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TOGOFORUM :
Vous étiez 2è Secrétaire National du Comité d’Action pour
le renouveau (CAR), l’un des principaux partis de l’opposition à
la dictature, et le 28 juin, coup de
théâtre, vous démissionnez
de votre parti. Les Togolais veulent bien comprendre.
Ayayi
Togoata APEDO-AMAH : J’ai effectivement démissionné du
CAR et comme dirigeant et comme militant le 28 juin 2002. J’aurais
pu poser cet acte un ou deux ans plus tôt. Mais mon départ a été
différé à cause du lâche emprisonnement d’Agboyibor par le régime
illégitime qui a peur de son ombre. Je
ne pouvais pas quitter le parti alors que notre président
était en taule. Il y avait un défi à relever face
à la répression fasciste. Mais
pour remonter plus loin dans le temps, j’avais envisagé de
mettre fin à toute appartenance partisane
après les législatives de 1994 suite à la victoire du CAR ,
mais la trahison de l’UTD
d’Edem Kodjo, qui donna la victoire au Rpt, modifia mes
projets.
TOGOFORUM :
Mais pourquoi avoir quitter le CAR maintenant ?
A-A :
J’ai quitté le CAR le 28 juin 2002 pour reprendre mon indépendance
d’intellectuel entré en
politique. Vous savez, je n’ai pas attendu
la création des partis politiques
pour faire de la
politique en combattant la
dictature militaro-fasciste qui sévissait
au Togo depuis 1967. C’est d’ailleurs pour cette raison
que presque tous les partis politiques de l’opposition qui se
sont créés en 1991
m’ont harcelé pour
faire partie de leurs cadres dirigeants.
J’ai décliné toutes
ces offres de service pour créer avec des hommes et des femmes qui avaient fait
leur preuve sur le terrain avant le 5 octobre 1990, le CAR, pour
provoquer le changement et instaurer la démocratie
dans notre pays. Au départ
le CAR s’était
proclamé le parti
des déshérités et collait aux aspirations
profondes des
masses qui avaient en
fait leur porte-drapeau. Mais suite
aux nombreuses péripéties
de la dictature pour empêcher le
peuple d’exercer
sa souveraineté, l’opposition dite
démocratique s’est
perdue dans des négociations sans lendemain qui
la déshabillaient toujours un peu plus
face à des
autocrates qui s’en
servaient comme béquilles pour reprendre la part
du pouvoir que le peuple leur
arrachait. Conséquence : les forces démocratiques se sont
affaiblies au point de devenir impuissantes. Cette impuissance tient au
fait que l’arme de l’opposition démocratique c’est le peuple. Or il se fait
que toutes les négociations faites au
nom du peuple se sont faites
sans le peuple, sans la pression de la rue, cette
rue qui fait si peur aux bourreaux
du peuple togolais. Le peuple déboussolé,
écarté du processus de
la démocratisation par les jeux
politiques , s’est totalement
démobilisé, retirant tout
moyen de pression au partis de
l’opposition démocratique qui, après
chaque échec cuisant, s’entredéchiraient
comme des chiffonniers en
abandonnant la proie pour
l’ombre.
Pour
ce qui concerne mon parti,
j’ai fait un bilan critique qui a débouché
sur un constat d’impuissance collectif
et personnel. J’ai eu le sentiment que les masses déshéritées
ne se reconnaissaient plus
dans l’action du CAR
dont les positions étaient
devenues beaucoup plus opportunistes que raisonnées par rapport
à une ligne politique. Le
parti prenait des résolutions la veille qu’il violait
allègrement le lendemain sans
que la situation qui justifiait la résolution prise
n’ait changé d’un iota.
Un exemple : après la
déroute électorale de
juin 1998 et par la suite l’Accord Cadre de Lomé, le parti avait
procédé à une autocritique salutaire en décidant de
ne plus participer à
une quelconque union ou regroupement politique.
Eh bien, le CAR s’est empressé
d’être l’initiateur d’une
nouvelle union politique
, le Front, avec la CDPA,
l’ADDI, l’UDS-TOGO. Je précise
que cette énième union bidon
s’est faite après
mon départ du CAR.
