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Assahoun, le 25 août 2002 

REDARD CROISE SUR LR THEÂTRE EN AFRIQUE
Entretien  avec Emile Lansman, éditeur et Apédo-Amah Ayayi Togoata, Enseignant et chercheur  à l’Université de Lomé


Interview réalisée par Ted Hangui, Envoyé spécial de Togoforum à Assahoun


TOGOFORUM : Nous allons commencer par vous demander, Monsieur Emile Lansman, de nous présenter les éditions Lansman. 

EMILE LANSMAN: Vous trouverez de nombreuses informations sur le site de la maison (www.lansman.org Les éditions Lansman ne publient exclusivement que du théâtre. La maison est née de ce constat qu’il n’y avait pas d’éditeur de théâtre alors qu’il existait des auteurs talentueux en Belgique. J’ai donc décidé de créer une maison d’édition en 1989. Le projet était de publier chaque année un (1) ou deux (2) auteurs belges et de les défendre. Au théâtre, il ne suffit pas de publier. Il faut, et c’est important, assurer la promotion du livre en tant que tel, mais aussi de la pièce pour qu'elle soit montée. 

Je suis allé au festival des Francophonies à Limoges avec ce projet en tête et le premier texte que j’ai publié est… Qui a mangé madame d’Avoine Berghota ? de Sony Labou Tansi. Ce qui était un paradoxe puisque Sony – chacun le sait - n’était pas Belge et n'était pas un inconnu. Là j’ai compris que le problème belge était aussi celui de l’Afrique, voire du  monde francophone. L’aventure a commencé ainsi. En 5 ans, on a publié 100 titres, 200 en 8 ans, 300 en dix ans, 360 en treize ans avec un total de 400 pièces puisque certains livres comptent plusieurs pièces. En somme, le travail est de faire découvrir des auteurs et d’assurer leur promotion. 

TOGOFORUM:  Vous choisissez de publier des dramaturges africains. Cela n’est-il pas un risque majeur vu que le théâtre de façon générale est peu lu et celui africain encore moins ? 

E.L: Il faut tout de suite enlever le mot africain. Publier du théâtre est un risque, une folie. Mais une folie qui n’est pas plus grande de publier un auteur belge ou africain. J’aime à dire cette boutade : dans ce domaine, il vaut mieux être "blackwoman" que blanc belge. Il y a notamment des Universités aux USA et ailleurs dans le monde qui tentent d’intégrer des focus sur le théâtre africain, sur les auteurs au féminin, etc. Il y a incontestablement un intérêt croissant pour ce théâtre. Alors je crois que ce n’est pas plus difficile, plus risqué de publier des auteurs africains ou d’autres. 

D'ailleurs, je ne les publie pas parce qu’ils sont africains mais parce qu’ils lancent des cris d’émotion qui me touchent. Alors je les aide à toucher d’autres personnes. Ce qu’ils disent est intéressant et cela me donne envie de le partager avec d’autres. Cela m’ennuie d'ailleurs quand on me demande en Afrique de ne travailler que sur des textes d'auteurs  africains dans le cadre d'ateliers ou de formations.

Je pense que parfois, des dramaturges d'ailleurs parlent mieux de notre vision du monde que des auteurs de chez nous. Brisons le clivage. Il faut valoriser la littérature dramatique tout court, pas en actionnant des tiroirs. Partout, des collègues mènent un réel combat pour intégrer dans les programmes, à l’Université ou dans les collèges, l'approche des auteurs contemporains. Mais chacun devrait aussi plaider pour qu'on ne néglige pas un continent aussi important que l'Afrique. 

TOGOFORUM:  Forcément votre travail vous met en contact avec l’écriture. Comment trouvez-vous celle des années 90 à aujourd’hui ? Qu’est-ce qui la caractérise? 

E.L: Un auteur francophone non Français, il n'y a pas si longtemps encore, devait faire preuve de sa parfaite maîtrise de la langue pour être accepté et reconnu. Il n’avait aucune liberté à prendre vis-à-vis de la langue. Ceux de la périphérie (Belgique, Québec, Afrique francophone) devaient faire preuve d’un certain académisme pour mériter de faire partie de la "famille". Au départ donc, cette génération s’est souciée davantage de la conformité de sa langue que de sa relation avec une réalité locale.  

