proches de la Diaspora et de l'Intérieur.
Quand bien même j’aurais un plan, je m’interroge sur l’opportunité de le
rendre public alors que personne ne nous a rien demandé. Au surplus,
nous sommes encore hantés par le passé récent et plus particulièrement
les souvenirs du FAR.
TOGOFORUM: Puisque notre pays se retrouve dans une impasse
absolue, confirmez-vous l’existence d’un plan au niveau de la CFA
MAS: Non seulement, je le confirme mais je précise qu'il s'agit
d'un plan en 8 points! Je suis disponible pour en discuter avec qui veut!
TOGOFORUM: Vous pourriez quand même lever un petit coin de
voile dans le cadre de cet entretien !
MAS: J’y consens volontiers :
Le premier point est une exigence d’amnistie. Elle s’impose car on ne
peut discuter de l’avenir de la démocratie alors que nous déplorons
encore dans ce pays des détenus et des exilés politiques. Cela n’aurait
pas de sens. J’ajoute que pour donner de la consistance à ce dialogue,
il faudra se pencher sur la représentativité des participants audit
dialogue.
L’amnistie sera un début de gage de bonne volonté de la part de ceux qui
ont avec brutalité remis en cause le processus démocratique.
Le deuxième point du plan traite des problèmes de sécurité. Vous me
permettrez de ne pas en dire davantage. Il va de soi qu’il n’y aura pas
de dialogue sous la menace des baïonnettes ou des commandos de la mort.
TOGOFORUM : Quel bilan pouvez-vous
faire de 13 ans de lutte pour la démocratie au Togo?
MAS :
Nous aurons beaucoup appris pendant cette période sur nous-mêmes et sur
les autres.
Un constat s'impose: l'absence du sens de l'Etat chez nombre d'acteurs
politiques qui ont une fâcheuse tendance à confondre l'Etat et la Tribu.
Nous avons été attristés de constater la dérive tribaliste de certains "démocrates"
qui n'ont rien à envier au Régime actuel dont ils n'auront été que le
relais! Il s'ensuit qu'il n'y a pas encore une classe politique au sens
de la défense des intérêts supérieurs de la nation par des femmes et des
hommes qui peuvent s'opposer ou s'unir au nom de ce seul critère pris
comme le lien fondamental entre eux!
Nous avons aussi appris que si l'Etat ne peut faire le bonheur des
citoyens, il peut et doit y contribuer en leur assurant le premier des
besoins qui passe par le respect des Droits de chaque citoyenne et
citoyen: la sécurité et la protection.
Nous avons surtout appris que pour bien faire au Pouvoir, il faut être
en permanence habité par la crainte de mal faire et l'humilité.
Autrement, l'on est rattrapé par la colère des dieux et du peuple! Avis
aux prétendants! Les démocrates togolais ont une revanche a prendre sur
eux-mêmes.
TOGOFORUM :
Nous autres doutons que tous les leaders
aient appris quoi que ce soit, mais le plus important c’est de savoir si le peuple a
appris.
Par exemple, dans les débats, on constate que
beaucoup de Togolais confondent justice et vindicte populaire. Que faire, Maître Sitti ?
MAS : Mon vœu le plus cher est que ce peuple ait
appris et compris ce qui lui est arrivé, et que pour rien au monde il ne
doive plus retomber dans les mêmes travers.
Cela étant, je partage votre préoccupation sur la vindicte populaire et
ses conséquences forcément fâcheuses pour la cohésion nationale !
Malheureusement c’est l’un des nombreux legs des régimes totalitaires et
la tendance c’est de substituer la vindicte populaire à la justice
officielle parce que celle-ci a cessé d’exister !
Les rancoeurs et les exacerbations de toutes sortes se cherchent un
exutoire dans la vindicte populaire qui n’est pas notre justice à nous
démocrates et qu’aucun démocrate sérieux ne saurait approuver, encore
moins encourager.
Seul un processus maîtrisé de passage de la dictature
à la démocratie peut permettre de
conjurer la vindicte populaire, du moins d’en circonscrire les effets.
Cela suppose une démarche psychologique sur les esprits et les
mentalités et aussi des mesures de justice sociale concrètes et
rapides pour désamorcer cette sombre perspective.
TOGOFORUM : A la lumière de ce qui
précède, peut-on conclure que les cafouillages de la Conférence
Nationale étaient prévisibles? D'aucuns pensent que cette conférence
n'est pas une référence; d'autres la ressentent avec regret comme une
occasion manquée pour notre pays! Qu'en dites-vous?
