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Propos récueilli par Joseph Takeli le 27 août 2004
Entretien avec M. Gaëtan Noussouglo, directeur du festival Filbleu
TOGOFORUM : Filbleu est à sa première édition et vous en êtes le directeur : parturition douloureuse ou naissance facile ?

Gaëtan Noussouglo: Rien que par simple souvenance de ma mère, et par respect pour toutes les femmes du monde, je n’ose pas dire que la création de Filbleu fut une affaire facile. FILBLEU naît d’une réflexion sur un parcours artistique qui tient du miracle. En faisant un point d’arrêt, la rétrospection montre que notre parcours artistique est assez étonnant puisque sans formation. C’est pour cette raison que Kangni Alem, Marcel Djondo et sa Compagnie Gakokoé implantée en Franche – Comté, Bernard Müller, Patrick Voitot, Sanvee Béno et d’autres artistes togolais ont jugé bon de créer un événement qui sortira de l’événementiel pour offrir des formations et des spectacles aux jeune public, partant aux adultes.

Sur le plan financier, le projet avait mis nos nerfs à rude épreuve du fait que nous n’avons pu boucler que le quart du budget (22%) sur un total estimé à 42 millions ! Le soutien d’Africalia pour les achats nous a beaucoup aidé. Les festivaliers et formateurs étrangers sont venus par leurs propres moyens. Ce festival risque aussi de coûter très cher à la Compagnie Gakokoé de Marcel Djondo. Sans financement, il a engagé sa Compagnie sur ce projet qui dure plus de 5 ans. Conséquence, sa compagnie risque d’avoir de sérieux problèmes financiers : elle a assuré le déplacement des comédiens et doit aussi leur payer des cachets pour leurs prestations. Ce qui est un coup vraiment dur.

TOGOFORUM : Pourquoi Filbleu ?

Gaëtan Noussouglo: FIBLEU est un Festival-ateliers pour Jeune Public et tout Public. L’idée centrale de Filbleu est d’amener le spectacle et des moments de pratiques artistiques, aux catégories qui en sont exclues habituellement. Au premier rang de ces " exclus de l’art contemporain ", le jeune public, les masses non ou peu instruites, et les pensionnaires de toutes les institutions socio- collectives d’assistance/insertion sociale : pouponnière, village d’enfants, prisons…

Le but premier du festival est de rouvrir les portes du spectacle vivant au grand public, en commençant par les plus jeunes. Ils sont le public adulte de demain et à ce titre demandent à être préparés, accompagnés. Mais ils constituent déjà un public à part entière, car ils méritent, peut-être même plus que tout autre catégorie d’âge, d’avoir des moments de distractions et de pratiques artistiques conçus pour eux.

TOGOFORUM : Plusieurs festivals se sont tordus le cou au Togo, le dernier en date est le Festhef. Comment situez-vous Filbleu par rapport au Festhef que d’ailleurs vous connaissez très bien ?

Gaëtan Noussouglo: J’éviterai le piège de l’attitude sadomaso qui fait que les Togolais, du moins ceux qui sont avertis, passent leur temps à dire que trop de festivals meurent au Togo, que tel est mort et que l’oracle a vu la mort prochaine d’untel. Qui a dit que le Festhef s’est tordu le cou. Il vit, il était à l’agonie mais Léonard Yakanou essaie de le réanimer.

Filbleu et Festhef ne sont pas logés à la même enseigne. Le Festhef est un festival de théâtre - comme il y en a un peu partout sur le continent- qui organise sur une durée très limitée dans le temps la rencontre de plusieurs compagnies pour un public le plus souvent averti et pour les habitants d’Assahoun.

Pour Filbleu, nous partons de l’idée de semer, enraciner, développer la culture au Togo en faisant l’éducation, la sensibilisation et la formation de ceux qui sont sensés être les acteurs, les hommes de culture de demain et de ceux qui doivent les y amener. Nous portons également les spectacles aux personnes qui, par malheur, n’ont plus la chance de connaître les joies de la vie  dans les hôpitaux, les prisons et les centres d’éducation et de réinsertion. Notre projet est futuriste, refuse l’instant, l’immédiat. Il est large car il embrasse tout le domaine de l’art. Le projet se construit autour du Théâtre et arts apparentés, en intégrant utilement d’autres formes artistiques. L’une des démarches de ce festival est d’amener les enfants à comprendre l’essence de l’art, à le pratiquer et à retrouver le chemin des lieux institutionnels, lieux de représentations et d’exposition.

