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Interview réalisée le 30 janvier 2002 à Lomé

Interviews

Un éclairage sur les questions monétaires actuelles
avec le Professeur Jérémie Mbow KADOUMTA 

TOGOFORUM:  M. Jérémie KADOUMTA, vous êtes professeur d’économie à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de l’Université de Lomé au Togo. Merci d’accepter de nous éclairer en ce moment d’énormes changements économiques et monétaires.  

M. Jérémie Mbow KADOUMTA:Je remercie TOGOFORUM de m’associer à cet entretien sur les problèmes économiques et monétaires d’actualité.

TOGOFORUM: L’Union économique et monétaire (UEM) est devenue une réalité depuis le 1er janvier 2002 avec l’entrée en vigueur de l’euro.

Quelles idées animent l’économiste africain que vous êtes?

M. Jérémie Mbow KADOUMTA: Il convient tout d’abord d’apprécier à leur juste valeur les résultats atteints aujourd’hui par l’Union européenne sur la voie de l’intégration économique et monétaire. Ces résultats positifs sont le fruit d’un travail long et patient mené depuis 1957. C’est une expérience que les pays africains que nous sommes devons méditer sur la voie de notre recherche d’intégration. Les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique doivent pouvoir profiter de cette zone de stabilité monétaire qui certainement deviendra plus performante, en améliorant la compétitivité des produits qu’ils exportent dans cette zone.  

TOGOFORUM: Comment les pays ACP tireront-ils profit de l’existence de l’euro?

M. Jérémie Mbow KADOUMTA: Les relations qui lient les 69 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (pays ACP) avec l’Union Européenne (UE) visent à encourager le développement par le commerce, en offrant un accès aisé à leurs produits au marché européen. Donc, d’une façon générale pour les pays ACP qui développent des relations commerciales importantes avec les pays membres de l’UE dans le cadre de la convention ACP/UE, l’introduction de l’euro en remplacement des différentes monnaies nationales va simplifier les échanges (une devise en remplace une multiplicité de devises) et  faciliter le choix des partenaires; un autre avantage est la réduction des coûts de transaction. Ces avantages ne seront substantiels que si les pays ACP font des efforts pour accroître leurs échanges en direction de l’Union en devenant plus compétitifs. D’un autre coté, l’existence de l’euro se traduira par une amélioration de la performance économique dans sa zone dont pourront bénéficier les pays ACP  dans le cadre des accords de coopération ACP/UE.  

TOGOFORUM: En réponse à la question : «quels sont les effets de l’Union économique et monétaire sur la zone franc?», les experts de l’Union Européenne affirment que « l’introduction de l’euro n’a pas affecté la zone monétaire du franc CFA, qui comprend la France et 14 pays africains ayant lié leur monnaie au franc français. Le seul changement a été le remplacement de la parité des monnaies locales avec le franc français par la parité avec l’euro.» cf. Quest - la nouvelle monnaie pour l'Europe

Expliquez-nous un peu le mécanisme et dites-nous si nous sommes à l’abri d’une dévaluation officielle du franc CFA. 

M. Jérémie Mbow KADOUMTA: Il est juste de dire que l’introduction de l’euro n’affecte en rien la zone monétaire du franc CFA en dehors du remplacement de la parité du franc CFA avec le franc français par la parité avec l’euro. Hier comme aujourd’hui, le compte d’opération au Trésor français sert d’instrument à la convertibilité du franc CFA, garantie par la France. Hier avec le franc français ou aujourd’hui avec l’euro, nous avons une parité fixe du franc CFA. Cette parité sera maintenue aussi longtemps que la situation respective de nos économies sera maintenue. Rien, en dehors de la bonne gestion de nos économies, ne peut nous mettre, comme vous dites, «à l’abri» d’une dévaluation qui n’intervient que pour éliminer un déséquilibre créé. La nouvelle parité du franc CFA par rapport au FF intervenue en janvier 1994 ne garantissait pas l’absence d’une nouvelle dévaluation, il en sera de même avec la parité FCFA/euro. 

TOGOFORUM: Selon un communiqué de presse publié le 25 septembre 2001 à Paris, à l’issue de la réunion des ministres des finances de la Zone franc, 1 euro vaut 655, 957 F CFA et 491,96775 F Comoriens.

