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REDARD
CROISE SUR LR THEÂTRE EN AFRIQUE
Entretien avec Emile
Lansman, éditeur et Apédo-Amah Ayayi Togoata, Enseignant et
chercheur à
l’Université de Lomé
Interview
réalisée par Ted Hangui, Envoyé spécial de Togoforum à Assahoun
TOGOFORUM : Nous allons commencer par vous demander, Monsieur Emile Lansman, de nous présenter
les éditions Lansman.
EMILE
LANSMAN: Vous trouverez de
nombreuses informations sur le site de la maison (www.lansman.org)
Les éditions Lansman ne publient exclusivement que du théâtre. La
maison est née de ce constat qu’il n’y avait pas d’éditeur de
théâtre alors qu’il existait des auteurs talentueux en Belgique.
J’ai donc décidé de créer une maison d’édition en 1989. Le
projet était de publier chaque année un (1) ou deux (2) auteurs
belges et de les défendre. Au théâtre, il ne suffit pas de publier.
Il faut, et c’est important, assurer la promotion du livre en tant
que tel, mais aussi de la pièce pour qu'elle soit montée.
Je suis allé au festival des Francophonies à Limoges avec ce projet en tête
et le premier texte que j’ai publié est… Qui a mangé madame
d’Avoine Berghota ? de Sony Labou Tansi. Ce qui était un
paradoxe puisque Sony – chacun le sait - n’était pas Belge et n'était
pas un inconnu. Là j’ai compris que le problème belge était aussi
celui de l’Afrique, voire du monde
francophone. L’aventure a commencé ainsi. En 5 ans, on a publié
100 titres, 200 en 8 ans, 300 en dix ans, 360 en treize ans avec un
total de 400 pièces puisque certains livres comptent plusieurs pièces.
En somme, le travail est de faire découvrir des auteurs et
d’assurer leur promotion.
TOGOFORUM: Vous choisissez de publier des
dramaturges africains. Cela n’est-il pas un risque majeur vu que le
théâtre de façon générale est peu lu et celui africain encore
moins ?
E.L: Il
faut tout de suite enlever le mot africain. Publier du théâtre est
un risque, une folie. Mais une folie qui n’est pas plus grande de
publier un auteur belge ou africain. J’aime à dire cette boutade :
dans ce domaine, il vaut mieux être "blackwoman" que blanc
belge. Il y a notamment des Universités aux USA et ailleurs dans le
monde qui tentent d’intégrer des focus sur le théâtre africain,
sur les auteurs au féminin, etc. Il y a incontestablement un intérêt
croissant pour ce théâtre. Alors je crois que ce n’est pas plus
difficile, plus risqué de publier des auteurs africains ou d’autres.
D'ailleurs, je ne les publie pas parce qu’ils sont africains mais parce
qu’ils lancent des cris d’émotion qui me touchent. Alors je les
aide à toucher d’autres personnes. Ce qu’ils disent est intéressant
et cela me donne envie de le partager avec d’autres. Cela m’ennuie
d'ailleurs quand on me demande en Afrique de ne travailler que sur des
textes d'auteurs africains dans le cadre d'ateliers ou de formations.
Je pense que parfois, des dramaturges d'ailleurs parlent mieux de notre
vision du monde que des auteurs de chez nous. Brisons le clivage. Il
faut valoriser la littérature dramatique tout court, pas en
actionnant des tiroirs. Partout, des collègues mènent un réel
combat pour intégrer dans les programmes, à l’Université ou dans
les collèges, l'approche des auteurs contemporains. Mais chacun
devrait aussi plaider pour qu'on ne néglige pas un continent aussi
important que l'Afrique.
TOGOFORUM: Forcément votre travail vous
met en contact avec l’écriture. Comment trouvez-vous celle des années
90 à aujourd’hui ? Qu’est-ce qui la caractérise?
E.L: Un
auteur francophone non Français, il n'y a pas si longtemps encore,
devait faire preuve de sa parfaite maîtrise de la langue pour être
accepté et reconnu. Il n’avait aucune liberté à prendre vis-à-vis
de la langue. Ceux de la périphérie (Belgique, Québec, Afrique
francophone) devaient faire preuve d’un certain académisme pour mériter
de faire partie de la "famille". Au départ donc, cette génération
s’est souciée davantage de la conformité de sa langue que de sa
relation avec une réalité locale.