Outre
les errements de la direction du CAR, je dois avouer
que je n’ai jamais été
très à l’aise dans la politique
politicienne et partisane en tant qu’intellectuel.
TOGOFORUM :
Alors pourquoi avoir cofondé un parti de l’opposition ?
A-A :
Ma participation à la
vie d’un parti politique s’est inscrite dans une logique. Nous réclamions
haut et fort
la démocratie et le multipartisme
dans les années 1980 ; alors , lorsque
les partis ont été créés, nous ne pouvions
que donner l’exemple
par notre adhésion ; nous ne pouvions rester à l’écart. Il en a été de
même pour la vie associative
au niveau de la société civile avec
notamment, la création de
la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme dont je demeure à ce jour
un dirigeant.
TOGOFORUM :
Vous insistez beaucoup sur votre statut d’intellectuel. Quelle doit
être, selon vous, la fonction de
l’intellectuel au Togo sous la dictature militaire ?
A-A :
La fonction de l’intellectuel
est identique sous tous les cieux et
de tout temps. Il a pour devoir
de dire la vérité
avec courage, d’œuvrer pour la justice, l’équité, de dénoncer
tous les pouvoirs oppresseurs et toutes les valeurs
d’aliénation qui enchaînent
mentalement le peuple. L’intellectuel doit
par sa capacité
d’analyse éclairer
le peuple et les
politiques en simplifiant
ce qui semble complexe et en complexifiant ce qui semble aller
de soi. L’intellectuel est celui
qui défend le peuple et refuse tout compromis sur les principes. La
rançon de son action c’est la marginalité parce qu’il fait peur
à ceux qui aspirent accéder
au pouvoir. C’est pour
retrouver toute la
mordacité de la pensée critique
que j’ai
choisi de renoncer à toute attache partisane en démissionnant du
CAR pour me mettre au-dessus
de la mêlée afin de
mettre ma réflexion au
service de toutes les forces démocratiques authentiques
qui défendent l’intérêt du peuple togolais face à ses
ennemis.
TOGOFORUM :
Ce que vous dites de
l’intellectuel est bien beau, mais
on a vu tant de prétendants
se mettre au service du Rpt pour s’attabler à la mangeoire
nationale….
A-A :
Aucun intellectuel authentique ne peut servir une dictature aussi médiocre
et perverse comme la
nôtre.
Ces énergumènes auxquels
vous faites allusion ne
sont pas des intellectuel mais des intellect-tueurs,
vulgaires diplômés sans
envergure, sans moralité, sans dignité
sinon , ils ne boufferaient
pas dans l’auge
des cochons. Ne mélangeons donc
pas les serviettes et les
torchons, s’il vous plaît !
Lorsque l’élite d’un
pays érige la crapulerie, la corruption, le cynisme, le mensonge et la cancrerie
en valeurs dominantes, il y a
péril en la demeure . Ces élites
de pacotille, véritables lampeurs de soupe, sont de pauvres
types qui ne méritent que
notre mépris, car leur souci n’est pas de construire le Togo mais de le charançonner comme un sac
de maïs. Il suffit d’écouter les médias d’Etat pour être fixé
sur la moralité plus que douteuse
et les capacités intellectuelles plus limitées de
ces tristes sires et autres rastaquouères.
TOGOFORUM :
Que pensez-vous de l’actuelle opposition démocratique ?
Incarne-t-elle toujours
l’aspiration au changement ?
A-A :
Les partis de l’opposition démocratique
sont aujourd’hui patraques, en mal
d’idées, de stratégies, incapables de remobiliser
le peuple après leurs zigzagues
politiques et leurs stratégies
à la con. Ces
partis sont victimes de leur propre turpitude, de leurs compromissions, de leurs trahisons. Comment
comprendre que la
dictature militaro-fasciste n’a
jamais renoncé à son armée alors qu’en face, les partis ont renoncé
à leur arme absolue, le peuple ? C’est aberrant
et inimaginable sur le plan stratégique. Si aujourd’hui tous
les observateurs avisés
ont fait le constat de la désaffection du peuple, c’est
que, aux yeux de
celui-ci, ils n’incarnent plus
ses aspirations au changement pour bouter la tyrannie du Rpt
que j’ai toujours considéré comme le cache-sexe du
régime militaire. Car le
Rpt n’existe pas ; ce n’est pas en réalité un parti
politique ; il ne survivra pas à Eyadema.
