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Un
éclairage sur les questions monétaires actuelles
avec le Professeur Jérémie Mbow KADOUMTA
TOGOFORUM:
M. Jérémie KADOUMTA, vous êtes professeur d’économie à la Faculté
des Sciences Economiques et de Gestion de l’Université de Lomé au Togo.
Merci d’accepter de nous éclairer en ce moment d’énormes changements
économiques et monétaires.
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA:Je remercie TOGOFORUM de m’associer à cet entretien sur les problèmes
économiques et monétaires d’actualité.
TOGOFORUM:
L’Union économique et monétaire (UEM) est devenue une réalité depuis
le 1er janvier 2002 avec l’entrée en vigueur de l’euro.
Quelles
idées animent l’économiste africain que vous êtes?
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA: Il
convient tout d’abord d’apprécier à leur juste valeur les résultats
atteints aujourd’hui par l’Union européenne sur la voie de l’intégration
économique et monétaire. Ces résultats positifs sont le fruit d’un
travail long et patient mené depuis 1957. C’est une expérience que les
pays africains que nous sommes devons méditer sur la voie de notre
recherche d’intégration. Les pays d’Afrique, des Caraïbes et du
Pacifique doivent pouvoir profiter de cette zone de stabilité monétaire
qui certainement deviendra plus performante, en améliorant la compétitivité
des produits qu’ils exportent dans cette zone.
TOGOFORUM:
Comment
les pays ACP tireront-ils profit de l’existence de l’euro?
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA:
Les relations qui lient les 69 pays d’Afrique, des Caraïbes et du
Pacifique (pays ACP) avec l’Union Européenne (UE) visent à encourager
le développement par le commerce, en offrant un accès aisé à leurs
produits au marché européen. Donc, d’une façon générale pour les
pays ACP qui développent des relations commerciales importantes avec les
pays membres de l’UE dans le cadre de la convention ACP/UE,
l’introduction de l’euro en remplacement des différentes monnaies
nationales va simplifier les échanges (une devise en remplace une
multiplicité de devises) et faciliter
le choix des partenaires; un autre avantage est la réduction des coûts
de transaction. Ces avantages ne seront substantiels que si les pays ACP
font des efforts pour accroître leurs échanges en direction de l’Union
en devenant plus compétitifs. D’un autre coté, l’existence de
l’euro se traduira par une amélioration de la performance économique
dans sa zone dont pourront bénéficier les pays ACP
dans le cadre des accords de coopération ACP/UE.
TOGOFORUM:
En
réponse à la question : «quels sont les effets de l’Union économique
et monétaire sur la zone franc?», les experts de l’Union Européenne
affirment que « l’introduction de l’euro n’a pas affecté la
zone monétaire du franc CFA, qui comprend la France et 14 pays africains
ayant lié leur monnaie au franc français. Le seul changement a été le
remplacement de la parité des monnaies locales avec le franc français
par la parité avec l’euro.» cf. Quest
- la nouvelle monnaie pour l'Europe
Expliquez-nous
un peu le mécanisme et dites-nous si nous sommes à l’abri d’une dévaluation
officielle du franc CFA.
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA:
Il est juste de dire que l’introduction de l’euro n’affecte en rien
la zone monétaire du franc CFA en dehors du remplacement de la parité du
franc CFA avec le franc français par la parité avec l’euro. Hier comme
aujourd’hui, le compte d’opération au Trésor français sert
d’instrument à la convertibilité du franc CFA, garantie par la France.
Hier avec le franc français ou aujourd’hui avec l’euro, nous avons
une parité fixe du franc CFA. Cette parité sera maintenue aussi
longtemps que la situation respective de nos économies sera maintenue.
Rien, en dehors de la bonne gestion de nos économies, ne peut nous mettre, comme vous
dites, «à l’abri» d’une dévaluation qui
n’intervient que pour éliminer un déséquilibre créé. La nouvelle
parité du franc CFA par rapport au FF intervenue en janvier 1994 ne
garantissait pas l’absence d’une nouvelle dévaluation, il en sera de
même avec la parité FCFA/euro.
TOGOFORUM:
Selon un communiqué de presse publié le 25 septembre 2001 à Paris, à
l’issue de la réunion des ministres des finances de la Zone franc, 1
euro vaut 655, 957 F CFA et 491,96775 F Comoriens.