En revanche, des auteurs dans les années 80 ont donné un signal fort. Je
pense à Sony Labou Tansi ici, ou à Michel Tremblay au Québec. Ce
signal portait autant sur l’écriture que sur les idées. Ils
affirmaient haut et fort que personne n'avait le privilège de la
"bonne" langue. Les Africains pouvaient dès lors avoir
"leur" français contemporain, avec leurs néologismes,
leurs expressions "locales" et imagées, leurs "vulgarités"
(Quand est apparu le premier "merde" sous la plume d'un
africain ?)… surtout dans le domaine théâtral qui joue sur la
langue orale.
A partir de là, des auteurs, fils et petit-fils de Sony, se sont revendiqués
de lui. Mais il ne suffit pas de fondre la langue, de créer des néologismes,
d’utiliser des mots triviaux. Non ! Sony avait des choses à
dire, voulait servir un propos fort, idéologique, politique et
humanitaire. A noter ceci dit, que se revendiquer d’un auteur ne
signifie pas aimer et imiter. Le parricide est également une
filiation.
Dans les années 80, des auteurs avec plus ou moins de bonheur, tentent donc
de suivre la route tracée tout en étant eux-mêmes, souvent en
respectant des étapes inéluctables. Le cas typique est Koulsy Lamko
qui passe par un texte (Ndo Kela ou l'initiation avortée) faisant
appel aux légendes africaines pour parler du monde d’aujourd’hui,
et notamment de Sankara. Il s'agit donc d'une critique détournée de
certains faits du monde d’aujourd’hui. Il passera ensuite à des
textes plus directement ancrés dans la réalité quotidienne comme
avec Tout bas… si bas C’est aussi le cas de Moussa Diagana, le
Mauritanien qui réside au Mali, avec La légende du Wagadu vue par
Sya Yatabéré, il y a dix ans et Targuiya ou l’amour dans la
guerre, sa dernière pièce
APEDO-AMAH: Cette nouvelle génération, avec des auteurs comme Kossi Efoui, Koffi
Kwahulé, a donné véritablement du sang neuf à la littérature
africaine.
E.L:
Toutefois un creux s’est installé à partir de 1995 : les
auteurs connus écrivaient peu (ou s'essayaient au roman) et la relève
ne venait pas.
Mais, depuis deux ans donc, on assiste à l’émergence d’écriture
très personnelle. Je demeure convaincu qu’en 2005, une nouvelle génération,
qui est là mais qui doit maturer ses textes, une génération
montante tous azimuts, fera parler d’elle. Je demeure optimiste.
Elle utilise souvent deux armes dans son écriture : la comédie
tragique (qui parle de ce qui ne va pas avec beaucoup d’humour) et
le drame social. Il faut noter que ces deux veines émergent partout
dans le monde francophone avec quelques années de retard sur le monde
anglo-saxon.
A.A: Oui !
Tout a commencé comme cela au Togo. Des jeunes auteurs se sont mis
soudain à traiter de sujets graves avec dérision. Je pense à Sékou
KADJANGABALO, Komlan GBANOU, à Kangni ALEM.
TOGOFORUM: Monsieur Apédo-Amah, vous êtes
Enseignant à l’Université de Lomé au Département de Lettres
Modernes, vous êtes chercheur, vous suivez les différentes mutations
de la dramaturgie africaine. Comment
trouvez-vous celle des 12 dernières années?
A.A:
J’ai assisté en tant qu’acteur au niveau de la critique à cette révolution dramatique. Les années 80-90 ont connu
l’émergence de jeunes dramaturges influencés par Sony Labou Tansi
que j’enseignais d’ailleurs à l’Université. Il a même été
invité à la revue Propos Scientifique que je dirigeais avec
AFAN et au Département de Lettres Modernes. Lorsqu’il a dit : «
Parlez on ne vous fera rien », les étudiants ont crié : «
Au Togo on tue. » En somme Sony est venu appuyer un mouvement de
libération de la parole.
Les premières œuvres étaient un choc. Aux
représentations, les spectateurs s’attendaient à ce qu’on
embarque les acteurs tellement ils pratiquaient la dérision du
pouvoir.
Toute révolution commence par la révolution du langage, par l’expression
d’un ras le bol, par l’envie de connaître d’autres horizons, de
changer les chevaux. Cette révolution dans la littérature s’est opérée
sur le fond dans la thématique. La thématique ancienne qui
valorisait les traditions a fait place à une nouvelle thématique.
Une thématique politique. Politique au sens étroit en tant
qu’elle s’attaque aux dirigeants mais aussi politique au sens
large en tant qu’elle pose le problème des valeurs dominantes perçues
comme des valeurs de domination. Vision iconoclaste. Au Togo,
les jeunes auteurs ont attaqué Sénouvo Agbota
Zinsou, qui dominait l’espace théâtral togolais. Ces jeunes
ont piétiné les modèles, ont revendiqué l’irrespect, craché,
dit merde.