En revanche, des auteurs dans les années 80 ont donné un signal fort. Je pense à Sony Labou Tansi ici, ou à Michel Tremblay au Québec. Ce signal portait autant sur l’écriture que sur les idées. Ils affirmaient haut et fort que personne n'avait le privilège de la "bonne" langue. Les Africains pouvaient dès lors avoir "leur" français contemporain, avec leurs néologismes, leurs expressions "locales" et imagées, leurs "vulgarités" (Quand est apparu le premier "merde" sous la plume d'un africain ?)… surtout dans le domaine théâtral qui joue sur la langue orale.  

A partir de là, des auteurs, fils et petit-fils de Sony, se sont revendiqués de lui. Mais il ne suffit pas de fondre la langue, de créer des néologismes, d’utiliser des mots triviaux. Non ! Sony avait des choses à dire, voulait servir un propos fort, idéologique, politique et humanitaire. A noter ceci dit, que se revendiquer d’un auteur ne signifie pas aimer et imiter. Le parricide est également une filiation. 

Dans les années 80, des auteurs avec plus ou moins de bonheur, tentent donc de suivre la route tracée tout en étant eux-mêmes, souvent en respectant des étapes inéluctables. Le cas typique est Koulsy Lamko qui passe par un texte (Ndo Kela ou l'initiation avortée) faisant appel aux légendes africaines pour parler du monde d’aujourd’hui, et notamment de Sankara. Il s'agit donc d'une critique détournée de certains faits du monde d’aujourd’hui. Il passera ensuite à des textes plus directement ancrés dans la réalité quotidienne comme avec Tout bas… si bas C’est aussi le cas de Moussa Diagana, le Mauritanien qui réside au Mali, avec La légende du Wagadu vue par Sya Yatabéré, il y a dix ans et Targuiya ou l’amour dans la guerre, sa dernière pièce  

APEDO-AMAH: Cette nouvelle génération, avec des auteurs comme Kossi Efoui, Koffi Kwahulé, a donné véritablement du sang neuf à la littérature africaine. 

E.L: Toutefois un creux s’est installé à partir de 1995 : les auteurs connus écrivaient peu (ou s'essayaient au roman) et la relève ne venait  pas.  Mais, depuis deux ans donc, on assiste à l’émergence d’écriture très personnelle. Je demeure convaincu qu’en 2005, une nouvelle génération, qui est là mais qui doit maturer ses textes, une génération montante tous azimuts, fera parler d’elle. Je demeure optimiste. Elle utilise souvent deux armes dans son écriture : la comédie tragique (qui parle de ce qui ne va pas avec beaucoup d’humour) et le drame social. Il faut noter que ces deux veines émergent partout dans le monde francophone avec quelques années de retard sur le monde anglo-saxon. 

A.A: Oui ! Tout a commencé comme cela au Togo. Des jeunes auteurs se sont mis soudain à traiter de sujets graves avec dérision. Je pense à Sékou KADJANGABALO, Komlan GBANOU, à Kangni ALEM. 

TOGOFORUM:  Monsieur Apédo-Amah, vous êtes Enseignant à l’Université de Lomé au Département de Lettres Modernes, vous êtes chercheur, vous suivez les différentes mutations de la dramaturgie africaine.  Comment trouvez-vous celle des 12 dernières années?  

A.A: J’ai assisté en tant qu’acteur au niveau de la critique  à cette révolution dramatique. Les années 80-90 ont connu l’émergence de jeunes dramaturges influencés par Sony Labou Tansi que j’enseignais d’ailleurs à l’Université. Il a même été invité à la revue Propos Scientifique que je dirigeais avec AFAN  et au Département de Lettres Modernes. Lorsqu’il a dit : « Parlez on ne vous fera rien », les étudiants ont crié : «  Au Togo on tue. » En somme Sony est venu appuyer un mouvement de libération de la parole. 

Les premières œuvres étaient un choc. Aux  représentations, les spectateurs s’attendaient à ce qu’on embarque les acteurs tellement ils pratiquaient la dérision du pouvoir.

Toute révolution commence par la révolution du langage, par l’expression d’un ras le bol, par l’envie de connaître d’autres horizons, de changer les chevaux. Cette révolution dans la littérature s’est opérée sur le fond dans la thématique. La thématique ancienne qui valorisait les traditions a fait place à une nouvelle thématique.  Une thématique politique. Politique au sens étroit en tant qu’elle s’attaque aux dirigeants mais aussi politique au sens large en tant qu’elle pose le problème des valeurs dominantes perçues  comme des valeurs de domination. Vision iconoclaste. Au Togo, les jeunes auteurs ont attaqué Sénouvo Agbota  Zinsou, qui dominait l’espace théâtral togolais. Ces jeunes ont piétiné les modèles, ont revendiqué l’irrespect, craché, dit merde.  