Ne
peut-on pas dire que le franc CFA est déjà dévalué si l’on considère
sa nouvelle parité vis-à-vis de l’euro? E n effet, si l’on considère
le premier partenaire qu’est la France, ne peut-on pas conclure qu’il
y a un grand désavantage pour les pays africains de la zone franc, en ce
sens que la parité passe de 100 francs CFA pour un franc français à
sensiblement 700 francs CFA pour un euro ? Ce qui veut dire que le
pouvoir d’achat de la France se multiplie par 7 vis-à-vis du Togo par
exemple, alors qu’il décroît d’autant du Togo vers la France? La
parité est-elle fixe comme elle l’était avec le franc français à
l’abri de fluctuations?
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA: Premièrement, et d’un point de vue technique, rien ne change: comme
hier avec le franc français (1 FF = 100 francs CFA), aujourd’hui il y a
stricte fixité (sans marge de fluctuation) avec l’euro dans le rapport
1 euro = 655,957 francs CFA. Ceci n’exclut nullement la possibilité
d’un ajustement rendu nécessaire par l’évolution future des
économies.
Deuxièmement,
la nouvelle parité du franc CFA avec l’euro ne comporte en elle-même
aucun élément pouvant conduire à l’interpréter comme une dévaluation
ou la perte d’un pouvoir d’achat. En janvier 1994, lorsque le franc
CFA a été dévalué de 50 %, on est passé de 1 FF= 50 francs CFA à 1
FF = 100 francs CFA. Autrement dit, pour la même marchandise importée de
France et d’une valeur de 1 FF, il fallait désormais débourser non pas
50 francs CFA mais 100 francs CFA. Le pouvoir d’achat de la monnaie était
donc divisé par deux : il y a eu perte de pouvoir d’achat. Hier,
une marchandise qui coûtait en France 6,55957 FF vaut aujourd’hui 1
euro. Hier nous l’achetions à 655,957 francs CFA. Aujourd’hui nous
l’avons à 1 euro c’est-à-dire la même valeur en FCFA. Il n’y a
pas eu perte de pouvoir d’achat.
TOGOFORUM:
En fait, que va-t-il advenir du compte
d’opération du trésor français qui garantissait en quelque sorte
l’existence et la parité franc CFA/franc français? Sera-t-il transféré
du trésor français à la Banque centrale européenne ? Autrement
dit, comment sera assurée la nouvelle parité franc CFA/euro?
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA:
Le problème de l’existence du compte d’opération auquel vous vous référez
et qui permet à la France de garantir la valeur du franc CFA est différent
de celui de la Banque centrale qui est une institution indépendante. Le
compte d’opération est ouvert au Trésor français et non à la Banque
de France. Autrement dit le compte d’opération continuera d’exister
dans les écritures du Trésor français aussi longtemps que la France
consentira à garantir la valeur du franc CFA, indépendamment du
transfert du pouvoir monétaire de la Banque de France à la Banque
centrale européenne. Pour le moment, la France a assuré
à ses partenaires qu’elle continuera de le faire c’est-à-dire
de céder aux banques centrales de la zone franc des euros qui ont remplacé
le franc français. Cela ne lui posera aucun problème particulier du
point de vue de la gestion de son budget.
TOGOFORUM:
M. Kadoumta, il y a très longtemps que la Communauté
Economiques des Etats de l'Afrique de l'Ouest
(CEDEAO)
a posé les bases d’une intégration économique et monétaire fiable. Même
si beaucoup reste à faire, la libre circulation des personnes et des
biens est une réalité, comparée à l’Afrique centrale par exemple où
un Gabonais a besoin d’un visa pour séjourner au Cameroun et vice versa.
Il existe même un passeport CEDEAO.
Qu’est-ce
qui empêche que la CEDEAO institue une zone monétaire commune à
l’instar de l’UEM?
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA:
Rien n’empêche la CEDEAO d’instituer
une zone monétaire commune. Mais, à l’instar de l’UEM, il
faut savoir se hâter lentement. En 1957, au moment où les pays européens
s’orientaient vers l’intégration de leurs économies, les promoteurs
caressaient l’idée de la création d’une zone monétaire. Mais cette
idée fut rapidement étouffée dans l’œuf. La raison avancée par les
experts qui conseillaient de ne rien faire de tel était que les relations
commerciales entre les différentes économies en question n’étaient
pas suffisamment intenses et qu’en conséquence, une monnaie qui leur
serait commune n’aurait aucune base solide. Aujourd’hui, près de 50
ans après, les échanges entre les Etats membres de l’Union européenne
représentent 60% de leur commerce total. Par contre, les relations
commerciales entre les pays au sein de la CEDEAO aujourd’hui sont plus
faibles qu’elles ne l’étaient pour l’Europe au moment où elle
avait refusé de s’engager sur la voie hasardeuse d’une monnaie
commune sans en avoir créé les conditions. L’établissement d’une
monnaie commune entre pays implique des politiques monétaires et fiscales
harmonisées, des niveaux de développement comparables, sans quoi, les
ressources vont fuir vers les pays plus développés au détriment des
autres, ce qui est le contraire de l’objectif visé.