MAS : Les deux courants
d'opinion se rejoignent parfaitement. On pouvait espérer que le Premier
Ministre effaçât le souvenir de ce que vous appelez "les cafouillages"
de la Conférence en faisant preuve de poigne, d'élévation de vues, d'un
sens politique exceptionnel pour sauver ce qui pouvait encore l'être!
Mais Hélas! Il a vite montré ses limites et pis! Il n'a pas eu grand mal
à montrer qu'il n'était pas l'homme de la situation! Aussi bien le Haut
Conseil de la République (HCR) que les partis et leurs leaders confinés
dans leurs petits calculs douteux, sont coupables de n'avoir pas usé des
ressources de l'Acte Constitutionnel pour épargner son incurie au pays!
Et pourtant, on avait prévenu! Mais, personne n'était disposé à nous
écouter!
On ne s'est souvenu de notre avertissement qu'une fois sur les routes de
l'exil! Ainsi, va la Politique!
TOGOFORUM : Etait-il possible
de faire partir Eyadema par la rue sans une Conférence Nationale dont il
ne voulait pas? Souteniez-vous la déclaration de Me Agboyibo que le
départ d'Eyadema laisserait un vide difficile a combler?
MAS : La tenue d'une
Conférence Nationale était l'un des objectifs poursuivis par le FAR et
la Conférence devait déboucher sur un changement de régime. Disons
qu'elle était perçue par beaucoup comme une voie pacifique vers un
changement de système.
Mais, la mobilisation des populations pouvait entraîner une dynamique,
telle que le changement voulu pouvait se produire sans le recours à la
Conférence nationale. Il aurait fallu le prévoir et l'intégrer au vu de
l'évolution possible des esprits et du rapport de forces!
Ma stratégie, lorsque j'ai conçu le FAR, mais que je n'ai jamais pu
mettre en oeuvre pour les raisons déjà exposées, prévoyait la formation
d'un "shadow cabinet" avec des personnalités extérieures au FAR. dont il
fallait, à mon sens, élargir la base politique et accroître le prestige
et la crédibilité! Vous aurez compris que dans une telle optique, tout
était prévu pour gérer une éventuelle vacance du Pouvoir sous l'action
concertée de la rue et d'autres forces vives, ce qui n'aurait pas manque
d'exercer une attraction certaine sur l'armée ! Aussi, l'idée exprimée
par Me Agboyibo sur RFI. à l’époque ne pouvait que susciter malaise et
interrogations. J'en ai fait part a l'ancien leader du FAR. en son
temps.
TOGOFORUM : Etiez-vous a la
conférence de presse de l'opposition togolaise du 6 Juin 1991 a Auba,
celle qui, à notre avis, constituait la première sortie publique de
l'opposition togolaise? Monsieur Antoine Folly avait réaffirmé que les
acteurs au sein du FAR étaient des "juristes du diable en service
télécommandé." Me Koffigoh, très fâché, avait retroussé les manches
pour une partie de boxe. Etiez-vous aussi vexé par cette façon de
présenter les juristes du FAR?
MAS : Etre "démocrate",
c'est un état d'esprit et une façon d'être!
Tant que l'on n'aura pas compris que c'est le B-A BA de la démocratie,
on risque de passer pour de "faux charlatans".
Antoine Folly avait le droit de critiquer l'action du FAR! Quelle action
humaine peut se croire à l'abri de toute critique? Comprenons ces
petites choses pour gagner notre bataille commune pour la démocratie!
Comment les chantres de la démocratie, peuvent-ils s'offusquer de se
voir critiques? Que penserait Jacques Chirac de nous? Aucune critique
n'est tendre et un démocrate doit savoir encaisser! Même si je réclame
de l'indulgence pour le FAR, cet incident n'en comporte pas moins une
leçon: A savoir qu’on ne s'improvise pas leader et que la politique ne
tolère pas l'amateurisme! C'est aussi l'une des raisons de l'échec de
l'Opposition togolaise.
TOGOFORUM : Comment
comptez-vous éradiquer les idées et pratiques tribales qui se sont si
dangereusement exacerbées sous Eyadema?
MAS : C'est le fonds de
commerce des "politiciens", c'est-à-dire de gens qui n'ont rien a offrir.