E.L: C’est comme une balance. Enlevez ou ajoutez une masse dans un plateau ; l'aiguille incline dans un sens puis dans l'autre jusqu'à l'équilibre. Mais on trouvera toujours quelqu'un pour retoucher à l'un des plateaux, etc. Et comme la docilité n’est pas le propre des éléments doués, on retrouve ce balancement dans toutes les sociétés culturelles. 

A.A: Il  faut rompre avec le classicisme. Le grand échec de Jean-Paul SARTRE au théâtre  a été de vouloir diffuser des idées nouvelles dans une forme ancienne. A idées nouvelles forme nouvelle. Pour moi, son théâtre est assommant. 

Au Togo, ces jeunes dépassent le cloisonnement des genres. Ils sont romancier, critique, poète, dramaturge, traducteur. Il y a de quoi être optimiste.

Fait notable, ces dramaturges sont bien formés. Ils ont fait des études universitaires. Ils ont étudié le théâtre. Ce qui n’était pas le cas avant. Ils ont la maîtrise de la technique et leur polyvalence est un atout : comédiens, metteurs en scène, dramaturges. 

E.L: Je dis à ceux qui veulent écrire

1-           Ecrivez de tout et beaucoup. Faites vos propres gammes. Confrontez vos écrits à des lecteurs de votre entourage

2-           Lisez tous azimuts

3-           Allez voir le théâtre.

Cela contribue à se faire un bagage. 

TOGOFORUM:  Vous avez participé à l’animation du chantier d’écriture. Qu’est-ce qui peut pousser un écrivain européen à s’intéresser aux auteurs africains? 

E.L: Si je me contente d’attendre ce qui arrive dans ma boîte à lettre (entre 6 et 7 manuscrits par jour ouvrable), j’aurai l’impression de n’être qu’un éditeur. Mais je veux être au cœur de la dramaturgie francophone. Ici aujourd’hui, demain à Moncton. Les auteurs m’apportent beaucoup de choses ; en retour, je dois les aider en amont.  

TOGOFORUM:  Le débat aujourd’hui est celui de l’existence d’un théâtre africain. Doit-on parler de théâtre en Afrique ou d’un théâtre africain ? Y a-t-il des éléments spécifiques aux spectacles des compagnies africaines ? 

E.L: Le théâtre africain n’existe pas. Pas plus que le théâtre européen ou togolais. C’est une catastrophe, ces pensées qui enferment dans des moules. La richesse réside dans la diversité. Cela n’a de sens que si la parole est donnée à la fois à des gens cultivés, des universitaires, et aussi à d'autres qui savent à peine écrire. Car la force de l'émotion est multiple. Et donc, nous n'avons pas de critères précis et décisifs pour entrer dans le catalogue de Lansman. Il y a des filtres, mais pas de clefs. 

A.A: C’est un vieux débat. Les critiques africains et français ont semé la confusion avec la critique nationalitaire. La revue Notre Librairie  en a été le médium.  C’est en tout cas une sorte de chauvinisme. Lorsque le répertoire des œuvres ivoiriennes devenait plus important que celui béninois, alors on parlait de littérature ivoirienne. C’est un faux débat, une perte de temps.

Je dis toujours que les épithètes relèvent de l’idéologie qui n’a rien à voir avec la science. La critique utilise les épithètes pour catégoriser, simplifier ce qui est complexe et complexifier ce qui est simple.  A la Duck University aux USA, j’ai demandé un jour aux étudiants ‘’qu’est-ce qu’un Américain ?’’ 

TOGOFORUM:  Ils n’ont pas répondu ? 

A.A: Ben ! Ils n‘ont pas répondu. Qu’est-ce qu’un Togolais ?  Au-delà de la querelle de clocher, il y a le phénomène de la culture.

Roland Barthes a écrit : «  L’écriture est imposée à l’écrivain par la société mais le style est personnel. » 

TOGOFORUM:  Vous êtes tous les deux à tous les spectacles de cette 7è édition du Festhef. Vous avez sûrement des  impressions sur ces spectacles. Pouvez-vous les partager avec nous ?  

 E.L: Nous  sommes du jury et avons le devoir  de la réserve. Nous devons éviter des jugements globaux sur l’organisation.  