Ne peut-on pas dire que le franc CFA est déjà dévalué si l’on considère sa nouvelle parité vis-à-vis de l’euro? E n effet, si l’on considère le premier partenaire qu’est la France, ne peut-on pas conclure qu’il y a un grand désavantage pour les pays africains de la zone franc, en ce sens que la parité passe de 100 francs CFA pour un franc français à sensiblement 700 francs CFA pour un euro ? Ce qui veut dire que le pouvoir d’achat de la France se multiplie par 7 vis-à-vis du Togo par exemple, alors qu’il décroît d’autant du Togo vers la France? La parité est-elle fixe comme elle l’était avec le franc français à l’abri de fluctuations?  

M. Jérémie Mbow KADOUMTA: Premièrement, et d’un point de vue technique, rien ne change: comme hier avec le franc français (1 FF = 100 francs CFA), aujourd’hui il y a stricte fixité (sans marge de fluctuation) avec l’euro dans le rapport 1 euro = 655,957 francs CFA. Ceci n’exclut nullement la possibilité d’un ajustement rendu nécessaire par l’évolution future des économies.

Deuxièmement, la nouvelle parité du franc CFA avec l’euro ne comporte en elle-même aucun élément pouvant conduire à l’interpréter comme une dévaluation ou la perte d’un pouvoir d’achat. En janvier 1994, lorsque le franc CFA a été dévalué de 50 %, on est passé de 1 FF= 50 francs CFA à 1 FF = 100 francs CFA. Autrement dit, pour la même marchandise importée de France et d’une valeur de 1 FF, il fallait désormais débourser non pas 50 francs CFA mais 100 francs CFA. Le pouvoir d’achat de la monnaie était donc divisé par deux : il y a eu perte de pouvoir d’achat. Hier, une marchandise qui coûtait en France 6,55957 FF vaut aujourd’hui 1 euro. Hier nous l’achetions à 655,957 francs CFA. Aujourd’hui nous l’avons à 1 euro c’est-à-dire la même valeur en FCFA. Il n’y a pas eu perte de pouvoir d’achat. 

TOGOFORUM: En fait, que va-t-il advenir du compte d’opération du trésor français qui garantissait en quelque sorte l’existence et la parité franc CFA/franc français? Sera-t-il transféré du trésor français à la Banque centrale européenne ? Autrement dit, comment sera assurée la nouvelle parité franc CFA/euro? 

M. Jérémie Mbow KADOUMTA: Le problème de l’existence du compte d’opération auquel vous vous référez et qui permet à la France de garantir la valeur du franc CFA est différent de celui de la Banque centrale qui est une institution indépendante. Le compte d’opération est ouvert au Trésor français et non à la Banque de France. Autrement dit le compte d’opération continuera d’exister dans les écritures du Trésor français aussi longtemps que la France consentira à garantir la valeur du franc CFA, indépendamment du transfert du pouvoir monétaire de la Banque de France à la Banque centrale européenne. Pour le moment, la France a assuré  à ses partenaires qu’elle continuera de le faire c’est-à-dire de céder aux banques centrales de la zone franc des euros qui ont remplacé le franc français. Cela ne lui posera aucun problème particulier du point de vue de la gestion de son budget.  

TOGOFORUM: M. Kadoumta, il y a très longtemps que la Communauté Economiques des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) a posé les bases d’une intégration économique et monétaire fiable. Même si beaucoup reste à faire, la libre circulation des personnes et des biens est une réalité, comparée à l’Afrique centrale par exemple où un Gabonais a besoin d’un visa pour séjourner au Cameroun et vice versa. Il existe même un passeport CEDEAO.  

Qu’est-ce qui empêche que la CEDEAO institue une zone monétaire commune à l’instar de l’UEM? 

 M. Jérémie Mbow KADOUMTA: Rien n’empêche la CEDEAO d’instituer  une zone monétaire commune. Mais, à l’instar de l’UEM, il faut savoir se hâter lentement. En 1957, au moment où les pays européens s’orientaient vers l’intégration de leurs économies, les promoteurs caressaient l’idée de la création d’une zone monétaire. Mais cette idée fut rapidement étouffée dans l’œuf. La raison avancée par les experts qui conseillaient de ne rien faire de tel était que les relations commerciales entre les différentes économies en question n’étaient pas suffisamment intenses et qu’en conséquence, une monnaie qui leur serait commune n’aurait aucune base solide. Aujourd’hui, près de 50 ans après, les échanges entre les Etats membres de l’Union européenne représentent 60% de leur commerce total. Par contre, les relations commerciales entre les pays au sein de la CEDEAO aujourd’hui sont plus faibles qu’elles ne l’étaient pour l’Europe au moment où elle avait refusé de s’engager sur la voie hasardeuse d’une monnaie commune sans en avoir créé les conditions. L’établissement d’une monnaie commune entre pays implique des politiques monétaires et fiscales harmonisées, des niveaux de développement comparables, sans quoi, les ressources vont fuir vers les pays plus développés au détriment des autres, ce qui est le contraire de l’objectif visé. 

