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Assahoun, le 26 août 2002    

La Compagnie le Roseau du Burkina Faso

Invitée à la 7è édition du Festhef, la Compagnie le Roseau du Burkina Faso, créée depuis 1995,a bien voulu répondre à nos questions. Emile TIENDREBEOGO, comédien, metteur en scène et chef de la délégation et Boukoungou ISSIAKA, comédien, ont bien voulu nous livrer leurs convictions et leurs impressions.

Interview réalisée par Ted Hangui, Envoyé spécial de Togoforum à Assahoun


TOGOFORUM: Parlez-nous de la Compagnie le Roseau. Êtes-vous à votre première participation au Festhef ?

Emile TIENDREBEOGO: Nous sommes à notre première participation. Notre compagnie le Roseau, existe depuis 1995. Et l’essentiel de nos activités portent sur le théâtre forum qui est beaucoup développé au Burkina Faso. Nous consacrons également les derniers mercredis du mois, aux contes. Toutefois nous créons aussi des textes d’auteurs comme par exemple Lin seul du Tchadien Vangdar DORSOUMA. Il faut ajouter que la Compagnie le Roseau compte un effectif 12 comédiens. 

TOGOFORUM: Pourquoi le Roseau? Est-ce une allusion à la fable de La Fontaine « le chêne et le roseau»? 

Emile T: Notre devise est «s’adapter pour mieux se développer» Et il se trouve que le roseau s’adapte à tout ou presque. Il plie mais ne se casse. 

BOUKOUNGOU ISSIAKA : Partout où il y a un groupe à gérer, il y a des défis
à relever. Dans notre cas, nous devons nous identifier au roseau pour maintenir la cohésion du groupe, quel que soit l’effet de l’action extérieur sur le groupe.

TOGOFORUM : Vous avez joué au Festhef Lin seul. Cela vous fait combien de
représentation avec ce texte ?

E.T: Seize je crois.

TOGOFORUM: Lin seul: ce jeu de mots n’est-il pas des maux de je?

B.I. : Lin seul est un jeu de mots qui renferme deux dimensions. D’abord par rapport à la mort : on est seul avec son linceul dans la mort. Cette solitude dans la mort est une double mort en somme. Ensuite par rapport à Lin : le personnage qui se croyait le seul survivant de sa génération découvre tout de suite qu’il a un frère dans la forêt. Et même quand il retrouve son frère, il demeure seul parce que celui-ci vit avec la femme qu’il aime et qui l’aime. Dans l’amour il n’y a pas de troisième personne ou alors il y a tricherie.

E.T: Le tout, si on veut remonter, aboutit à la solitude de l’homme dans la mort. Lin fuyait la guerre portant son linceul avec lui et cherchant à mourir. Jusqu’à ce qu’il retrouve son frère Line et abandonne son projet de mourir, donc laisse tomber son linceul. L’image c’est que chacun porte son linceul. Mais s’il rencontre son frère, s’ il y a un frère qui ne nous est pas hostile, alors , nous avons peu de chance de mourir. Lin seul apparaît ainsi comme un hymne à la fraternité. Fraternité qui fait beaucoup défaut à notre société.

TOGOFORUM : Le couple sauvage Line et Laure, c’est l’histoire de l’enfant
sauvage?

B.I: C’est une vision qui permet de comparer l’état nature et le modernisme. Tous nos maux viennent de ce que nous avons abandonné notre état nature. Dans le spectacle lorsque Lin nettoie le fruit avant de le manger, Line s’irrite et Lin s’étonne que des gens aient pu vivre 15 ans dans la forêt loin des hôpitaux. Le monde actuel est avancé dans la technologie mais c’est cette technologie justement qui nous tue. Nous en sommes esclaves. 

E.T: En filigrane il faudrait avoir une lecture anticolonialiste de Lin seul. L’auteur pense que c’est avec la venue du Blanc que l’Afrique connaît tous ces maux . Il y avait moins de maladies. Les guerres étaient contrôlées. Nos parents restaient naturels, en contact permanent avec la nature.

Bon, le Blanc a instauré le système du pouvoir et chacun veut gouverner lui aussi. Avant il y avait la famille royale connue et respectée de tous. Les Blancs ont dit non. Et chacun se dit pourquoi pas moi? L’autre exemple, c’est qu’on extrayait tranquillement nos mines. Aujourd’hui, il y a des problèmes. Ce sont de grosses entreprises qui exploitent nos ressources. C’est seulement lamentable.

B.I: Prenons l’exemple des médicaments. Les feuilles des arbres ont toujours servi à la médication. Tout ce qu’il y a dans la nature a été donné à l’homme pour résoudre ses menus problèmes. Avec le modernisme on a une médecine qui, non seulement échoue à guérir, mais encore crée d’autres maladies. L’homme dans la nature est plus qu’au paradis dont on parle.