Toutefois, sans parler des spectacles proprement dit, j’ai remarqué certaines choses positives depuis mon arrivée au village. Lorsque le spectacle est gratuit, les jeunes affluent. On sent qu’ils ont acquis les règles élémentaires du jeu. Il y avait hier soir (24 août)  un garçon de 10/11 ans souriant et absorbé à côté de moi durant tout le spectacle qu'il vivait intensément. Si le théâtre est un partage de bonheur, c'est bien ici qu'on le prouve, dans des conditions pas faciles.  

A.A: Je parlerai par rapport aux autres FESTHEFS, au Festhef en général. Il est  une richesse apportée à la création  théâtrale au Togo. Périodiquement des artistes se réunissent pour célébrer le théâtre comme une fête. C’est important cette jouissance, ces  amis qu’on se fait. Tout cela participe de la promotion du théâtre dans notre pays. L’Etat ne s’investit pas dans la culture. Les promoteurs s’investissent pour  que le Festhef  vive depuis 1993. Le fait que le Festhef continue et qu’il soit,  constitue une chance pour le théâtre. Mais les organisateurs, les promoteurs, gagneraient à s’ouvrir à la société  civile et aux autres bonnes volontés de l’extérieur. Pour cela, il faut faire le point et assurer les arrières. Il ne faut pas que Festhef meure. Tous devons aider ce bébé à vivre. 

TOGOFORUM: Joseph  Chaïkin, le fondateur et directeur de l’Open theater, dit qu’aujourd’hui « aller au théâtre, c’est la même chose qu’aller  prendre un verre, passer une soirée dans un cabaret, dîner en ville ou aller voir un  show, histoire de passer un moment » ( Nouvelles tendances du théâtre contemporain, sous la direction d’Henri Tissot)  

Faites-vous la même analyse du théâtre aujourd’hui? 

E.L: Je répondrai : "pas du tout". Ce que je constate, en Europe, c’est que le théâtre a perdu une grande partie de sa raison "communautaire". Le théâtre est devenu un rendez-vous esthétique. Ou un lieu de détente absolu et un peu bêtifiant. 

L’urgence du théâtre, en tant que forme d’expression médiatique, est pour moi encore essentielle. Une des fonctions du théâtre est  d’amener les gens à travers une œuvre d’art, à réfléchir sur la société et sur ses travers. En Afrique, le sens du théâtre, le "pourquoi écrit-on et joue-t-on" existent et la question se pose encore au quotidien. Et s'il n'y avait pas la barrière de l'économique, je suis certain que les spectacles se joueraient souvent dans des espaces combles. En Belgique seul 4 % vont au théâtre. C’est donc l’inverse de la proposition qui voudrait que ce soit un acte banal, identique à celui d'aller boire un verre, comme ça, pour le plaisir ou pour passer le temps. Comme j'aimerais que cela soit vrai. J'imagine bien la majorité de la population se demandant "tiens ce soir, on va au théâtre ou on va boire un verre". Hélas…  

A.A: Je ne partage pas du tout l'opinion de celui qui a prononcé cette phrase. J’ignore la nature de l’expérience esthétique de Joseph Chaïkin  La participation au théâtre comme un verre qu’on prend au bar, est inadmissible. Le théâtre est plus que cela. C’est la somme de distraction et de culture. Ma perception du théâtre ne me permet pas d’accepter, de généraliser. Au théâtre on prend plaisir, on réfléchit, on échange. Y aller comme on va prendre un verre doit être une boutade. 

TOGOFORUM: Le théâtre est incontestablement transculturel. Le public quel qu’il soit  est également réceptif. Seule l’intelligence des textes,peut-être, diffère. Cette fusion, cette communion du public ne peut-elle pas faire penser à un théâtre  au singulier qu’à des théâtres ? 

E.L: Il y a des œuvres théâtrales, des spectacles qui sont déplaçables et peuvent même être montés ailleurs. Mais attention : le public n’accorde pas d’intérêt à un spectacle pour la même raison. Cette année, en Avignon, j’ai assisté à un phénomène curieux. Un spectacle belge était présenté et avait beaucoup de succès. Mais les parties qui ont fait rire les Belges en Belgique n’étaient pas les mêmes qui faisaient rire les Français en Avignon. S’il est une chose qui n’est pas universelle, c’est bien l’humour. Il y a des mécanismes différents d’une région à une autre. Chez nous, lorsque le public s’intéresse à un spectacle qui vient d’Afrique, je suis dubitatif. Est-ce à cause de l’exotisme ? Ou de la richesse de la mise en scène ? Ou de la qualité universelle du texte ? Quand je publie un texte, je dis souvent à l’auteur que, je le publie parce que je pense que son texte va provoquer des réactions ailleurs tout en étant parfaitement et complètement d'ici. Selon un principe qui veut que plus on est local, plus on est universel. A condition toutefois de ne pas dresser trop de barrières rebutantes, par exemple en surchargeant les textes de détails strictement locaux sans intérêt majeur et pour lesquels on n'a pas veillé à inclure des points de repère. L'exemple le plus typique est Tchekhov. Il a su parler de la spécificité de son pays et de son époque tout en nous donnant encore l'impression de parler d'ici et d'aujourd'hui. Qu’est-ce qui fait que Tchekhov est actuel ?  Universel ? Il n’y a hélas pas de recettes. 