TOGOFORUM:   Il existe au sein de la CEDEAO, à côté de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), l’Institut monétaire de l’Afrique de l’ouest (IMAO) qui a pour ambition d’«établir une Banque Centrale Commune avec une monnaie unique pour la prospérité économique de la zone monétaire de l’Afrique de l’Afrique de l’Ouest.» Cet institut regroupe la Gambie, le Ghana, la Guinée, le Nigeria et la Sierra Léone.  

Quel commentaire pouvez-vous faire au sujet de la co-existence des deux instances monétaires au sein de la CEDEAO. Le passage à une monnaie unique sera-t-il plus aisé? 

M. Jérémie Mbow KADOUMTA: Depuis 1990, l’idée d’une monnaie commune à l’ensemble des pays membres de la CEDEAO fait son petit bonhomme de chemin. Mais vous savez, à l’intérieur de cet ensemble, vous avez deux groupes de pays: d’un côté ceux qui sont organisés au sein de l’UEMOA et disposent d’une zone monétaire avec le franc CFA comme monnaie commune et de l’autre les pays qui gèrent leurs monnaies nationales.

On peut dire que le premier groupe a réussi à imposer au second l’idée d’une deuxième zone monétaire sur la base du raisonnement suivant lequel il serait plus facile de négocier l’instauration d’une monnaie commune à deux (zone franc CFA + 2ème zone à créer) plutôt qu’à 6 (zone franc CFA + Gambie + Ghana + Guinée + Nigeria + Sierra-Léone). Tant et si bien que dans leur déclaration d’Accra en décembre 1999, les Présidents Rawlings du Ghana et Obasanjo du Nigeria se sont engagés à créer cette zone regroupant les 5 pays cités.

Personnellement, je pense que la coexistence des deux zones ne rend  ni plus aisé ni plus compliqué le passage à une monnaie unique. Il est vrai que le rapprochement des positions est plus facile quand leur nombre est réduit. Ce qui importe fondamentalement, c’est d’intensifier les échanges entre les pays et d’arriver à harmoniser les politiques. Pour le reste, le processus de création de la monnaie unique au sein de la CEDEAO comporte les étapes suivantes : après la création de l’Institut Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (West African Monetary Institut) dont le siège est à Accra, il est prévu que la deuxième monnaie soit crée en 2003 et que la fusion entre les deux intervienne en 2004. C’est tout un programme! 

TOGOFORUM: Avant de terminer, permettez-nous une question personnelle: Avez-vous des ambitions politiques au Togo. Si oui, lesquelles? 

M. Jérémie Mbow KADOUMTA: J’apprécie la tribune qui m’est offerte  pour parler de mes ambitions politiques au Togo (tout le monde en a), mais je ne souhaite pas m’étendre sur cette question qui me semble déconnectée du contexte dans lequel nous avons évolué jusqu’ici dans cet entretien : UEMOA, CEDEAO, ACP/UE, et maintenant contexte togolais. Un autre cadre nous permettra de le faire. Je propose donc qu’on se passe de cette question. 

TOGOFORUM: Votre mot de conclusion M. Kadoumta. 

M. Jérémie Mbow KADOUMTA: Le processus qui a amené les pays européens à la création de l’UEM est exemplaire et l’on doit féliciter ceux qui l’ont conçu et mis en oeuvre. Ce que nous avons sous nos yeux aujourd’hui, nous le répétons,  est le fruit d’une mûre réflexion et d’un travail patient. Naturellement, toute intégration monétaire a un coût qui se traduit par une perte d’indépendance économique et fiscale. Mais lorsqu’elle réussit, ses avantages en termes de performance économique et de stabilité l’emportent sur les coûts. Au-delà de ces aspects positifs dont bénéficieront en général les pays ACP qui leur sont liés par des accords de coopération et par l’accès à leur marché, il est à espérer que les pays de la CEDEAO qui rêvent d’une monnaie unique, sans jamais copier servilement, s’inspirent de leur expérience.

TOGOFORUM: Nous vous remercions pour votre disponibilité.

 
 

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