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Causeries
avec Kangni Alem
(photo
Bernard Chaumont)
TOGOFORUM: Kangni Alem ,vous n’êtes plus à présenter: Vous êtes dramaturge,
romancier, comédien, metteur en scène, traducteur, togolais.
Vous sentez-vous tout cela avec un égal bonheur?
KANGNI ALEM: On n’est jamais à l’aise dans toutes les cases, à moins d’être
un schizophrène qui s’ignore ; être togolais par exemple,
par les temps qui courent, n’est pas une sinécure. A
l’instar des personnages de La fabrique de cérémonies
de Kossi Efoui, on peut nourrir des doutes, parfois, sur l’existence
réelle de cette patrie confisquée, faussement ré-inventée à des
fins d’apologétique d’une dictature obscure comme un gros pet
d’araignée des contes. Il faut être poète pour espérer qu’un
jour ce pays à l’âme détruite recouvre son intégrité, ce que
je ne suis plus, alors je somnambule, d’un genre littéraire à
l’autre, d’une activité artistique à l’autre, avec
l’espoir minime qu’au réveil, mes os rompus de nostalgie
trouvent une place dans le cercle des poètes disparus. Si résurrection
il y a ! Sincèrement, je ne suis pas à l’aise en tant que
togolais, pour le reste, ça va, j’ai encore toute ma tête, alors
je me contrôle.
TOGOFORUM: On vous a déjà sûrement posé la question mais je la reprends:
comment êtes-vous venu à la littérature?
KANGNI ALEM:
Par amour de la demoiselle destinataire de mon premier essai de
poésie,
un pastiche du « Crucifix » de Lamartine ! L’hameçon,
d’ailleurs, n’avait pas mordu, ce qui prouve au moins une chose :
les femmes n’auront pas beaucoup changé depuis Ève, l’ancêtre,
séduite par une nourriture terrestre, ou la reine de Saba, fascinée
par le clinquant de la cour du roi Salomon ! Sérieusement,
sait-on toujours pourquoi l’on devient tueur en série, gynécologue
ou avocat défenseur de crapules ? Il y a une part
d’idiosyncrasie et de bluff dans chaque talent, ambivalence du mot
oblige. Pour ma part, avec le recul, il n’y a qu’une certitude :
depuis l’école primaire, j’ai toujours été attiré par les
mots et les femmes, leur mystère pour celles-ci, leur aptitude à
cerner de près l’ineffable pour ceux-là. Ineffable et mystère,
deux états d’âme que seules la musique et la peinture arrivent
parfois à concurrencer. Mais ai-je jamais su dessiner, jouer d’un
instrument ? Je peux paraître désinvolte aujourd’hui, mais
il m’a fallu travailler pour maîtriser la machine littérature, rétive
lorsqu’elle fonctionne sans mode d’emploi. Tout se joue là, au
fond, comprendre les limites de la passion brute, du don, pour
employer un mot biblique, et œuvrer à les faire durer. Le temps,
ennemi principal du créateur, amoindrit ses dons s’il prétend
vivre sur ses acquis. L’élève chirurgien a des cobayes, l’écrivain,
gratte-papier à ses débuts, a des maîtres, des mentors et des
correcteurs. Il vivra de livres, s’il veut écrire des livres, il
aura des haines, des amours, bref beaucoup d’imagination s’il
veut devenir bel amant.
TOGOFORUM: Dans une émission à RFI, Mardi 06 Août 2002 je crois, vous parlez de
l’héritage de Césaire, d’Emmanuel Kant, et de Michel de
Ghelderode.
Je vous trouvais moi beaucoup plus proche de Tchicaya U Tam’si.
KANGNI ALEM: L’émission à laquelle vous faites référence était un parcours
sommaire des coups de cœur d’un auteur et avait le défaut d’être
enregistrée devant une pile de livres choisis au hasard dans ma
bibliothèque. Les bibliothèques matérielles sont forcément
lacunaires, sujets aux intempéries, comme celles mythiques de
Tombouctou ou d’Alexandrie.
Virtuellement, oui, Tchicaya, comme d’ailleurs ma mère, ou mon
père,
pour ne pas faire de jaloux, ont leur place dans ma bibliothèque
idéale.