A.A: Il faut être prudent. L’art est universel. Et il faut tenir compte de la culture qui nourrit l’artiste. Toutes les œuvres ne voyagent pas avec le même bonheur.

Dans les années 80-90, le concert Party de Kokouvito que le public togolais adorait, a fait fiasco au Gabon. L’humour est très connoté, local. D’autres œuvres voyagent avec beaucoup de bonheur. Il y a cette magie élective  qui relève de la subjectivité. Il faut ajouter, et c’est important, le rôle de la critique. Elle élit certains auteurs alors qu’elle écarte ceux qui sont talentueux, parce qu’ils dérangent. La gloire littéraire est une gloire posthume, elle ne franchit pas le cap du temps à cause des sensibilités. Le succès littéraire est une affaire de circonstance. 

TOGOFORUM : Quand par exemple, l’équipe nationale de football se qualifie, pour la CAN, il y a des cotisations par ici, par-là. Le président fait des dons faramineux. Mais quand l’ATL (Atelier Théâtre de Lomé), doit aller jouer au MASA (Marché des Arts et Spectacles d’Abidjan), c’est le silence absolu. Le théâtre africain dans ce contexte a-t-il encore un avenir ?  

A.A: Au Togo, nous assistons au niveau de l’Etat à une culture  de l’inculture. C’est grave. On ne peut pas se développer en  mettant la culture sous l’éteignoir. Elle est  l’élément clé  du développement. Ce refus est un échec de 40 ans d’indépendance.

Au Cameroun, quand les Lions gagnent la  coupe d’Afrique, c’est 6 mois de tranquillité pour Paul Biya. On flatte le nationalisme. On se sert du foot comme de l’opium. Le public doit savoir  qu’on  encense le foot au détriment de la pensée parce que notre avenir est dans la pensée. On flatte notre instinct, notre émotion parce que l’émotion ne résout pas  1+1. Elle n’est pas cartésienne. 

E.L: Je suis  assez d’accord. Il faut qu’on préserve la culture de ce qui arrive au sport. De plus en plus d’argent est dépensé pour le sport. Pour une infime partie du sport professionnel et spectaculaire, et non pour la pratique du sport par la majeure partie du large public et en particulier des jeunes. Ni ces jeunes (sauf s'ils sont des consommateurs cibles des produits "sponsors"), ni les sportifs amateurs, ni le public ne sont pris en compte. Et il y a en plus un devoir de résultat, de retour publicitaire. On voit toutes les dérives que cela apporte : drogue, trafics divers, voire même déviance dans l'effort puisque l'on sait par exemple que les coureurs cyclistes attendent souvent le début de la retransmission télévisée pour lancer des attaques et donc montrer leur maillot aux caméras. 

Soyons réalistes. De nos jours, c’est l’ici, le maintenant et le tout de suite qui règlent les projets politiques à beaucoup de niveaux.  La culture ne rapporte pas "ici et maintenant". Mais les médias contribuent aussi à cette relégation de la culture dans les greniers. Un peu partout, on confine la présentation de la culture dans des zones et des horaires marginaux. En Belgique, les émissions littéraires sont programmées, si je ne m’abuse, à 23 heures ou plus. Combien sont encore éveillés à cette heure ? C’est culturicide. Et ne parlons pas de la surface qu'occupe la critique littéraire et théâtrale dans les journaux. 

En négligeant la culture, en ne retenant que les festivités spectaculaires hyper médiatisées, on répond aux instincts primaires du public, friand de vedettariat, et dont on fait tout pour anesthésier l'esprit critique. Mais en agissant ainsi les médias et les pouvoirs publiques préparent leur tombe. Un peuple ne peut pas vivre sans culture. Ni sans les arts vivants qui apportent cette référence culturelle sur soi et sur le monde. 

TOGOFORUM :  Nous vous remercions. 

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