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La Compagnie le Roseau du Burkina
Faso
Invitée
à la 7è édition du Festhef, la Compagnie le Roseau du Burkina
Faso, créée depuis 1995,a bien voulu répondre à nos questions.
Emile
TIENDREBEOGO, comédien, metteur en scène et chef de la délégation
et Boukoungou ISSIAKA, comédien, ont bien voulu nous livrer leurs
convictions et leurs impressions.
Interview
réalisée par Ted Hangui, Envoyé spécial
de Togoforum à Assahoun
TOGOFORUM:
Parlez-nous de la Compagnie le Roseau. Êtes-vous à votre première
participation au Festhef ?
Emile TIENDREBEOGO: Nous sommes à notre première
participation. Notre compagnie le Roseau, existe depuis 1995. Et l’essentiel de nos
activités
portent sur le théâtre forum qui est beaucoup développé au Burkina
Faso.
Nous consacrons également les derniers mercredis du mois, aux contes.
Toutefois nous créons aussi des textes d’auteurs comme par exemple
Lin seul
du Tchadien Vangdar DORSOUMA. Il faut ajouter que la Compagnie le
Roseau compte un effectif 12 comédiens.
TOGOFORUM: Pourquoi le Roseau? Est-ce une allusion à la fable
de La Fontaine « le chêne et le roseau»?
Emile T: Notre devise est «s’adapter pour mieux se développer» Et il se trouve que le roseau s’adapte à tout ou presque. Il plie mais ne se
casse.
BOUKOUNGOU ISSIAKA : Partout où il y a un groupe à gérer,
il y a des défis
à relever. Dans notre cas, nous devons nous identifier au roseau pour
maintenir la cohésion du groupe, quel que soit l’effet de
l’action extérieur
sur le groupe.
TOGOFORUM : Vous avez joué au Festhef Lin seul. Cela vous
fait combien de
représentation avec ce texte ?
E.T: Seize je crois.
TOGOFORUM: Lin seul: ce jeu de mots n’est-il pas des maux de
je?
B.I. : Lin seul est un jeu de mots qui renferme deux
dimensions. D’abord
par rapport à la mort : on est seul avec son linceul dans la mort.
Cette
solitude dans la mort est une double mort en somme. Ensuite par
rapport à
Lin : le personnage qui se croyait le seul survivant de sa génération
découvre tout de suite qu’il a un frère dans la forêt. Et même
quand il
retrouve son frère, il demeure seul parce que celui-ci vit avec la
femme
qu’il aime et qui l’aime. Dans l’amour il n’y a pas de troisième
personne
ou alors il y a tricherie.
E.T: Le tout, si on veut remonter, aboutit à la solitude de
l’homme dans
la mort. Lin fuyait la guerre portant son linceul avec lui et
cherchant à mourir. Jusqu’à ce qu’il retrouve son frère Line et abandonne
son projet de mourir, donc laisse tomber son linceul. L’image c’est que chacun
porte
son linceul. Mais s’il rencontre son frère, s’ il y a un frère
qui ne nous
est pas hostile, alors , nous avons peu de chance de mourir. Lin seul
apparaît ainsi comme un hymne à la fraternité. Fraternité qui fait
beaucoup
défaut à notre société.
TOGOFORUM : Le couple sauvage Line et Laure, c’est
l’histoire de l’enfant
sauvage?
B.I: C’est une vision qui permet de comparer l’état
nature et le modernisme. Tous nos maux viennent de ce que nous avons abandonné
notre
état nature. Dans le spectacle lorsque Lin nettoie le fruit avant de
le
manger, Line s’irrite et Lin s’étonne que des gens aient pu vivre
15 ans
dans la forêt loin des hôpitaux.
Le monde actuel est avancé dans la technologie mais c’est cette
technologie
justement qui nous tue. Nous en sommes esclaves.
E.T: En filigrane il faudrait avoir une lecture
anticolonialiste de Lin seul. L’auteur pense que c’est avec la venue du Blanc que
l’Afrique connaît
tous ces maux . Il y avait moins de maladies. Les guerres étaient
contrôlées. Nos parents restaient naturels, en contact permanent
avec la
nature.
Bon, le Blanc a instauré le système du pouvoir et chacun veut
gouverner lui aussi. Avant il y avait la famille royale connue et
respectée de tous.
Les
Blancs ont dit non. Et chacun se dit pourquoi pas moi? L’autre
exemple,
c’est qu’on extrayait tranquillement nos mines. Aujourd’hui, il
y a des problèmes. Ce sont de grosses entreprises qui exploitent nos
ressources.
C’est seulement lamentable.
B.I: Prenons l’exemple des médicaments. Les feuilles des
arbres ont
toujours servi à la médication. Tout ce qu’il y a dans la nature
a été
donné à l’homme pour résoudre ses menus problèmes. Avec le
modernisme on a
une médecine qui, non seulement échoue à guérir, mais encore crée
d’autres
maladies. L’homme dans la nature est plus qu’au paradis dont on
parle.