La
tâche essentielle pour
les partis politiques qui veulent
un vrai changement et une simple alternance,
est la reconquête
du peuple pour faire à nouveau de
lui l’acteur principal et
prioritaire de la lutte
contre le fascisme et l’obscurantisme primaire et primitif.
L’on ne peut prétendre
conquérir la démocratie
quand on a peur du peuple comme les dictateurs.
La
mise au rancart du peuple tient
aussi au fait de l’excessive personnalisation
de la lutte pour
la dominance au sein des
partis dits démocratiques. Trop de leadership tue le
leadership. Qui peut nier
que Agboyibor, Olympio, Gnininvi, Kodjo, Ayeva
entre autres, ne se sont pas plus combattus
qu’ils n’ont combattu Eyadema? Que de dénigrements,
de mensonges, de calomnies,
de rumeurs assassines ; de ruse de Sioux pour faire
perdre le concurrent dans
l’opinion ! Quel extraordinaire
gâchis ! Ce sont là
des méthodes abominables dignes
du Rpt. Quatre décennies de dictature, ça laisse forcément
des traces dans les esprits. Qu’on se le dise, on ne fera pas de démocratie
sans démocrate ! Le risque, après le départ d’Eyadema, ce
sera de faire du Rptisme
sans le Rpt ou de l’éyademaisme sans Eyadema. Ce serait l’arnaque
du siècle.
TOGOFORUM :
Que pensez-vous de chaque leader de notre microcosme politique :
Eyadema, Koffigoh, Gilchrist
Olympio, Agboyibor, Ayeva et de l’archevêque à l’époque du Haut
Conseil de la République (HCR) ?
A-A :
Je suivrai votre ordre sans toutefois savoir ce qui le
motive.
Eyadema :
Eyadema est un assez bon tacticien mais un médiocre stratège politique. La preuve
en est qu’il a
dû,
au cours du processus de démocratisation, recourir régulièrement à
l’armée pour se
remettre en scelle face
aux forces démocratiques. Il n’a plus d’idées pour le Togo. Il est politiquement usé, sans avenir pour le Togo.
Son problème, c’est que
les Togolais ne veulent plus de lui.
Le sachant, il s’est condamné
à une fuite en avant
dont l’issue ne lui sera pas favorable s’il
n’a pas la sagesse de se
retirer volontairement en 2003 comme l’exige la constitution. Son
bilan est globalement négatif
et tend même à devenir calamiteux à son image : une calamité.
Koffigoh :
Ce monsieur a voulu porter des bottes
trop grandes pour lui et il est tombé dedans. Il est dévoré
par d’ambitions pour lui, mais pas pour son pays. Pour réaliser ses
ambitions , il ne s’encombre pas de scrupules. C’est un
opportuniste dangereux tant
pour l’opposition que pour le parti qu’il sert aujourd’hui avec
la flétrissure de la trahison sur le front. C’est d’ailleurs cet
opportunisme dangereux qui l’a amené à trahir le peuple togolais pour
servir Eyadema. C’est
un piètre politique.
Gilchrist
Olympio : L’homme a certes une grande ambition. Il est cependant trop émotif et manque de discipline pour réaliser
son projet politique d’où souvent
une impression de
brouillon. Il a de la constance dans ses idées. Son exil loin de ses
troupes nuit
beaucoup à son
expérience politique. En 1998, il avait ravi le leadership de
l’opposition à Agboyibor au sein des masses
populaires. Il donne l’impression
d’être mal entouré ou de ne pas écouter
les conseils.