TOGOFORUM : Pourquoi avoir choisi l’histoire de l’enfant sauvage? Ce couple qui vit depuis 15 ans dans la forêt et qui ne connaît ni militaire ni la mort. Est-ce une façon de dire que l’homme à l’état nature est plus heureux que l’homme des civilisations? Peut-on conclure avec Césaire que la civilisation est une syphilisation?

B.I: Les avis sont partagés. C’est une question de conception et de goût. Si on n’entend pas des coups de feu, ok, il y a pas de problèmes. Mais dès qu’il y a des coups de feu ça complique tout et il est normal qu’on regrette l’état nature. Au regard de ce que nous vivons en Afrique, l’état nature est de loin préférable.

E.T: Line et Laure vivaient au départ dans la ville avant d’aller vivre dans la forêt un amour interdit. Le drame est qu’ils ont tout oublié. Ils ont mis du blanc sur leur passé. Et la surprise de Lin qui les trouve si sauvages si purs si vivants n’est pas feinte.

B.I: Line et Laure, si je peux me permettre d’ouvrir une page de leur vie, en quittant la ville en avaient marre. Marre de l’exclusion. Le départ sonnait donc comme une mort au bout de laquelle il y a la résurrection.  

TOGOFORUM: N’est-ce pas irréaliste le projet de l’homme nature? 

B.I: L’état nature est possible, pas sous forme physique mais sous forme mentale, spirituelle, psychologique. Tout ce que nous vivons est une question de conception. Si chacun pouvait effectuer ce retour mental dans la nature, ce sera un remède à la majeure partie de nos problèmes :orgueil, cupidité, méchanceté. Il faut vivre sa vie, le plus modestement possible.

E.T: Je dirai même que c’est autant physique que psychologique. On peut toujours vivre l’état nature. Pourquoi est-il si difficile à celui qui est en ville de boire de l’eau de source?

B.I: Remarquez que le taux de mortalité est plus élevé dans les villes que dans les campagnes. On rencontre dans les campagnes des centenaires. Ce qui est rare dans les villes. 

E.T: J’ai suivi récemment un documentaire sur TV5 et je suis en droit de conclure que trop de propreté engendre des maladies et trop de saleté fait la même chose. Que faire ? Tenez par exemple, il y avait peu de crash d’avions . Maintenant c’est un crash par jour si je n’exagère. La perfection referme la catastrophe. Seulement les nouvelles technologies devaient tenir compte de l’Homme dans toute sa dimension.

TOGOFORUM: Pensez-vous donc que le développement de l’Afrique doit écarter
la sur-industrialisation?

E.T: En Afrique nous avons d’énormes potentialités. Depuis la colonisation, le Noir pense que ce qu’il faisait est démodé. Il s’agit d’arrêter le mimétisme et de libérer le génie créateur. 

B.I: Aucun développement ne peut arriver si les acteurs de ce développement excluent la loyauté, l’amour. C’est une question de mentalité. Pour peu que l’Africain veuille bien faire un tour dans son passé, qu’il exploite ses ressources morales, il sera prêt à accueillir les nouvelles technologies. Tant que les consciences ne seront pas circoncises, il n’ y aura pas de développement. Certes les blancs nous pillent. Cependant nous n’avons pas le luxe d’oublier nos valeurs, nos cultures. Si nous ne mettons pas l’homme au centre du développement, forcément nous coulons. 

Aujourd’hui nous n’avons rien et ne sommes rien. Sans ce retour conscient et positif, surtout voulu en arrière, toute assimilation des nouvelles technologies est suicidaire. Cela m’amuse quand j’entends des esprits parler de l’intégration en Afrique. C’est anachronique. Nous n’avons pas besoin d’intégration. Nous le sommes déjà. Il. suffit de raboter les orgueils et mesquineries. 

E.T: Prenez l’exemple de l’empire mandingue. C’était une ensemble de 5 à 6 pays de l’Afrique de l’ouest. Ces pays se connaissaient. Mais avec les frontières modernes, ce sont les frères d’hier qui se font la guerre. Les frontières tracées ne sont pas seulement terrestres, elles sont mentales. 

Elles supposent l’autre, mon frère hors de moi, loin de moi donc hostile à moi. 

Franz Fanon dit qu’un « homme qui possède le langage possède à contre coup, le monde exprimé et impliqué par ce langage .» Nous sommes des hommes d’emprunt. Le français nous a pris notre monde. C’est vrai que tout n’était pas forcément bien mais ce qui était bien dominait. La vie n’est pas partout nickel. 