Question de tempérament! Le mauvais sang, Feu de brousse font
partie des livres qui influencèrent mon écriture au décours des
années 80. Sur le thème de l’enracinement, aussi, Tchicaya U
Tam’si demeure un excellent professeur.
Quoi de plus normal, pour un élève dont la mémoire a souffert des affres
d’une aberration historique pompeusement dénommée «politique de l’authenticité!»
La source, l’identité sont des concepts que le poète et dramaturge
congolais a mis à mal dans un texte célèbre, «La Source»,
que je n’ai de cesse de méditer: «Le placenta, première place d’armes/
jeté/ Le cordon ombilical, lien premier/ jeté / A quel abus de fidélité m’abonner/ Je préfère sur dos de cachalot/
jouer le drame du naufragé à perpétuité.»
L’idée de source est bel et bien un mythe politique, le Rwanda l’a prouvé par l’absurde.
Oui, Tchicaya demeure un maître iconoclaste en cynisme et lucidité.
Voilà pour l’exercice d’admiration. On pourrait allonger la
liste, y rajouter des noms et des œuvres d’auteurs que je déteste,
car les livres que l’écrivain n’aime pas sont aussi des
gardes-fous pour lui dans sa pratique quotidienne de la littérature.
TOGOFORUM: Vous avez traduit de l’anglais au français un roman du nigérian Ken
Saro-Wiwa, Basi and Company. Qu’est-ce qui vous a
poussé: la notoriété politique de l’auteur ou le roman lui-même?
Ou y a-t-il une autre raison?
KANGNI ALEM: Pour l’info, j’ai traduit en réalité deux romans de Saro-Wiwa,Mister B millionnaire
et Lemona, tous deux pour le compte des éditions Dapper, mon nouvel éditeur
qui vient de publier mon premier roman, Cola Cola Jazz
(sortie officielle: Octobre 2002, ndlr).
Pour l’éditeur peut-être oui, mais Saro-Wiwa n’est pas un
combat personnel, la preuve j’ai d’autres traductions sur le feu:
Walter Mosley, l’américain, Syl Cheney-Cocker le
sierra-leonais,
Teigla, un classique du Concert Party, enregistré dans les années
70…
Traduire est une passion, certes, mais la face cachée des
choses c’est qu’un écrivain traduit aussi pour vivre, à
l’instar de n’importe quel traducteur dont c’est le métier.
Prosaïque, n’est-ce pas? Cependant, le destin de Saro-Wiwa
fait qu’on ne traduit pas l’auteur sans défendre un brin son
œuvre,
ce que j’ai fait à maintes occasions, m’attirant parfois la
foudre et le sarcasme de ceux qui ne portent pas dans leur cœur
l’activiste et militant écologiste, et ne cessent de pointer du
doigt les ambiguïtés de l’homme, confondant allègrement ses
engagements politiques avec son dévouement à la cause littérature.
Mais au fond, quand on accepte de traduire un auteur plutôt qu’un
autre, difficile de nier les affinités électives qui président à
un tel choix. Et dans le genre écrivain populaire, Saro-Wiwa est
une référence majeure dans le champ littéraire africain. Le
traduire, c’est quelque part un hommage à son talent d’écrivain
et sa mémoire de martyr, victime de la combinaison explosive du
capitalisme échevelé et de la dictature la plus arrogante.
TOGOFORUM: Vous êtes homme de lettres mais d’abord citoyen. Le Togo votre pays
vit depuis les années 1990 une crise sans précédent à mi-chemin
entre la démocratie et une vieille dictature. Quelle est votre
lecture de cette crise si tant est qu’il faut appeler crise cette
sclérose?
KANGNI ALEM: C’est une lecture qui a peu de chance d’être consensuelle.
Autant je comprends, d’un point de vue intellectuel s’entend, le
jeu de Gnassingbé Eyadema s’accrochant au pouvoir, autant je
reste pantois devant les stratégies de l’opposition depuis la
Conférence Nationale et l’échec de la Transition pour faire
tomber son plus vieil ennemi.