Yaovi
Agboyibor : Il est très politique, peut-être trop même.
C’est une boîte à
idées.
Il a une idée par semaine ; ce qui
fait sa force et
sa faiblesse. Ses idées, je veux dire qu’il
n’est pas toujours
capable de les enfiler comme
des perles sur la même ficelle d’où
certaines incohérences qui déroutent
ses partisans et adversaires. En voulant trop peaufiner une image de leader présidentiable et
responsable, il a perdu de sa spontanéité, de son naturel, qualités
qui faisaient sa force auprès du peuple. Beaucoup de gens cherchent
à le manipuler et il
n’en est pas toujours conscient. C’est un grand bosseur qui
suscite beaucoup de
jalousie au sein de l’opposition.
Edem
Kodjo : Il a beaucoup d’entregent. Il a incontestablement
une carrure politique. Mais il donne l’impression d’être
l’homme des réseaux. Les scrupules ne semblent pas l’arrêter
dans son ambition présidentielle, d’où son
alliance avec le
Rpt pour devenir le Premier ministre otage d’Eyadema en 1994. Ce
triste épisode a durablement écorné
son image dans l’opinion. Autant l’homme
est généreux, autant il
semble avoir une rancune tenace. Il aime la ruse en politique.
Messan
Gnininvi : C’est l’homme politique qui incarne le mieux
la mystique de l’union de l’opposition. Mais paradoxalement, il
n’a jamais été porteur d’une véritable stratégie
pour réaliser ce
dessein qui lui semble cher, car il a toujours été partie prenante
de tous les déchirements au sein de l’opposition Il doit sûrement
confondre cartésianisme et politique.
L’on
ne peut unir et se désunir en même temps. Il
donne de lui une
image d’homme de l’ombre rusé. Il ne va pas droit à l’obstacle ;
il le contourne. C’est un habile tacticien
et un grand agitateur politique. Ses
ambitions politiques sont desservies par un mauvais travail
d’implantation de son parti , la CDPA. Les associations satellites de son parti sont très actives et
ont un impact important au sein de
la société civile.
Zarifou
Ayeva : C’est
un homme bien renseigné
qui sait prendre le temps de la réflexion, mais il est trop émotif
lui aussi. Son petit score à
l’élection présidentielle de
juin 1998, lui a
paradoxalement conféré un
certain poids politique
qu’il a voulu exploiter au maximum. Mais
il a malheureusement opté
pour une stratégie opportuniste, calamiteuse en voulant au cours
des négociations de l’Accord
Cadre de Lomé et au sein
du Comité Paritaire de Suivi, se singulariser en prenant souvent des
positions allant dans le
sens du Rpt. Je ne pense pas que
c’est la faible implantation de son parti, le PDR , qui l’oblige à ces
acrobaties politiques. Il est trop
seul dans son parti. Malgré une certaine
susceptibilité, il apparaît souvent comme un élément modérateur
dans les déchirements des
frères ennemis de l’opposition.
Mgr
Philippe Fanoko Kpodzro : C’est un piètre politique. Je
n’ai jamais compris pourquoi certains leaders de l’opposition en ont fait le président de la Conférence
Nationale Souveraine et
du Haut Conseil de la République (HCR).
Il n’était vraiment pas dans son élément
et semblait débarquer d’une
autre planète avec une
naïveté déconcertante malgré le fait qu’il
était par ailleurs madré comme un paysan. Avec
Kpodzro, les manipulateurs de tous
les bords se sont
régalés.
A
son actif il faut relever
qu’au moment où la plupart des leaders de l’opposition
avaient fui le pays en 1993 aux cours de la
grève générale illimitée qui a suivi la prise en otage
du HCR en octobre
1992, il a fait preuve d’un grand courage
malgré les menaces, en restant à la barre et en signant tous
les documents destinés
à bloquer des fonds de l’Etat déposés
dans des banques
étrangères. Il a laissé l’image positive d’un homme honnête,
qualité rare chez
un prêtre catholique.
