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TOGOFORUM :
Votre
organisation, la Jeunesse Unie pour la
Démocratie en Afrique a organisé le 22
avril dernier une conférence publique
sur la démission de l’ex-ministre de
l’intérieur M. François Esso BOKO.
Quels en étaient les objectifs ?
Rodrigue Kpogli
:
Le 22 avril 2005, alors que tous les
regards étaient rivés au scrutin
présidentiel du 24 avril, le ministre
de l’intérieur, chargé de
l’administration électorale a posé un
acte courageux et patriotique en
rendant le tablier et appelé à la
suspension du processus électoral en
cours. Il a préconisé une table ronde
à l’issue de laquelle, de véritables
élections devraient être organisées.
Nous avons estimé qu’en guise
d’anniversaire, il faut faire une
rétrospective analytique de la
jurisprudence politique que M. BOKO
avait inaugurée au Togo, tirer les
enseignements qui en découlent,
débattre de la question de l’impunité
et formuler des alternatives à la
crise togolaise. Nous avions voulu
aussi à travers cette conférence,
appeler les dirigeants togolais à
s’inspirer de cette jurisprudence.
TOGOFORUM :
Que voulez-vous dire par là ?
Rodrigue Kpogli
:
M. BOKO était un homme du régime. Mais
il a le mérite d’avoir refusé de faire
couler le sang du peuple togolais. Il
a immolé ses intérêts propres sur
l’autel du bien commun. Et cet acte
lucide est une référence à double
point de vue : militaire et politique.
Militaire, parce que l’ex-ministre
était un officier supérieur, chef
d’escadron de l’armée togolaise. En
rendant le tablier, M. BOKO a ainsi
refusé de faire couler le sang du
peuple togolais contrairement à ses
autres compagnons jusqu’au-boutistes.
Cet acte est une invite à tout
homme en arme de ne pas servir les
intérêts contraires aux idéaux
républicains.
Politique, parce que, M. BOKO
était ministre en fonction et de
surcroît, chargé d’organiser
l’élection du 24 avril. Une mission
fondamentalement politique. Sa
démission est un appel à tout
politique de rendre le tablier lorsque
l’intérêt général n’est pas au cœur de
son action.
En tout état de cause, l’acte de
l’ex-ministre est une exhortation aux
adeptes du régime ensanglanté du Togo
à refuser la solidarité dans la bêtise
noyée sous le vocable de la solidarité
gouvernementale. C’est tout simplement
un appel à la citoyenneté.
TOGOFORUM :
M. BOKO est-il selon vous l’espoir de
la jeunesse togolaise?
Rodrigue Kpogli
:
Nous n’avons pas la mission de créer
un père noël encore moins le messie
pour la jeunesse togolaise. La J.U.D.A
ne possède pas cette fabrique de
porteurs d’espoir.
Vous savez ? La jeunesse est elle-même
porteuse d’espoir. Donc dire que
l’espoir de la jeunesse viendrait de
« l’extérieur » est une négation des
capacités de cette tranche de la
population dont les traits
caractéristiques sont le dynamisme, la
force, la créativité et l’action.
C’est ainsi qu’à partir de ces
caractéristiques, nous mobilisons la
jeunesse sur la base des informations
justes. La jeunesse togolaise doit
aussi s’inspirer des modèles de
citoyenneté.
Notre démarche consiste à appeler à
une prise de conscience individuelle
qui débouche sur celle collective. Les
organisations de jeunesse pour
atteindre ces objectifs, doivent
œuvrer dans le seul et unique but de
démocratiser le Togo. Il faut conjurer
les démons de la division pour l’union
sacrée en faveur de luttes qui valent
la peine et des leaders de jeunesse
dont la franchise des propos traduit
la sincérité des intentions, qui
elles-mêmes sont en conformité avec
des actes qu’ils posent. Et non des
leaders aux aguets pour capter des
sources de financements ou encore au
devant de la scène pour jouer au
m’as-tu vu juste pour se positionner à
être nommé à tel ou tel poste. Nous
devons dépasser le nombrilisme et le
carriérisme, ce sont les enjeux
d’aujourd’hui qui l’exigent.