E.L: C’est
comme une balance. Enlevez ou ajoutez une masse dans un plateau ;
l'aiguille incline dans un sens puis dans l'autre jusqu'à l'équilibre.
Mais on trouvera toujours quelqu'un pour retoucher à l'un des
plateaux, etc. Et comme la docilité n’est pas le propre des éléments
doués, on retrouve ce balancement dans toutes les sociétés
culturelles.
A.A: Il
faut rompre avec le classicisme. Le grand échec de Jean-Paul
SARTRE au théâtre a été
de vouloir diffuser des idées nouvelles dans une forme ancienne. A idées
nouvelles forme nouvelle. Pour moi, son théâtre est assommant.
Au Togo, ces jeunes dépassent le cloisonnement des genres. Ils sont
romancier, critique, poète, dramaturge, traducteur. Il y a de quoi être
optimiste.
Fait notable, ces dramaturges sont bien formés. Ils ont fait des études
universitaires. Ils ont étudié le théâtre. Ce qui n’était pas
le cas avant. Ils ont la maîtrise de la technique et leur polyvalence
est un atout : comédiens, metteurs en scène, dramaturges.
E.L: Je
dis à ceux qui veulent écrire
1-
Ecrivez de tout et beaucoup. Faites vos propres gammes. Confrontez vos
écrits à des lecteurs de votre entourage
2-
Lisez tous azimuts
3-
Allez voir le théâtre.
Cela contribue à se faire un bagage.
TOGOFORUM: Vous avez participé à
l’animation du chantier d’écriture. Qu’est-ce qui peut pousser
un écrivain européen à s’intéresser aux auteurs africains?
E.L: Si
je me contente d’attendre ce qui arrive dans ma boîte à lettre (entre
6 et 7 manuscrits par jour ouvrable), j’aurai l’impression de n’être
qu’un éditeur. Mais je veux être au cœur de la dramaturgie
francophone. Ici aujourd’hui, demain à Moncton. Les auteurs
m’apportent beaucoup de choses ; en retour, je dois les aider en
amont.
TOGOFORUM: Le débat aujourd’hui est
celui de l’existence d’un théâtre africain. Doit-on parler de théâtre
en Afrique ou d’un théâtre africain ? Y a-t-il des éléments
spécifiques aux spectacles des compagnies africaines ?
E.L: Le
théâtre africain n’existe pas. Pas plus que le théâtre européen
ou togolais. C’est une catastrophe, ces pensées qui enferment dans
des moules. La richesse réside dans la diversité. Cela n’a de sens
que si la parole est donnée à la fois à des gens cultivés, des
universitaires, et aussi à d'autres qui savent à peine écrire. Car
la force de l'émotion est multiple. Et donc, nous n'avons pas de critères
précis et décisifs pour entrer dans le catalogue de Lansman. Il y a
des filtres, mais pas de clefs.
A.A:
C’est un vieux débat. Les critiques africains et français ont semé
la confusion avec la critique nationalitaire. La revue Notre
Librairie en a été
le médium. C’est en
tout cas une sorte de chauvinisme. Lorsque le répertoire des œuvres
ivoiriennes devenait plus important que celui béninois, alors on
parlait de littérature ivoirienne. C’est un faux débat, une perte
de temps.
Je dis toujours que les épithètes relèvent de l’idéologie qui n’a
rien à voir avec la science. La critique utilise les épithètes pour
catégoriser, simplifier ce qui est complexe et complexifier ce qui
est simple. A la Duck
University aux USA, j’ai demandé un jour aux étudiants
‘’qu’est-ce qu’un Américain ?’’
TOGOFORUM: Ils n’ont pas répondu ?
A.A: Ben !
Ils
n‘ont pas répondu. Qu’est-ce qu’un Togolais ? Au-delà de la querelle de clocher, il y a le phénomène de
la culture.
Roland Barthes a écrit : « L’écriture est imposée à
l’écrivain par la société mais le style est personnel. »
TOGOFORUM: Vous êtes tous les deux à
tous les spectacles de cette 7è édition du Festhef. Vous avez sûrement
des impressions sur ces
spectacles. Pouvez-vous les partager avec nous ?
E.L: Nous sommes
du jury et avons le devoir de
la réserve. Nous devons éviter des jugements globaux sur
l’organisation.