TOGOFORUM :
Vous étiez justement le Rapporteur du HCR. On peut dire
qu’au lendemain de
la Conférence souveraine, l’opposition avait pignon sur rue. Mais
sa pugnacité s’est peu à peu étiolée.
Résultat cette déliquescence de
toute la classe politique.
Si vous aviez à
rappeler vos joies
et vos déceptions de cette
époque où vous étiez Rapporteur, qu’évoqueriez-vous ?
A-A :
Au chapitre des joies, ce qu’il y a eu de positif, c’est
qu’au sein de cette institution, existaient de véritables
débats démocratiques qui ont permis de jeter les bases
de ce qu’aurait dû être la démocratie au Togo. Ce n’est
pas par hasard que le HCR
a été la bête noire de certains militaires anti-démocrates.
En réalité, le coup
d’Etat du 3 décembre
1991 n’était pas contre Koffigoh mais contre le HCR. Le
HCR a eu le
courage et le mérite
de défendre le peuple togolais
les mains nues. Et le peuple
ne lui avait ménagé son soutien par la spontanéité avec
laquelle il répondait à son appel.
Au sujet des déceptions, ce
que j’ai déploré au
sein du HCR, c’étaient certains comportements
politiquement irresponsables de certains de
ses membres qui posaient
des actes en jouant
les durs mais qu’ils n’osaient
pas assumer. A certains moments, l’adversité
entre les partis politiques
de l’opposition a failli
prendre le pas sur l’intérêt
national parce que le
président du HCR était
trop politiquement naïf.
Ce manque de dimension,
de vision politique de
Kpodzro, a véritablement desservi le HCR. Dépendant aussi du
Vatican, on ne peut exclure certaines
influences souterraines d’autant
plus que toutes
les forces politiques togolaises
cherchaient à le manipuler dans leurs intérêts inavoués.
TOGOFORUM :
Quel est votre sentiment
sur les législatives anticipées du 27 Octobre 2002 ?
A-A :
C’est un non-sens, un non-événement. Pour faire des économies, autant nommer
à l’assemblée nationale
tout le Comité central du Rpt, ça évitera un cirque inutile.
De toutes les façons, je
doute que plus de 5% des électeurs
acceptent de se
faire complices de cette
mascarade ridicule. Le Rpt sait qu’il ne remportera aucune élection
au Togo avec Eyadema au pouvoir. Vouloir organiser cette fraude
électorale est un aveu d’impuissance
d’un pouvoir en
mal d’imagination qui ne sait plus quoi imaginer pour
pallier sa tare originelle : l’illégitimité. Depuis
son accession au pouvoir, par
coup d’Etat militaire en 1967, Eyadema
n’a jamais été élu démocratiquement au Togo. Quel
cinglant désaveu !
Paradoxalement,
je pense que ce sont les provocations
de la dictature qui
vont aider à remobiliser le peuple dont l’exaspération risque de déboucher sur une colossale surprise pour ses oppresseurs.
TOGOFORUM :
Eyadema et l’échéance de 2003 :
il doit normalement quitter le pouvoir ?
A-A :
Ce pays a perdu sa normalité. Tout est déréglé.
35
ans d’une inique dictature, d’un général d’opérette qui plus
est ubuesque, cela est une
période à la charnière
de trois générations : celle qui est montée au pouvoir
avec lui et qui a connu des fortunes diverses
selon qu’elle a
servi ou décrié la monstruosité ; celle qui est née
avec lui et qui
aujourd’hui se cherche ; celle , enfin beaucoup plus jeune ,
qui vit les errements d’une
piteuse fin de règne et à,
laquelle on enseigne à force
de motions que l’opposition c’est le père–fouettard. C’est
au total l’avenir de
tout le pays qui est ainsi confisqué, bafoué, nié. Ce
sont 35 sinistres années, 35 douloureuses années d’un règne
calamiteux. Lui-même devrait tirer
les conséquences et
déguerpir.