TOGOFORUM :
Votre
conférence ne fait-elle pas de M. BOKO
un nouveau leader dont l’émergence est
ainsi facilitée ?
Rodrigue Kpogli
:
La J.U.D.A ne servira pas de tableau
d’affichage à quelque courant de
pensée que ce soit. Notre organisation
ne sera pas non plus le principal sur
lequel viendra se greffer un leader
émergent. Nous entendons nous-mêmes
être à l’avant-garde de la bataille
pour la démocratie dans notre pays, et
ceci dans la dignité.
TOGOFORUM :
L’opposition togolaise avait-t-elle saisi la portée de la démission
du ministre chargé de l’administration électorale ?
Rodrigue Kpogli
:
Absolument pas !
Sinon elle aurait renoncé à participer à un scrutin décrié par le
principal organisateur. L’opposition n’avait pas saisi ce coup de
Trafalgar de M. BOKO pour placer la soi-disant communauté
internationale devant ses responsabilités. L’opposition togolaise,
jusqu’à ce jour, n’arrive pas à confectionner son propre agenda, ses
propres priorités et ses propres moyens de combat. Elle s’accroche,
s’aliène à l’agenda de la « communauté internationale » alors
que les motivations et les priorités ainsi que le calendrier de
celle-ci, par expérience, ne sont pas ceux des peuples martyrisés.
Le plus souvent d’ailleurs, les peuples ne sont martyrisés que grâce
à l’appui actif ou passif de cette « communauté internationale ».
TOGOFORUM :
Justement
M. KPOGLI, parlant de l’opposition, elle est actuellement en
dialogue avec le pouvoir. Pensez-vous qu’elle puisse peser sur les
débats ?
Rodrigue Kpogli
:
Avec quels
moyens va-t-elle pouvoir le faire? D’ailleurs ce dialogue est un
marchandage. Visiblement certains responsables de partis veulent
aller au gouvernement et ils veulent le faire par le
truchement d’un certain dialogue politique au vu et au su de tous
dans le souci d’éviter les critiques d’une population légitimement
nerveuse.
Ce qui se passe
actuellement à la salle Evala de l’hôtel 02 Février s’apparente à
une comédie mieux une tragi-comédie.
TOGOFORUM :
Pensez-vous alors que le dialogue tel qu’il se déroule actuellement
est un autre marché de dupes ?
Rodrigue Kpogli
:
Ecoutez ! Le
dialogue a été ouvert à quelques jours seulement de l’anniversaire
de la parenthèse de sang de Faure Gnassingbé. Et ceci a eu le double
effet d’orienter tous les regards vers cette rencontre de dupes -
alors que le sang de nos concitoyennes et concitoyens exige de nous
des manifestations contre l’impunité et pour des mesures de
confiance favorisant le retour des réfugiés togolais - et de
légitimer le pouvoir en place par la participation des responsables
de l’opposition. Par ailleurs, par l’ouverture du fameux dialogue et
l’annonce de la célébration de 27 avril, Faure Gnassingbé a réussi à
hypnotiser l’ensemble des défenseurs des droits humains et la
famille des démocrates. Cela a émoussé les initiatives citoyennes
qui devraient être organisées.
Où est alors le sérieux dans tout ceci. Le seul gagnant de cette
mascarade c’est le régime qui a ainsi réussi à franchir le cap de
l’an un sans contestation populaire et a trouvé une certaine
légitimité à vil prix. L’opposition en est responsable, car elle n’a
pu éviter de cautionner ce subterfuge grotesque.
TOGOFORUM :
Etes-vous
en train d’appeler à une nouvelle classe politique ?
Rodrigue Kpogli
:
La nouvelle classe
politique ne tombera pas du ciel. Il faut travailler à cela. Les
acteurs politiques d’aujourd’hui, finalement, n’existent que de nom.
Ils sont devenus des acteurs au sens théâtral du terme n’esquissant
le moindre geste que sur recommandations de leurs metteurs en scène.
D’autres sont purement et simplement des intermittents du spectacle
politique. Ils ont trop subi les estocades du pouvoir de Lomé 2.