Mais l'homme politique au sens noble du terme, sait qu'il est au service
de la Cité et non des corporatismes douteux! J'ai déjà dit mon amertume
que ce fonds de commerce d'Eyadema et autres Bédié ... a trouve des
relais au sein des démocrates. Si ce n'est pas la chasse aux "grandes
familles du Sud", c'est la curée contre la "Bourgeoisie côtière."
Je voudrais ici, lancer un appel solennel et pressant à tous les
démocrates sincères pour un vaste regroupement autour de la Convention
pour reconstruire la terre de nos aïeux sur des bases authentiquement
démocratiques, condition nécessaire pour un redressement culturel,
moral et spirituel profond dans la liberté et la solidarité.
Aussi, le moment venu, il faudra entre autres agir sur les structures
administratives et politiques à l'échelon local ; je peux vous assurer
que nos propositions étonneront! La philosophie qui les inspire se
résume dans cette formule:" Moins d'Etat partisan et davantage d'Etat
arbitre. Oui! le mal, c'est l'Etat partisan et mesquin!
TOGOFORUM : Pourriez-vous
nous présenter votre organisation, la CFA? Est-ce un parti politique,
une organisation de défense des droits de l'homme? Qu'est-ce que c'est?
MAS : Notre ambition qui
couvre l'espace national et va au-delà, s'accommode mal de du cadre
étroit des organisations de défense
des droits de l'homme et se défie de l’esprit partisan et caporaliste
des partis politiques traditionnels. A la Convention, on se définit par
rapport à des principes d'action, à une certaine idée de l'Action
politique et aux intérêts supérieurs du pays. A la Convention,
l'idéologie explique et éclaire l'action; elle ne la précédé pas sinon
l'action politique se confond avec des à priori au lieu de prendre en
compte les réalités, les seules qui comptent en Politique! Aussi, les
membres de la Convention, ont-ils en commun la Passion du Bien Public,
le service de l'Autre, une nouvelle approche des problèmes de
développement et des relation Nord Sud et enfin la volonté de
Réhabiliter l'Afrique! Ils ne se cachent pas la difficulté de la tache
mais restent convaincus que le meilleur des arguments, c'est encore et
toujours l'action sur le terrain en liaison et a l'écoute des
populations concernées!
TOGOFORUM : Comment savoir si
la CFA. n'est pas une organisation de plus au Togo sans réel impact?
MAS : S'il y avait encore un
doute à ce sujet, la constance de mes convictions et de mon engagement
politiques depuis 35 ans pendant que mes compagnons sont allés à la "Soupe,"
mon action à
la tête de nombre d'organisations
estudiantines, politiques et professionnelles comme le Groupement des
Avocats d'Afrique Noire en France (GAANF), les demandes d'adhésion et
témoignages de sympathie recueillis sur notre site, sont autant de
signes que les coeurs et les esprits ont déjà adopté la CFA En attendant
de lui faire une place de choix dans les urnes!
TOGOFORUM : Qu'avez-vous à
dire a la jeunesse togolaise?
MAS : Je voudrais lui dire ma confiance
dans sa capacité à se bâtir rapidement un nouvel avenir prodigieux en
dépit de 40 années d'obscurantisme forcené! Je la crois encore capable
d'aller plus loin encore dans l'esprit de sacrifice dont elle ne cesse
de nous donner l'exemple, capable d'accéder a une véritable culture
démocratique pour peu qu'on lui en donne les moyens car c'est la clé de
l'avenir, capable enfin de s'arracher aux démons de la division pour
réaliser la mission que je lui assigne désormais: Accomplir le rêve
togolais et partant le rêve d'une Afrique définitivement debout!
TOGOFORUM : Et au peuple
togolais en général, que dites-vous?
MAS : Qu'un peuple qui a
connu l'un des plus cruels martyres de l'Histoire, se doit d'être grand
et fort; que le seul chemin pour y arriver passe par la connaissance et
le dépassement de soi vers toujours plus de perfection, mais sans jamais
rien céder sur sa liberté et sa dignité conquises au prix le plus élevé!
Enfin, à chacun et chacune, je propose de méditer au moins une fois par
jour, par semaine, par mois ou par an sur le thème suivant:" Qu'ai-je
fait pour mon pays et que dois-je faire pour lui?"
Je ne voudrais pas terminer sans tirer ma révérence
à Edem Kodjo
pour la décision courageuse qu’il vient de prendre de se retirer de la
vie publique. A sa manière, il vient d'ennoblir la Politique.
TOGOFORUM : Nous vous
remercions pour votre disponibilité. |