Toutefois, sans parler des spectacles proprement dit, j’ai remarqué
certaines choses positives depuis mon arrivée au village. Lorsque le
spectacle est gratuit, les jeunes affluent. On sent qu’ils ont
acquis les règles élémentaires du jeu. Il y avait hier soir (24 août) un garçon de 10/11 ans souriant et absorbé à côté de moi
durant tout le spectacle qu'il vivait intensément. Si le théâtre
est un partage de bonheur, c'est bien ici qu'on le prouve, dans des
conditions pas faciles.
A.A: Je
parlerai par rapport aux autres FESTHEFS, au Festhef en général. Il
est une richesse apportée
à la création théâtrale
au Togo. Périodiquement des artistes se réunissent pour célébrer
le théâtre comme une fête. C’est important cette jouissance, ces
amis qu’on se fait. Tout cela participe de la promotion du théâtre
dans notre pays. L’Etat ne s’investit pas dans la culture. Les
promoteurs s’investissent pour
que le Festhef vive depuis 1993. Le fait que le Festhef continue et qu’il
soit, constitue une
chance pour le théâtre. Mais les organisateurs, les promoteurs,
gagneraient à s’ouvrir à la société
civile et aux autres bonnes volontés de l’extérieur. Pour
cela, il faut faire le point et assurer les arrières. Il ne faut pas
que Festhef meure. Tous devons aider ce bébé à vivre.
TOGOFORUM: Joseph Chaïkin, le fondateur
et directeur de l’Open theater, dit qu’aujourd’hui « aller
au théâtre, c’est la même chose qu’aller
prendre un verre, passer une soirée dans un cabaret, dîner en
ville ou aller voir un show,
histoire de passer un moment » ( Nouvelles tendances du théâtre
contemporain, sous la direction d’Henri Tissot)
Faites-vous la même analyse du théâtre aujourd’hui?
E.L: Je
répondrai : "pas du tout". Ce que je constate, en Europe,
c’est que le théâtre a perdu une grande partie de sa raison "communautaire".
Le théâtre est devenu un rendez-vous esthétique. Ou un lieu de détente
absolu et un peu bêtifiant.
L’urgence du théâtre, en tant que forme d’expression médiatique, est
pour moi encore essentielle. Une des fonctions du théâtre est
d’amener les gens à travers une œuvre d’art, à réfléchir
sur la société et sur ses travers. En Afrique, le sens du théâtre,
le "pourquoi écrit-on et joue-t-on" existent et la question
se pose encore au quotidien. Et s'il n'y avait pas la barrière de l'économique,
je suis certain que les spectacles se joueraient souvent dans des
espaces combles. En Belgique seul 4 % vont au théâtre. C’est donc
l’inverse de la proposition qui voudrait que ce soit un acte banal,
identique à celui d'aller boire un verre, comme ça, pour le plaisir
ou pour passer le temps. Comme j'aimerais que cela soit vrai.
J'imagine bien la majorité de la population se demandant "tiens
ce soir, on va au théâtre ou on va boire un verre". Hélas…
A.A: Je
ne partage pas du tout l'opinion de celui qui a prononcé cette
phrase. J’ignore la nature de l’expérience esthétique de Joseph
Chaïkin La participation
au théâtre comme un verre qu’on prend au bar, est inadmissible. Le
théâtre est plus que cela. C’est la somme de distraction et de
culture. Ma perception du théâtre ne me permet pas d’accepter, de
généraliser. Au théâtre on prend plaisir, on réfléchit, on échange.
Y aller comme on va prendre un verre doit être une boutade.
TOGOFORUM: Le théâtre est incontestablement transculturel. Le public quel qu’il
soit est également réceptif.
Seule l’intelligence des textes,peut-être, diffère. Cette fusion,
cette communion du public ne peut-elle pas faire penser à un théâtre
au singulier qu’à des théâtres ?
E.L: Il
y a des œuvres théâtrales, des spectacles qui sont déplaçables et
peuvent même être montés ailleurs. Mais attention : le public
n’accorde pas d’intérêt à un spectacle pour la même raison.
Cette année, en Avignon, j’ai assisté à un phénomène curieux.
Un spectacle belge était présenté et avait beaucoup de succès.
Mais les parties qui ont fait rire les Belges en Belgique n’étaient
pas les mêmes qui faisaient rire les Français en Avignon. S’il est
une chose qui n’est pas universelle, c’est bien l’humour. Il y a
des mécanismes différents d’une région à une autre. Chez nous,
lorsque le public s’intéresse à un spectacle qui vient d’Afrique,
je suis dubitatif. Est-ce à cause de l’exotisme ? Ou de la
richesse de la mise en scène ? Ou de la qualité universelle du texte ?