B.I: Prenons l’exemple de l’éducation . En Afrique elle se faisait sur la base de la famille avec toutes les vertus et valeurs morales que cela implique : respect du père, de la mère, de l’époux, de l’épouse, du frère, de la sœur, de l’oncle, bref de tout le monde. Alors « qu’aujourd’hui, les enfants sont voués à une éducation de claustration, de violence et d’écran ». C’est que dit La Bouche – qui-mange-mais-qui-parle, le coryphée de Lin seul. Les enfants ont une éducation de médias.

E.T. : Il y a justement un chanteur burkinabé, Zedess qui dit : « La télé remplace les parents/ Les chiens les enfants. » C’est horriblement cruel. 

B.I: Aujourd’hui c’est la dépravation des intelligences et de toutes les valeurs. C’est poignant ce qui se passe. Quand on grandi, on n’est plus forcément black à l’intérieur même si on garde la peau black. Par exemple, nous avons oublié les initiations. La circoncision était l’école de l‘endurance et de courage parce qu’elle maintenait les jeunes pendant un ou deux mois loin des maisons en forêt et pour eux il n’y avait ni jour ni nuit.

E.T: Pour ma part, je regrette que l’Afrique ait abandonné ces initiations. Il y avait de la dignité à se faire initier. 

TOGOFFORUM: Revenons au Festhef. Il y a trois jours que vous êtes là. Quelles sont vos impressions?

E.T: Tout se passe bien. Pour le moment. Sur le plan de la programmation et de l’organisation pratique du Festhef, tout est bien.

B.I: C’est la première fois que je viens au Togo et je suis impressionné par l’accueil, l’hospitalisation et la volonté des uns et des autres à échanger. On se croirait chez soi.

TOGOFORUM: Comment trouvez-vous les textes et le travail de la mise en scène ? 

E.T: Pour les spectacles que j’ai suivis, je peux dire qu’il y a des auteurs qui osent. Et c’est cela l’artiste :oser. Sur le plan de la mise en scène, je crois qu’il faudra toujours parfaire . Au théâtre on ne se contente pas d’une mise en scène. Si vous aviez vu le première représentation de Lin seul, vous comprendriez qu’il faut toujours tenir compte des remarques des spectateurs, des amis et autres. Il y a d’énormes modifications positives qui ont été apportées à celui-ci. On doit améliorer ou mourir.

B.I: De mon point de vue, je vais scinder. D’abord les thèmes. Ils sont d’actualité. Ce sont les problèmes de tous les jours. C’est, disons le vécu. Ce qui est bien, c’est que dans tous ces thèmes le point de rencontre est la recherche de l’amour. Les gens ont besoin de vivre et pleinement. Les gens ont soif de ces valeurs humaines qui aujourd’hui inexorablement disparaissent.

S’agissant de la mise en scène, je peux dire que ce que je trouve bien dans les spectacles passés, c’est le retour et le recours à nos coutumes à nos cultures dans les décors, dans les costumes et même dans la langue. Vous avez vu Tout se passe bizzza du Bénin . On a parlé Yoruba. C’est bien tout ça. Et l’une des vertus du théâtre c’est de garder en conservant nos cultures. Par exemple , si moi je devais attendre de voir une cérémonie de mariage au Togo, ben j’attendrais longtemps. Pourtant le théâtre me le donne à voir.  

C’est l’art, le théâtre qui va permettre de perpétuer nos cultures ou du moins de sauver ce qui en reste. Il faudra amener nos enfants à connaître ce que vivaient nos parents. Le Festhef m’a beaucoup ému. A part l’événement réel, je ne vois pas d’autres arts qui nous permettent de vivre . C’est pourquoi je crois qu’il faut que nos gouvernants portent un regard favorable sur le théâtre . S’il n’y a pas de théâtre,c’est la mort. On va se retrouver avec le RNB, le Rap, le Hip-Hop (rire). On aura tout oublié, même nous.

TOGOFORUM: Comptez-vous revenir à un autre Festhef ?

E.T. : Si nous sommes invités nous reviendrons. Je me sens chez moi ici. Seul le climat a changé. Les hommes sont les miens , les mêmes, avec le même sens du partage. Si nos gouvernants pouvaient vivre ici, à Assahoun cette sensation, je me dis que tout changerait radicalement. En mieux.   

B.I. : Il y a un proverbe chez moi qui dit : « Autant il es vrai qu’ une fois ne saurait être une coutume , autant il est également vrai qu’une coutume ne saurait exister sans une fois. Ainsi la première fois pourrait bien être une coutume ». Si les Togolais et le Festhef nous acceptent pour la prochaine fois, eh bien nous reviendrons. Inch’Allah!

TOGOFORUM: Merci pour votre disponibilité.

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