TOGOFORUM : Quels sont les principaux goals de Filbleu et quelle sera sa fréquence ?

Gaëtan Noussouglo: Filbleu est un festival biennal, la prochaine édition aura lieu en janvier - février 2006. Cependant, nous allons instaurer un programme de suivi et de contrôle des formations en atelier des deux centaines de stagiaires, en majorité des enfants d’âge de 07 à 17 ans fous d’art et de désirs de savoir.

Nos objectifs sont :

  • remettre le public (plutôt les publics) au cœur du projet artistique sans l’instrumentaliser ;
  • susciter des vocations ou tout moins d’en accroître la possibilité, assurer ainsi la relève artistique ;
  • de manière pragmatique, laisser le temps aux acteurs de mobiliser les ressources nécessaires en vue d’une organisation efficace ;
  • donner toute la culture à tout l’homme dès le bas âge.

L’événementiel (festival) se produira tous les deux ans et donnera la priorité à l’exigence artistique pour offrir aux jeunes des spectacles internationaux de grande qualité. Mais nous mettons un accent particulier sur le caractère de suivi que revêt le festival. Ainsi sur la période de deux ans qui séparent chaque édition, les artistes et les compagnies réalisent des ateliers avec les enfants. Ceci concourt à l’éducation artistique inexistant dans notre pays. Dans la mesure du possible, la scène devrait être pour les artistes programmés, le départ ou l’aboutissement (en tout cas une étape), d’un parcours avec les publics.

Les éditions suivantes devront voir les villes de province accueillir des ateliers et des spectacles. Nous voulons surtout éviter l’événementiel. Notre projet s’étend sur la durée.

TOGOFORUM : Quelle a été la réaction du gouvernement quand vous l’avez approché ? Quel apport en avez-vous obtenu ?

Gaëtan Noussouglo: Comment dire… La Ministre de la Culture a donné son accord pour un partenariat avec son département et a écrit pour qu’un bus de l’Etat soit mis le moment opportun à la disposition du festival. Ce soutien nous a permis d’approcher l’organisme belge " Africalia " qui n’attendait qu’un soutien de l’Etat pour s’engager. Dès notre retour, Kangni Alem et moi sommes partis voir la Ministre de la Culture pour que les médias nationaux couvrent l’événement. Ce n’était pas possible. Alors, nous avons demandé une audience pour voir le Ministre en charge de ce Ministère. Ce qui a permis la couverture de la Cérémonie d’ouverture par la TVT. Au-delà, nous avons abordé les questions de logement car à un moment donné, nous nous sommes gourés sur les prévisions. Il faut souligner que le partenariat avec l’Hôtel Ibis Lomé Centre nous a rendu d’énormes services. Le Directeur Général, M. Mittou, s’est montré d’une compréhension exceptionnelle. Cependant, certains festivaliers risquant de se retrouver dans la rue, nous nous sommes de nouveau tourner vers le Ministre de la Communication et de la Formation Civique qui a promis discuter avec sa collègue de la culture et faire quelque chose. Trois jours après, la Ministre de la Culture nous a remis une enveloppe de 600.000FCFA. Il faut dire aussi qu’en fin de compte, ce n’est pas un minibus que le Garage Central nous aura affecté, mais un véhicule 4X4 avec chauffeur à partir du 30 juillet. Cela a conforté notre projet. Le plus important, c’est cette écoute et cette délicatesse de la part des officiels. Certes, cela nous aurait davantage aidé si nous avions eu plus d’argent. Mais comme on dit chez nous : " Celui qui donne peu n’est pas avare ".