Il s’agit d’une affaire
de conscience qui engage l’honnêteté de
la parole donnée : parole de militaire ! Par patriotisme, Eyadema
doit partir sans
tripatouiller la Constitution. S’il refuse de quitter le pouvoir
comme tout semble l’indiquer, c’est
que le pouvoir le quittera. Que peut-il encore proposer à ce
pays qu’il n’a pu réaliser en trente-cinq ans de règne solitaire
et catastrophique ? Il doit partir.
Le
Togo doit cesser de vivre cette situation de
coup d’Etat permanent
et de misère politique qui
semble le singulariser si négativement
en Afrique. Eyadema doit
offrir la chance aux
Togolais d‘entrer dans une ère nouvelle placée sous
le signe du développement, de la libération du peuple et de
l’intelligence au
pouvoir. Cette exigence
est d’autant plus impérative
que le personnel politique
du Rpt est d’une
rare médiocrité. Regardez ce
qu’ils ont fait du Togo !
C’est à pleurer. L’horizon est
bouché. Le mot avenir a
disparu du vocabulaire de la jeunesse. Toutes les générations
sacrifiées ont le
cœur meurtri, aigri par une
misère morale et matérielle
engendrée par la corruption des politicards prébendiers et leur
incompétence sans borne.
L’unique mission qui
doit préoccuper les forces démocratiques
c’est la mise
sur pied d’une stratégie
qui refasse du peuple l’acteur principal
du changement. Telle est
la voie du salut. Eyadema doit faire preuve pour une fois, dans sa
longue carrière de militaire-président, de beaucoup de courage
politique en quittant
librement le pouvoir.
TOGOFORUM :
Comment avez-vous ressenti l’incarcération
du président du
CAR, Yaovi Agboyibor ?
A-A :
C’est comme si j’avais reçu un coup de massue
sur le crâne. J’ai été très
ému mais j’ai estimé que le défi devait
être relevé pour montrer aux bourreaux
du peuple togolais que l’intimidation ne fera pas
fléchir les combattants de
la liberté. En posant cet acte scélérat, les fascistes espéraient que
le CAR sans leader
s’effondrerait ; seulement, ils ignoraient que Agboyibor
n’était pas le CAR. C’était une vengeance mesquine et lâche
contre un adversaire politique
qui a subi le sort à lui infligé, avec stoïcisme et dignité
émouvante.
Incarcérer Agboyibor, un poids lourd
signifiait vouloir
intimider les autres leaders
et tous les simples militants de la base. L’embastillement
arbitraire des
responsables de l’opposition est
le résultat de la démobilisation
du peuple ; sans cela, Eyadema n’aurait jamais osé poser un tel acte. De toutes les façons, enfermer les
leaders et autres responsables, ne sert
à rien : aucun homme politique n’ est irremplaçable.
Eyadema lui-même n’est
pas irremplaçable au sein de la clique dirigeante.
TOGOFORUM :
Quelle analyse faites-vous de la dissidence deis barons du Rpt ,
Agbeyome Kodjo et Dahuku Péré ?
A-A :
Pour l’heure, je perçois cette dissidence
comme un acte opportuniste
motivé davantage par le ressentiment, l’aigreur que par une véritable
conviction politique.
N’oubliez pas que ces deux-là ont été nourris
et ont grandi
politiquement à la mamelle de la dictature. Alors ce virage à
180 ° ne me laisse pas
sceptique mais me conforte dans ma conviction
que la tyrannie est
un mal absolu. Si des enfants gâtés
du régime fasciste Rptoche en viennent
à cracher dans la soupe ou
à pisser contre le vent qui
les portait, c’est que le
système qu’ils
dénoncent est
vraiment pourri. Agbeyome Kodjo et Dahuku Péré ont été victimes de
leur propre turpitude, de leur ventre et de leur cynisme en politique.
Si aujourd’hui, ils découvrent
que Eyadema ne
fait plus l’affaire, que le Rpt est dictatorial, que le régime
est prédateur, nous disons tant mieux s’ils peuvent aider à affaiblir la
dictature.
Mais
nous n’irons pas jusqu’à les embrasser sur la bouche comme
le font certains naïfs
imprudents. Vigilance !