TOGOFORUM : Pourquoi avoir choisi l’histoire de l’enfant
sauvage? Ce couple
qui vit depuis 15 ans dans la forêt et qui ne connaît ni militaire
ni la
mort. Est-ce une façon de dire que l’homme à l’état nature est
plus heureux
que l’homme des civilisations? Peut-on conclure avec Césaire que la
civilisation est une syphilisation?
B.I: Les avis sont partagés. C’est une question de
conception et de goût.
Si on n’entend pas des coups de feu, ok, il y a pas de problèmes.
Mais dès
qu’il y a des coups de feu ça complique tout et il est normal qu’on
regrette l’état nature. Au regard de ce que nous vivons en Afrique, l’état
nature est de loin préférable.
E.T: Line et Laure vivaient au départ dans la ville avant
d’aller vivre
dans la forêt un amour interdit. Le drame est qu’ils ont tout oublié.
Ils
ont mis du blanc sur leur passé. Et la surprise de Lin qui les trouve
si
sauvages si purs si vivants n’est pas feinte.
B.I: Line et Laure, si je peux me permettre d’ouvrir une
page de leur vie, en quittant la ville en avaient marre. Marre de
l’exclusion. Le départ sonnait donc comme une mort au bout de
laquelle il y a la résurrection.
TOGOFORUM: N’est-ce pas irréaliste le projet de l’homme
nature?
B.I: L’état nature est possible, pas sous forme physique
mais sous
forme mentale, spirituelle, psychologique. Tout ce que nous vivons est
une
question de conception. Si chacun pouvait effectuer ce retour mental
dans la
nature, ce sera un remède à la majeure partie de nos problèmes :orgueil,
cupidité, méchanceté. Il faut vivre sa vie, le plus modestement
possible.
E.T: Je dirai même que c’est autant physique que
psychologique. On peut toujours vivre l’état nature. Pourquoi est-il si difficile à celui
qui est
en ville de boire de l’eau de source?
B.I: Remarquez que le taux de mortalité est plus élevé
dans les villes que
dans les campagnes. On rencontre dans les campagnes des centenaires.
Ce qui
est rare dans les villes.
E.T: J’ai suivi récemment un documentaire sur TV5 et je
suis en droit de
conclure que trop de propreté engendre des maladies et trop de saleté
fait
la même chose. Que faire ? Tenez par exemple, il y avait peu de crash
d’avions . Maintenant c’est un crash par jour si je n’exagère.
La perfection
referme la catastrophe. Seulement les nouvelles technologies devaient
tenir compte de l’Homme dans toute sa dimension.
TOGOFORUM: Pensez-vous donc que le développement de
l’Afrique doit écarter
la sur-industrialisation?
E.T: En Afrique nous avons d’énormes potentialités.
Depuis la colonisation, le Noir pense que ce qu’il faisait est démodé.
Il s’agit d’arrêter le mimétisme et de libérer le génie créateur.
B.I: Aucun développement ne peut arriver si les acteurs de
ce développement excluent la loyauté, l’amour. C’est une
question de mentalité. Pour peu que l’Africain veuille bien faire
un tour dans son passé, qu’il exploite ses ressources morales, il
sera prêt à accueillir les nouvelles technologies. Tant que les consciences ne seront pas circoncises, il n’ y aura pas de
développement. Certes les blancs nous pillent. Cependant nous n’avons pas le luxe
d’oublier nos valeurs, nos cultures. Si nous ne mettons pas
l’homme au centre du développement, forcément nous coulons.
Aujourd’hui
nous n’avons rien et ne sommes rien. Sans ce retour conscient et positif, surtout voulu en arrière, toute assimilation des nouvelles
technologies est suicidaire. Cela m’amuse quand j’entends des
esprits parler de l’intégration en Afrique. C’est anachronique.
Nous n’avons pas besoin d’intégration. Nous le sommes déjà. Il.
suffit de raboter les orgueils et mesquineries.
E.T: Prenez l’exemple de l’empire mandingue. C’était
une ensemble de 5 à 6 pays de l’Afrique de l’ouest. Ces pays se connaissaient. Mais avec
les
frontières modernes, ce sont les frères d’hier qui se font la
guerre. Les
frontières tracées ne sont pas seulement terrestres, elles sont
mentales.
Elles supposent l’autre, mon frère hors de moi, loin de moi donc
hostile à moi.
Franz
Fanon dit qu’un « homme qui possède le langage possède à contre
coup, le monde exprimé et impliqué par ce langage .» Nous sommes des
hommes d’emprunt. Le français nous a pris notre monde. C’est vrai que
tout n’était
pas forcément bien mais ce qui était bien dominait. La vie n’est
pas
partout nickel.