Mais, il ne nous appartient pas de les licencier. Nous n’avons
embauché aucun leader politique pour prétendre aujourd’hui les
mettre à la retraite. Seul le peuple congédie les hommes politiques.
A notre sens, le peuple togolais ne peut raisonnablement plus exiger
trop de choses de certains de ces responsables au crépuscule de leur
vie politique et liés à certains hommes du pouvoir par des relations
confrériques.
TOGOFORUM :
Que
voulez-vous dire en parlant de relations confrériques ?
Rodrigue Kpogli
:
Il est beaucoup de
responsables de l’opposition qui sont dans des sectes et autres
sociétés secrètes telles que la franc-maçonnerie au même titre que
certains membres du parti au pouvoir. Ces liaisons font qu’en
réalité, il ne se joue rien d’autres que des matchs amicaux entre
les deux pôles.
TOGOFORUM :
Deux
organisations de la société civile, le REFAMP et le GF2D sont au
dialogue national. Pensez-vous qu’elles puissent jouer pleinement
leur rôle ?
Rodrigue Kpogli
:
Le REFAMP et le
GF2D ont été à la Commission Nationale Electorale Indépendante
(CENI) et avaient proclamé les faux résultats du scrutin
présidentiel du 24 avril 2005.
Le REFAMP est dirigé par la présidente de la CENI, une mère de
famille qui n’a pas eu l’instinct maternel de ne pas jeter le bébé
avec l’eau du bain. Sans cœur ni esprit républicain, elle a donné
des résultats tronqués, couronnant ainsi en toute illégitimité Faure
Gnassingbé. Le GF2D s’était rendu complice de ce fait dès lors qu’il
ne s’est jamais publiquement prononcé sur l’exactitude des chiffres
proclamés et qui ont occasionné des morts, des blessés, des déplacés
et des exilés. Le GF2D n’a pas non plus rendu compte de ses actes au
CASCOST dont il est membre. Lorsque nous avions posé la question, un
avocat proche de ce groupe nous a dit que le GF2D est allé à la CENI
à titre individuel.
Quel rôle ces deux organisations de femmes ayant installé leurs lits
dans l’antichambre du pouvoir, vont-elles jouer ? Franchement, nous
ne pensons pas que le REFAMP soit de la société civile et que le
GF2D soit représentatif. Le GF2D est allé certainement à ce dialogue
à titre individuel comme à la CENI. La plupart des participants au
dialogue connaissent ces réalités mais se taisent. Au finish, c’est
un gentlemen’s agreement de bonnes consciences qui prévaut sur les
intérêts du peuple togolais.
TOGOFORUM :
Mais, il y
a eu une Assemblée Générale du CASCOST qui a élu le GF2D à sa
coordination. Donc, en toute logique le GF2D parle au nom de ce
collectif auquel vous appartenez.
Rodrigue Kpogli
:
Cette Assemblée
Générale a été organisée pour légitimer le GF2D au prétendu
dialogue. Beaucoup de choses se sont passées. Nous ne souhaitons pas
entrer dans les détails. Ce qui s’était passé en réalité à l’AG du
22 avril dernier, c’est moins une élection qu’une cooptation. Les
postes ont été partagés avant l’Assemblée Générale.
Le plan tel que ficelé visait à couper l’herbe sous les pieds de
certaines associations plus sérieuses et ranger les organisations de
jeunesse membres du CASCOST dans les commissions afin qu’elles
n’influencent pas les décisions de l’exécutif. Nous avions protesté
contre ces différents plans. Nous avions même dit à certains aînés
que si ces plans aboutissaient, la jeunesse se sentirait écartée et
ne donnera plus le meilleur d’elle-même, mais nous n’avions pas été
écoutés. Je rappelle au passage que c’est nous les jeunes qui,
descendons le plus souvent sur le terrain.
Nous réitérons ici les propos que nous avions tenus lors de l’AG
ajourné du collectif en décembre 2005 : le peuple togolais est
pris en otage par une pègre internationale et une mafia interne.
C’est dommage !
TOGOFORUM :
A vous
entendre, on a l’impression que vous rejetez le dialogue. Alors que
proposez-vous ?