C’est un partenariat qui a de beaux jours devant lui. Nous comptons amener le gouvernement à inscrire Filbleu dans ses projets culturels afin qu’il puisse être budgétisé pour une période probatoire de cinq ans tout au moins. Il faut une volonté politique très forte pour sortir le pays de l’ornière artistique. Nos responsables doivent savoir que quand un Kangni Alem, un Kossi Efoui, un Sami Tchak , un Eddi Kapel, un Sokey Edorh et autres Kossi Assou sont portés au pinacle , c’est le nom du Togo qui l’est tout autant. Que le Burkina qui est un pays plus pauvre que le Togo est connu grâce au Fespaco et au FITD, le Bénin et la Côte d’Ivoire grâce au FITHEB et au MASA, il faut qu’on ait un événement à nous. Sur ce point, j’ose croire qu’on a déjà trouvé de bons interlocuteurs.

TOGOFORUM: Le théâtre et plus généralement la culture ont-ils encore une importance dans nos sociétés où la vidéomania a conquis les cerveaux ?

Gaëtan Noussouglo: La nature a horreur du vide, la vidéo a capté les cœurs parce que sur le terrain, il n’y a pas de concurrent. C’est très grave ce qui se passe. Les Africains, en général, et les Togolais, en particulier, ont souffert des siècles d’esclavage, des décennies de colonisation, des indépendances qui nous ont floués, des dictatures qui nous apportent plus la misère que la sécurité et la paix ; et maintenant, il faut encore que l’on nous gave de stupides films américains, de culture coca et de hip pop. Voyez comme nos rappeurs singent les Américains tandis que les Togolais- toutes ethnies confondues- ne connaissent pas encore leurs propres cultures encore moins leur histoire, voilà que certains se prennent déjà pour des yankees ! J’ajoute que ce pays qui n’est pas créé par les Allemands mais qui est une fiction dans la tête d’une certaine aristocratie afro-brésilienne, a besoin de se ressourcer dans ses cultures avant de s’ouvrir à une ère de mondialisation où règne la prégnance des cultures occidentales plus fortes et convaincantes, parce que plus riches. La civilisation et la culture ne sont pas dans les studios de Hollywood.

Le projet Filbleu entend remédier à tout cela par son approche pédagogique et l’expérience de ses membres sur le terrain. Quand j’ai commencé à enseigner à Kévé comme professeur de Français au lycée, j’ai formé un groupe théâtral scolaire, les Cassandre ont tôt fait d’annoncer notre échec le jour où nous avons entrepris de produire un spectacle dans la ville. Mais ils ont eu tort et se sont bouffé la langue d’avoir vendu notre peau avant de voir ces jeunes acteurs sur scène. Notre démarche a su convaincre un public pas du tout acquis d’avance. Nous avons montré des séquences de cinq à dix minutes dans la journée dans les écoles ; la nuit les salles étaient combles à craquer. La même démarche a marché à Assahoun, Noépé, Kpalimé, Tabligbo, Tsévié. Je pense que nous sommes en voie d’appliquer la même méthode ; l’avenir nous instruira.

TOGOFORUM: Quel bilan faites-vous de cette première édition ?

Gaëtan Noussouglo: Je ne tomberai pas dans l’autosatisfaction ; mais au regard des moyens disponibles – un quart du budget- on ose dire que le bilan est globalement positif. Au départ, des amis nous prenaient pour des casse-cou qui vont mordre la poussière à pleines dents. Les chiffres témoignent par eux-mêmes : 219 stagiaires, 3000 spectateurs pour les spectacles en salle et dans les centres de santé, et de réinsertion sociale. Sans compter les milliers d’autres pour les spectacles de rue. La prochaine édition aura lieu en janvier et février 2006. Le programme atelier sera élargi à la danse buto, à la musique, à la photo d’art.

TOGOFORUM : Nous vous souhaitons bon courage, une bonne continuation et longue vie à Filbleu et espérons nous revoir très bientôt dans le même cadre ou dans un autre. Nous vous remercions.

Filbleu
Quelques images

Décor dans
Trouvez la bête

Un groupe japonais

Gaëtan Noussouglo
dans

Trouvez la bête

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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