Certes, l’idée même d’un front commun en politique est une idée contre nature,
chaque parti n’ayant qu’un objectif terre à terre, gagner des élections et
placer ses hommes! La politique est un champ de mines. Mais
nous parlons de stratégie, à l’instar de celle aberrante,
n’est-ce pas, mais efficiente initiée par François Mitterrand
avec les forces de gauche pour briser le règne ininterrompu de la
droite française. Il s’agit moins d’une union sacrée, démarche
mafieuse et faussement mystique, que d’une entente sur les moyens
de la lutte finale. Chacun reprendra ses billes, le moment venu. À
la limite, on en vient à penser que l’opposition n’était unie
que dans la clandestinité. Faut-il alors rêver à la disparition
officielle des partis pour retrouver l’unité nécessaire?
Au fond, de quels moyens réels disposent les partis de
l’opposition pour faire partir Eyadema? Il n’y a pas mystère;
depuis 1990, le sujet est sur la place publique. Nous sommes face à
un régime qui ne respecte aucun engagement, ne supporte aucune
contradiction, même dans ses propres rangs, il faut alors
s’entendre pour endosser ensemble les responsabilités du choix de
la lutte qui doit l’éradiquer de la mémoire des Togolais.
TOGOFORUM: Pensez-vous que la littérature ou les hommes de lettres peuvent
contribuer, et
dans quelles mesures, à la résolution de cette crise? Est-ce
dans ce contexte que le MO5 dont vous êtes le Coordinateur
à l’Education et la Culture, a lancé le prix Tavio Amorin?
Parlez-nous de l’esprit de ce prix Tavio Amorin.
KANGNI ALEM: Les hommes de lettres ne sont pas des magiciens, encore moins des
manipulateurs. Ou alors, à leur insu. Le prix Tavio Amorin n’a
qu’un objectif modeste, rappeler à la jeunesse togolaise
qu’elle ne doit point se laisser distraire par les batailles des
politiciens et, du coup, oublier d’investir d’autres champs de
la connaissance, comme la science et la littérature.
L’esprit de ce prix est tout entier contenu dans
le préambule au texte de
lancement, j’y renvoie le lecteur; personnellement, je reste
convaincu que la grandeur d’un pays ne se joue pas simplement au
niveau des hommes qui le dirigent, il faut donner leur chance aux
Togolais de rayonner autrement dans le monde que par référence au
fait qu’ils ont chez eux l’une des dictatures les plus fossiles
du continent. Il s’agissait également de combler un vide culturel
connu, par conséquent nous restons à l’écoute de toutes les
bonnes volontés qui seraient prêtes à œuvrer à la consolidation
de ce projet.
TOGOFORUM: Tavio Amorin, abattu en 1992, est une victime du combat pour la
démocratie.
Étiez-vous très proche de lui? Je veux dire idéologiquement? Vous
avez même dédié votre pièce de théâtre Nuit de cristal (1994)
à «l’ami Tavio Amorin, victime de l’intolérance des uns
et des autres». Un personnage dans cette pièce porte même
le nom anagramme d’Amorin.
KANGNI ALEM: Vous avez tout dit, et tout propos complémentaire relèverait du
ressassement. Au fait, toutes les victimes de la lutte pour la fin
de la dictature au Togo, dans un camp comme dans l’autre, méritent-elles
moins notre amitié? Je ne le pense pas.
La sagesse mandingue interpelle les vivants: «celui qui demeure a une dette
de parole». Le tout est de savoir quelle forme donner à la
commémoration des symboles d’une lutte qui a laissé sur le
carreau tant de vies se valant dans l’absolu.
TOGOFORUM: Aujourd’hui, avec le recul du temps, quelle est votre analyse des faits d’il y
a plus de 10 ans?
KANGNI ALEM: Je n’ai jamais été encarté dans aucun parti politique au Togo.
Encore aujourd’hui, je joue au spectateur engagé, bien qu’étant
membre d’un mouvement qui, au départ, a voulu donner aux jeunes
togolais l’occasion de transcender les querelles partisanes pour
poser les bases d’une contestation consensuelle. Je parle du MO5,
qui n’est d’aucun parti.
Il y a plus de dix ans, mes convictions rejoignaient celles d’autres
amis, que notre génération devrait débarrasser le pays de la dictature
feutrée que certains idéologues madrés ont qualifié de despotisme
éclairé.
Nous tournions en rond, dans un espace qui nous étouffait, alors que nos pères et
nos mères festoyaient, de gré ou de force, aux frais de la bête
qui nous dévorait. Notre parole avait été confisquée, il fallait
la reconquérir, d’une manière ou d’une autre. Le reste est
connu.