Rodrigue Kpogli
:
Non, dans l’absolu
nous ne rejetons pas le dialogue. La société togolaise est gravement
blessée. Nous sommes conscients qu’on ne peut bâtir une nation sur
des amertumes et sur des ressentiments. Convaincus que les
mots suturent les cicatrices pour replier les rebords de la blessure
l’un sur l’autre et la refermer en laissant une trace qui sera
porte-parole, témoin de l’histoire, nous devons renouer avec la
parole.
En revanche ce que nous reprochons à ce qu’on appelle actuellement
dialogue, c’est sa légèreté et ses réelles motivations. A notre
avis, d’autres acteurs doivent y participer à la mesure de leur
implication dans la crise ou leur influence dans la vie nationale.
Et parmi ceux-ci, figurent l’armée, les églises, les organisations
de défense des droits humains, la jeunesse et la diaspora…Il est par
exemple nécessaire que l’armée déballe les motivations réelles qui
la poussent à tuer et empêcher l’émergence d’un Togo démocratique et
juste. On ne doit pas non plus oublier la question des milices.
On peut appeler ceci dialogue, conférence nationale ou table ronde ;
l’essentiel c’est de poser les problèmes les uns après les autres et
leur trouver des solutions avec une feuille de route dont la clarté
ne doit souffrir d’aucune ambiguïté.
Au cours de cette rencontre, le pouvoir illégitime de Faure
Gnassingbé doit être à l’écoute et agir de manière convaincante,
sincère et résolue dans le sens de sortir le Togo à jamais des
ténèbres où feu Eyadema et lui-même l’ont plongé. Il ne pourrait en
être autrement pour espérer un début d’acceptation de son pouvoir
par le peuple.
TOGOFORUM :
Le pouvoir
a célébré cette année le 27 avril et réhabilité les anciens chefs
d’Etat togolais. Ne pensez-vous pas que c’est un signe d’ouverture
et de réconciliation qu’il faut saluer ?
Rodrigue Kpogli
:
Le régime a fait
d’une pierre deux coups. En donnant l’impression de célébrer
l’indépendance du Togo, Faure Gnassingbé célébrait en réalité son
avènement au pouvoir officiellement proclamé le 26 avril 2005 par la
CENI.
Nous sommes de ceux qui pensent qu’on ne peut réconcilier le peuple
togolais rien que par les fêtes. C’est insurmontable qu’on fasse la
fête aux côtés des cadavres, des blessures encore saignantes et des
réfugiés qui souffrent dans les camps au Bénin et au Ghana. La
réconciliation ne se décrète pas. Il faut enclencher le processus en
reconnaissant très clairement que ce sont les militaires qui
dirigent le Togo et que la présidence n’est qu’une annexe du
ministère de la défense. Ensuite, il faut que les acteurs des
différents crimes commis au Togo fassent allégeance à la vérité et à
la justice.
L’évanescence des responsabilités dans l’anonymat du « nous »
est fondement d’une fuite permanente et donc inacceptable. Enfin, la
réconciliation sera faite dès lors que le peuple togolais retrouvera
sa souveraineté démocratique en ayant le pouvoir de se doter
lui-même des dirigeants à sa convenance et que les richesses dont il
a été dépouillé lui seront retournées. Tout compte fait, nous sommes
d’un même espace et nous devons travailler sincèrement pour ne pas
répéter la bêtise de cette nuit d’obscurantisme et de haine imposée
par les chantres putatifs de la paix et de la stabilité.
Lorsqu’on aligne les images des anciens chefs d’Etat du Togo l’une
après l’autre, est ce cela la réhabilitation ? Au nom d’une certaine
réconciliation décrétée d’ailleurs par les bourreaux, on ne peut
tolérer la dangereuse confusion de mettre sur un pied d’égalité ceux
qui ont versé leur sang pour l’indépendance et ceux qui ont fait la
guerre d’Algérie ou d’Indochine. Le 27 avril, c’est la mémoire de
ceux qui ont versé leur sang pour la patrie et non celle de ceux qui
ont versé le sang du peuple pour leur propre survie et pour les
intérêts de la métropole.
TOGOFORUM : Merci
Monsieur Kpogli |