Quand je publie un texte, je dis souvent à l’auteur que, je le
publie parce que je pense que son texte va provoquer des réactions
ailleurs tout en étant parfaitement et complètement d'ici. Selon un
principe qui veut que plus on est local, plus on est universel. A
condition toutefois de ne pas dresser trop de barrières rebutantes,
par exemple en surchargeant les textes de détails strictement locaux
sans intérêt majeur et pour lesquels on n'a pas veillé à inclure
des points de repère. L'exemple le plus typique est Tchekhov. Il a su
parler de la spécificité de son pays et de son époque tout en nous
donnant encore l'impression de parler d'ici et d'aujourd'hui.
Qu’est-ce qui fait que Tchekhov est actuel ?
Universel ? Il n’y a hélas pas de recettes.
A.A: Il
faut être prudent. L’art est universel. Et il faut tenir compte de
la culture qui nourrit l’artiste. Toutes les œuvres ne voyagent pas
avec le même bonheur.
Dans les années 80-90, le concert Party de Kokouvito que le public togolais
adorait, a fait fiasco au Gabon. L’humour est très connoté, local.
D’autres œuvres voyagent avec beaucoup de bonheur. Il y a cette
magie élective qui relève
de la subjectivité. Il faut ajouter, et c’est important, le rôle
de la critique. Elle élit certains auteurs alors qu’elle écarte
ceux qui sont talentueux, parce qu’ils dérangent. La gloire littéraire
est une gloire posthume, elle ne franchit pas le cap du temps à cause
des sensibilités. Le succès littéraire est une affaire de
circonstance.
TOGOFORUM : Quand par exemple, l’équipe nationale de football se qualifie, pour la
CAN, il y a des cotisations par ici, par-là. Le président fait des
dons faramineux. Mais quand l’ATL (Atelier Théâtre de Lomé), doit
aller jouer au MASA (Marché des Arts et Spectacles d’Abidjan),
c’est le silence absolu. Le théâtre africain dans ce contexte a-t-il
encore un avenir ?
A.A: Au
Togo, nous assistons au niveau de l’Etat à une culture
de l’inculture. C’est grave. On ne peut pas se développer
en mettant la culture
sous l’éteignoir. Elle est l’élément
clé du développement.
Ce refus est un échec de 40 ans d’indépendance.
Au Cameroun, quand les Lions gagnent la
coupe d’Afrique, c’est 6 mois de tranquillité pour Paul
Biya. On flatte le nationalisme. On se sert du foot comme de l’opium.
Le public doit savoir qu’on
encense le foot au détriment de la pensée parce que notre
avenir est dans la pensée. On flatte notre instinct, notre émotion
parce que l’émotion ne résout pas
1+1. Elle n’est pas cartésienne.
E.L: Je
suis assez d’accord. Il
faut qu’on préserve la culture de ce qui arrive au sport. De plus
en plus d’argent est dépensé pour le sport. Pour une infime partie
du sport professionnel et spectaculaire, et non pour la pratique du
sport par la majeure partie du large public et en particulier des
jeunes. Ni ces jeunes (sauf s'ils sont des consommateurs cibles des
produits "sponsors"), ni les sportifs amateurs, ni le public
ne sont pris en compte. Et il y a en plus un devoir de résultat, de
retour publicitaire. On voit toutes les dérives que cela apporte :
drogue, trafics divers, voire même déviance dans l'effort puisque
l'on sait par exemple que les coureurs cyclistes attendent souvent le
début de la retransmission télévisée pour lancer des attaques et
donc montrer leur maillot aux caméras.
Soyons réalistes. De nos jours, c’est l’ici, le maintenant et le tout
de suite qui règlent les projets politiques à beaucoup de niveaux.
La culture ne rapporte pas "ici et maintenant". Mais
les médias contribuent aussi à cette relégation de la culture dans
les greniers. Un peu partout, on confine la présentation de la
culture dans des zones et des horaires marginaux. En Belgique, les émissions
littéraires sont programmées, si je ne m’abuse, à 23 heures ou
plus. Combien sont encore éveillés à cette heure ? C’est
culturicide. Et ne parlons pas de la surface qu'occupe la critique
littéraire et théâtrale dans les journaux.
En négligeant la culture, en ne retenant que les festivités spectaculaires
hyper médiatisées, on répond aux instincts primaires du public,
friand de vedettariat, et dont on fait tout pour anesthésier l'esprit
critique. Mais en agissant ainsi les médias et les pouvoirs publiques
préparent leur tombe. Un peuple ne peut pas vivre sans culture. Ni
sans les arts vivants qui apportent cette référence culturelle sur
soi et sur le monde.
TOGOFORUM : Nous vous
remercions.
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