Car qui nous dit que ces Rptoches
en rupture de ban
ne referont pas le chemin inverse
demain ? Et d’ailleurs, ils n’ont pas
démissionné du Rpt, ils ont été virés ! Nous ne pouvons
nous permettre
d’oublier en un battement de cil la sauvage campagne de Kodjo
Agbeyomé dans le Yoto contre les paysans
hostiles au Rpt.
Qui peut oublier le son des rafales
tirées dans le sexe et l’anus
du brave militant du CAR de Sendome, Mathieu Koffi Kégbé par
une milice se réclamant de lui. Alors
wait and see !
TOGOFORUM:
Les partis de l’opposition, à l’exception de
l’UFC et de quelques autres partis, ont
formé une sorte d’union
en vue d’une prochaine candidature
unique aux
prochaines consultations. Cela
pourrait-il vous amener à retourner
au CAR d’autant plus que le président de ce Front est
justement Me Agboyibor?
A-A :
C’est totalement exclu. Pour l’instant, j’ai tourné la
page de l’appartenance
partisane. Il ne faut pas se tromper. Le peuple togolais a
toujours exigé
des partis politiques de l’opposition
démocratique de
s’entendre , c’est-à-dire de
ramer dans le même sens pour
opérer le changement souhaité . Mais le peuple
n’a jamais fixé les modalités aux partis politiques .
L’expérience a montré que
toutes les unions qui ont
jalonné la vie politique au sein de l’opposition
ont été des unions bidons,
opportunistes et sans principes . Cette
situation a
toujours eu pour
conséquences, le fait de
les voir voler en éclats
au bout de quelques
mois d’existence avec
des guéguerres de
chefs interminables et
désolantes.
Ces unions ont toujours
été un marché de dupes dans la
mesure où le les gros poissons cherchaient
à avaler les petits poissons , lesquels cherchaient à leur tour à dégraisser
les plus gros.
La
création de ces unions a
toujours aussi marqué les temps forts des
déchirements au sein de l’opposition.
Nous ne voulons pour exemple que les unions COD, COD2 , le G8 ,
l’Union CAR-PDR-UFC… Donc il m’apparaît plus sage
pour les partis politique de l’opposition de travailler
ensemble contre la dictature
dans une bonne entente
sans pour autant renoncer à leur autonomie. Parce que
lorsqu’un militant adhère à un parti X , c’est parce qu’il
estime qu’il ne peut plus adhérer aux partis Y ou Z. Ce qui veut dire que
ces unions opportunistes mettent
en danger le
pluralisme , fondement de la démocratie. A la limite, l’on peut
craindre le danger d’un parti unique de l’opposition. Vouloir séparer
démocratie et pluralisme et multipartisme est une aberration.
TOGOFORUM : Vous êtes aussi enseignant
à l’Université de Lomé
donc très proche
des étudiants. Partout, les étudiants
constituent la catégorie des frondeurs, des contempteurs.
Pouvez-vous dire la même chose des
étudiants togolais ?
A-A :
Au sujet de la jeunesse
de notre pays, dont les étudiants, il y a
une perversion des valeurs
provoquée par des
décennies de mensonges politiques à telle enseigne que
la vertu apparaît
de plus en plus dans
la société togolaise comme
une connerie. C’est extrêmement grave parce qu’on
ne
peut pas construire un
pays sur des fondations
comme le mensonge, et la corruption. Si vous voyez
des étudiants porteurs de pancartes qui font l’âne pour
avoir du foin, auprès des bourreaux du peuple togolais, c’est tout
simplement parce qu’ils
ont choisi la voie de la facilité
et du déshonneur.
Ils
ont d’ailleurs l’exemple négatif
de certains
de leurs enseignants qu’ils accusent eux-mêmes d’être des
crapules parce qu’ils leur
ont toujours dit que
la dictature était
une tare. Mais ils ont la surprise
de voir ces enseignants lire
des motions de soutien
intéressées à la TVT.
Le mensonge ne résiste
pas au temps.
TOGOFORUM:
Nous vous remercions pour votre disponibilité
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