Il y eut beaucoup d’enthousiasme au départ, très peu de
rigueur, radicaux et modérés s’affrontant sur les moyens idoines
pour mettre fin au règne d’Eyadema, condition préalable à tout
changement durable. Le résultat de cet état de choses est aussi
connu. Comme les mesquineries inhérentes à toute lutte politique.
Aujourd’hui je m’interroge, avons-nous enfin trouvé un modus
operandi? Peut-être, mais nos mains sont vides, les
cailloux ont été épuisés dans les «guérillas» urbaines,
il faudrait d’autres moyens que nous n’avons pas, ce
n’est pas la peine de mentir. Alors, la lutte s’est déplacée,
lente et désespérante apparemment, mais efficace à long terme, je
l’espère.
TOGOFORUM: Revenons à la littérature. Vous avez connu Kossi Efoui à qui vous
avez d’ailleurs succédé au grand prix Tchicaya U Tam’si du
Concours Théâtral Interafricain en 1990. Dans une de vos nouvelles,
Chronos , vous évoquez un de ses personnages
féminins, Magali. Est-ce une simple interférence littéraire, un code, ou la
séduction de ce personnage? Parlez-nous de vos rapports.
KANGNI ALEM: Kossi Efoui n’est pas le seul auteur à qui je fais des clins d’œil dans mes
écrits.
Avant lui, j’en ai fait à Soyinka, Tierno Monénembo, Green…
J’en ai même fait à David Ananou dans ma nouvelle «Sankofa the bird»,
(La gazelle s’agenouille pour pleurer, 2000), bien que je considère le
roman de cet auteur, Le fils du fétiche, comme le modèle achevé d’un certain
terrorisme chrétien, tout le contraire de l’œuvre d’un Charles Péguy par
exemple, autre
écrivain catholique. Tout Cola… Jazz aussi est construit en référence à «Togo Brava Suite»,
une composition de Duke Ellington dans la série des «African suites», en hommage au Togo,
un pays que le Duke n’a pourtant jamais visité.
La littérature se fait ainsi par échos, et non renvoi d’ascenseur,
tout étant question de la valeur qu’on accorde à l’intertexte.
Mais c’est vrai que je chéris beaucoup l’amitié de Kossi, dans la vie comme
en littérature, même si nos points de vue sur la politique et la littérature peuvent
diverger des fois. Au moins avec lui, il est possible de discuter
entre intellectuels, sans ménagement parfois, mais toujours avec la
certitude qu’on restera des potes. Je vous parle d’une amitié
intellectuelle rare, celle qui a commencé autour d’un verre de
Guinness en 1988 dans un bar de quartier, et qui se poursuit
aujourd’hui dans l’exil. Ce n’est pas rien, je vous l’assure,
vu l’indépendance d’esprit de chacun d’entre nous. Je crois
que l’œuvre de Kossi, vertigineuse et exigeante, restera dans les
années à venir un apport inestimable à la littérature du
continent. On le dit hermétique. Je dirai plutôt inclassable, même
si je pense qu’avec La fabrique… il
a écrit Le Roman des tribulations de notre génération abonnée
aux aller-retour impossibles entre ce qui fut autrefois notre
paradis et notre nouvelle terre d’accueil qui n’est pas matrice,
mais un pis-aller relativement confortable.
TOGOFORUM: La littérature togolaise n’a pas la même carte de visite que celle
de la Côte d’Ivoire ou celle du Cameroun. Cela est-il dû à une
inculture littéraire, ou à une certaine volition politique d’empêcher
toute éclosion littéraire. Je puis dire que c’est depuis La
tortue qui chante de Zinsou que la littérature togolaise a
abandonné le panégyrique laudatif désuet. Avec Carrefour
de Kossi Efoui et votre pièce Chemins de croix. Quel
est le visage littéraire du Togo aujourd’hui. Peut-être celle du
continent?
KANGNI ALEM: Vos constats sont valables, même s’il est évident
qu’aujourd’hui, de nouveaux pays émergent sensiblement dans le
paysage littéraire africain. Le Togo en fait partie, justement.