B.I: Prenons l’exemple de l’éducation . En Afrique elle
se faisait sur la
base de la famille avec toutes les vertus et valeurs morales que cela
implique : respect du père, de la mère, de l’époux, de l’épouse,
du frère,
de la sœur, de l’oncle, bref de tout le monde. Alors «
qu’aujourd’hui, les
enfants sont voués à une éducation de claustration, de violence et
d’écran
». C’est que dit La Bouche – qui-mange-mais-qui-parle, le coryphée
de Lin seul. Les enfants ont une éducation de médias.
E.T. : Il y a justement un chanteur burkinabé, Zedess qui dit
: « La télé
remplace les parents/ Les chiens les enfants. » C’est horriblement
cruel.
B.I: Aujourd’hui c’est la dépravation des intelligences
et de toutes les valeurs. C’est poignant ce qui se passe. Quand on grandi, on n’est
plus
forcément black à l’intérieur même si on garde la peau black.
Par exemple,
nous avons oublié les initiations. La circoncision était l’école
de
l‘endurance et de courage parce qu’elle maintenait les jeunes
pendant un ou
deux mois loin des maisons en forêt et pour eux il n’y avait ni
jour ni nuit.
E.T: Pour ma part, je regrette que l’Afrique ait abandonné
ces
initiations. Il y avait de la dignité à se faire initier.
TOGOFFORUM: Revenons au Festhef. Il y a trois jours que vous
êtes là.
Quelles sont vos impressions?
E.T: Tout se passe bien. Pour le moment. Sur le plan de la
programmation
et de l’organisation pratique du Festhef, tout est bien.
B.I: C’est la première fois que je viens au Togo et je
suis impressionné
par l’accueil, l’hospitalisation et la volonté des uns et des
autres à échanger. On se croirait chez soi.
TOGOFORUM: Comment trouvez-vous les textes et le travail de la
mise en scène ?
E.T: Pour les spectacles que j’ai suivis, je peux dire
qu’il y a des
auteurs qui osent. Et c’est cela l’artiste :oser. Sur le plan de
la mise en
scène, je crois qu’il faudra toujours parfaire . Au théâtre on ne
se
contente pas d’une mise en scène. Si vous aviez vu le première
représentation de Lin seul, vous comprendriez qu’il faut toujours
tenir
compte des remarques des spectateurs, des amis et autres. Il y a d’énormes
modifications positives qui ont été apportées à celui-ci. On doit améliorer
ou mourir.
B.I: De mon point de vue, je vais scinder. D’abord les thèmes.
Ils sont d’actualité. Ce sont les problèmes de tous les jours. C’est,
disons le vécu.
Ce qui est bien, c’est que dans tous ces thèmes le point de
rencontre est
la recherche de l’amour. Les gens ont besoin de vivre et pleinement.
Les
gens ont soif de ces valeurs humaines qui aujourd’hui inexorablement
disparaissent.
S’agissant
de la mise en scène, je peux dire que ce que je trouve bien dans
les spectacles passés, c’est le retour et le recours à nos
coutumes à nos cultures dans les décors, dans les costumes et même
dans la langue. Vous avez vu Tout se passe bizzza du Bénin . On a
parlé Yoruba. C’est bien tout ça. Et l’une des vertus du théâtre
c’est de garder en conservant nos cultures. Par exemple , si moi je
devais attendre de voir une cérémonie de mariage au Togo, ben j’attendrais longtemps. Pourtant le théâtre me le donne à voir.
C’est l’art, le théâtre qui va permettre de perpétuer nos
cultures ou du moins de sauver ce qui en reste. Il faudra amener nos
enfants à connaître ce que vivaient nos parents. Le Festhef
m’a beaucoup ému. A part l’événement réel, je ne vois pas
d’autres arts qui nous permettent de vivre . C’est pourquoi je
crois qu’il faut que nos gouvernants portent un regard favorable sur
le théâtre . S’il n’y a pas de théâtre,c’est la mort. On va
se retrouver avec le RNB, le Rap, le Hip-Hop (rire). On aura tout
oublié, même nous.
TOGOFORUM: Comptez-vous revenir à un autre Festhef ?
E.T. : Si nous sommes invités nous reviendrons. Je me sens
chez moi ici.
Seul le climat a changé. Les hommes sont les miens , les mêmes, avec
le même sens du partage. Si nos gouvernants pouvaient vivre ici, à Assahoun
cette sensation, je me dis que tout changerait radicalement. En mieux.
B.I. : Il y a un proverbe chez moi qui dit : « Autant il es
vrai qu’ une fois ne saurait être une coutume , autant il est également vrai
qu’une
coutume ne saurait exister sans une fois. Ainsi la première fois
pourrait
bien être une coutume ». Si les Togolais et le Festhef nous
acceptent pour
la prochaine fois, eh bien nous reviendrons. Inch’Allah!
TOGOFORUM: Merci pour votre disponibilité.
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