TOGOFORUM:
Il existe au sein de la CEDEAO, à côté de l’Union
économique et monétaire ouest africaine
(UEMOA), l’Institut
monétaire de l’Afrique de l’ouest
(IMAO) qui a pour ambition d’«établir une Banque Centrale Commune avec
une monnaie unique pour la prospérité économique de la zone monétaire
de l’Afrique de l’Afrique de l’Ouest.» Cet institut regroupe la
Gambie, le Ghana, la Guinée, le Nigeria et la Sierra Léone.
Quel
commentaire pouvez-vous faire au sujet de la co-existence des deux
instances monétaires au sein de la CEDEAO. Le passage à une monnaie
unique sera-t-il plus aisé?
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA:
Depuis
1990, l’idée d’une monnaie commune à l’ensemble des pays membres
de la CEDEAO fait son petit bonhomme de chemin. Mais vous savez, à
l’intérieur de cet ensemble, vous avez deux groupes de pays: d’un côté
ceux qui sont organisés au sein de l’UEMOA et disposent d’une zone
monétaire avec le franc CFA comme monnaie commune et de l’autre les
pays qui gèrent leurs monnaies nationales.
On
peut dire que le premier groupe a réussi à imposer au second l’idée
d’une deuxième zone monétaire sur la base du raisonnement suivant
lequel il serait plus facile de négocier l’instauration d’une monnaie
commune à deux (zone franc CFA + 2ème zone à créer) plutôt
qu’à 6 (zone franc CFA + Gambie + Ghana + Guinée + Nigeria + Sierra-Léone).
Tant et si bien que dans leur déclaration d’Accra en décembre 1999,
les Présidents Rawlings du Ghana et Obasanjo du Nigeria se sont engagés
à créer cette zone regroupant les 5 pays cités.
Personnellement,
je pense que la coexistence des deux zones ne rend
ni plus aisé ni plus compliqué le passage à une monnaie unique.
Il est vrai que le rapprochement des positions est plus facile quand leur
nombre est réduit. Ce qui importe fondamentalement, c’est
d’intensifier les échanges entre les pays et d’arriver à harmoniser
les politiques. Pour le reste, le processus de création de la monnaie
unique au sein de la CEDEAO comporte les étapes suivantes : après
la création de l’Institut Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (West
African Monetary Institut) dont le siège est à Accra, il est prévu que
la deuxième monnaie soit crée en 2003 et que la fusion entre les deux
intervienne en 2004. C’est tout un programme!
TOGOFORUM:
Avant
de terminer, permettez-nous une question personnelle: Avez-vous des
ambitions politiques au Togo. Si oui, lesquelles?
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA: J’apprécie
la tribune qui m’est offerte pour
parler de mes ambitions politiques au Togo (tout le monde en a), mais je
ne souhaite pas m’étendre sur cette question qui me semble déconnectée
du contexte dans lequel nous avons évolué jusqu’ici dans cet entretien :
UEMOA, CEDEAO, ACP/UE, et maintenant contexte togolais. Un autre cadre
nous permettra de le faire. Je propose donc qu’on se passe de cette
question.
TOGOFORUM:
Votre
mot de conclusion M. Kadoumta.
M.
Jérémie Mbow KADOUMTA: Le
processus qui a amené les pays européens à la création de l’UEM est
exemplaire et l’on doit féliciter ceux qui l’ont conçu et mis en
oeuvre. Ce que nous avons sous nos yeux aujourd’hui, nous le répétons,
est le fruit d’une mûre réflexion et d’un travail patient.
Naturellement, toute intégration monétaire a un coût qui se traduit par
une perte d’indépendance économique et fiscale. Mais lorsqu’elle
réussit,
ses avantages en termes de performance économique et de stabilité
l’emportent sur les coûts. Au-delà de ces aspects positifs dont bénéficieront
en général les pays ACP qui leur sont liés par des accords de coopération
et par l’accès à leur marché, il est à espérer que les pays de la
CEDEAO qui rêvent d’une monnaie unique, sans jamais copier servilement,
s’inspirent de leur expérience.
TOGOFORUM:
Nous
vous remercions pour votre disponibilité. |