Dans le cas du Togo, un pays relativement bien alphabétisé, je
parlerais moins d’inculture que de manque d’esprit de résistance
aux virus de la médiocrité exhibée en modèle depuis plus de 35
ans par un régime politique pervers. Les récipiendaires de l’éphémère
prix Eyadema, un prix complètement instrumentalisé, n’ont en
cela pas rendu service aux lettres togolaises. Quand on écrira un
jour la vraie histoire littéraire du Togo, on découvrira bien des
paradoxes risibles, par exemple comment l’appât du gain facile a
pu pousser des auteurs et pas des moindres à céder aux sirènes de
la dictature. N’ayons pas peur de le dire, la plupart de nos aînés
en littérature furent des poules mouillées, des hypocrites qui
n’ont de leçon ni littéraire ni éthique à donner à personne.
Sous d’autres dictatures, des talents ont fleuri, pourquoi
traiterait-on les auteurs togolais autrement? S’il faut
faire l’état des lieux de la littérature au Togo de nos jours,
force est de constater qu’elle fonctionne toujours à deux niveaux,
exactement comme la littérature africaine dans son ensemble:
D’un côté, l’œuvre de ses représentants de l’extérieur
peut faire croire qu’elle a trouvé une vitesse de croisière
honorable. De l’autre, la production locale, mal connue, mal
distribuée, problème classique, qui pourtant révèle le courage
de jeunes talents avec une foi de charbonnier.
En effet, comment peut-on continuer à écrire dans le marasme du Togo
d’Eyadema, si l’on n’a pas la foi que l’art est supérieure
aux turpitudes des hommes? Cela dit, il reste un impondérable,
l’accueil réservé aux oeuvres locales ou délocalisées, nul ne
maîtrise cet aspect de la production littéraire. Les succès
internationaux récents du Nigérian Ben Okri (La route de la faim)ou de l’Ougandais Moses Isegawa
(Chroniques abyssiniennes)
permettent de tirer quelques leçons qui, même si elles ne sont pas
absolues, prouvent au moins une chose: le repliement sur soi
n’est pas la voie d’avenir de la littérature africaine.
TOGOFORUM: Y a t-il de jeunes auteurs que vous connaissez et appréciez? Avez-vous un mot pour
eux?
KANGNI ALEM: Je ne citerai personne, mais j’en connais trois au moins,
personnellement,
que j’apprécie à leur juste valeur, ils se reconnaîtront. Il y en a d’autres,
c’est certain, mais j’ai le faible de n’aimer en littérature que ceux qui
ont du talent et des convictions à toute épreuve. La vie d’un artiste togolais
n’est pas facile, me dira-t-on? À qui le dit-on, j’en suis un, mais j’assimile
la prostitution de luxe à du vagabondage sur la voie publique, et nos lecteurs ont
toute latitude à nous sanctionner.
TOGOFORUM: Vos projets?
KANGNI ALEM: Un deuxième roman, d’ici deux ans, qui aura pour personnage
principal un certain Edmond Apéti, alias Dr Kaolo, héros mythique
d’un football togolais en panne totale d’inspiration. De la
nostalgie pure ayant pour cadre le Lomé des années 70, celui qui
nourrit mon paradis intérieur, avec son ambiance musicale éclectique
où se côtoient le rock d’Elvis Presley, la disco naissante, le
joli blues rétro de Bella Bellow, les sirupeux Simon &
Garfunkel…, mais aussi plongée dans la psychologie d’un héros
blessé, amputé par un entourage trop mesquin. Les étoiles
filantes meurent, mais sait-on pourquoi?
À part cela, vivre, écrire le maximum de livres, et continuer à danser sur la sépulture
des dictateurs, afin de pouvoir dire un jour au moment de tirer la
révérence, «Je me suis bien amusé, merci».
TOGOFORUM: En guise de conclusion : sur la politique et la littérature togolaises que
dites-vous?
KANGNI ALEM: Tout ce que j’ai déjà dit, moins ce que j’aurai à dire, car
je n’ai pas l’intention de me taire, ni de laisser parler à ma
place les fossoyeurs de la liberté de penser. Vous m’avez posé
treize questions, j’espère qu’il n’y a pas malice, et qu’au
contraire la malchance ira croissant pour les dictateurs et leurs
affidés partout sur le continent
TOGOFORUM: Je vous remercie.
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