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TOGOFORUM : Filbleu est à
sa première édition et vous en êtes le directeur :
parturition douloureuse ou naissance facile ?
Gaëtan Noussouglo:
Rien que par simple souvenance de ma mère, et par respect
pour toutes les femmes du monde, je n’ose pas dire que la
création de Filbleu fut une affaire facile. FILBLEU naît
d’une réflexion sur un parcours artistique qui tient du
miracle. En faisant un point d’arrêt, la rétrospection
montre que notre parcours artistique est assez étonnant
puisque sans formation. C’est pour cette raison que Kangni
Alem, Marcel Djondo et sa Compagnie Gakokoé implantée en
Franche – Comté, Bernard Müller, Patrick Voitot, Sanvee
Béno et d’autres artistes togolais ont jugé bon de créer
un événement qui sortira de l’événementiel pour offrir des
formations et des spectacles aux jeune public, partant aux
adultes.
Sur le
plan financier, le projet avait mis nos nerfs à rude
épreuve du fait que nous n’avons pu boucler que le quart
du budget (22%) sur un total estimé à 42 millions ! Le
soutien d’Africalia pour les achats nous a beaucoup aidé.
Les festivaliers et formateurs étrangers sont venus par
leurs propres moyens. Ce festival risque aussi de coûter
très cher à la Compagnie Gakokoé de Marcel Djondo. Sans
financement, il a engagé sa Compagnie sur ce projet qui
dure plus de 5 ans. Conséquence, sa compagnie risque
d’avoir de sérieux problèmes financiers : elle a assuré le
déplacement des comédiens et doit aussi leur payer des
cachets pour leurs prestations. Ce qui est un coup
vraiment dur.
TOGOFORUM : Pourquoi
Filbleu ?
Gaëtan Noussouglo:
FIBLEU est un Festival-ateliers pour Jeune Public et tout
Public. L’idée centrale de Filbleu est d’amener le
spectacle et des moments de pratiques artistiques, aux
catégories qui en sont exclues habituellement. Au premier
rang de ces " exclus de l’art contemporain ", le jeune
public, les masses non ou peu instruites, et les
pensionnaires de toutes les institutions socio-
collectives d’assistance/insertion sociale : pouponnière,
village d’enfants, prisons…
Le but
premier du festival est de rouvrir les portes du spectacle
vivant au grand public, en commençant par les plus jeunes.
Ils sont le public adulte de demain et à ce titre
demandent à être préparés, accompagnés. Mais ils
constituent déjà un public à part entière, car ils
méritent, peut-être même plus que tout autre catégorie
d’âge, d’avoir des moments de distractions et de pratiques
artistiques conçus pour eux.
TOGOFORUM : Plusieurs
festivals se sont tordus le cou au Togo, le dernier en
date est le Festhef. Comment situez-vous Filbleu par
rapport au Festhef que d’ailleurs vous connaissez très
bien ?
Gaëtan Noussouglo:
J’éviterai le piège de l’attitude sadomaso qui fait que
les Togolais, du moins ceux qui sont avertis, passent leur
temps à dire que trop de festivals meurent au Togo, que
tel est mort et que l’oracle a vu la mort prochaine
d’untel. Qui a dit que le Festhef s’est tordu le cou. Il
vit, il était à l’agonie mais Léonard Yakanou essaie de le
réanimer.
Filbleu et
Festhef ne sont pas logés à la même enseigne. Le Festhef
est un festival de théâtre - comme il y en a un peu
partout sur le continent- qui organise sur une durée très
limitée dans le temps la rencontre de plusieurs compagnies
pour un public le plus souvent averti et pour les
habitants d’Assahoun.
Pour
Filbleu, nous partons de l’idée de semer, enraciner,
développer la culture au Togo en faisant l’éducation, la
sensibilisation et la formation de ceux qui sont sensés
être les acteurs, les hommes de culture de demain et de
ceux qui doivent les y amener. Nous portons également les
spectacles aux personnes qui, par malheur, n’ont plus la
chance de connaître les joies de la vie dans les hôpitaux,
les prisons et les centres d’éducation et de réinsertion.
Notre projet est futuriste, refuse l’instant, l’immédiat.
Il est large car il embrasse tout le domaine de l’art. Le
projet se construit autour du Théâtre et arts apparentés,
en intégrant utilement d’autres formes artistiques. L’une
des démarches de ce festival est d’amener les enfants à
comprendre l’essence de l’art, à le pratiquer et à
retrouver le chemin des lieux institutionnels, lieux de
représentations et d’exposition.
TOGOFORUM : Quels sont
les principaux goals de Filbleu et quelle sera sa
fréquence ?
Gaëtan Noussouglo:
Filbleu est un festival biennal, la prochaine édition aura
lieu en janvier - février 2006. Cependant, nous allons
instaurer un programme de suivi et de contrôle des
formations en atelier des deux centaines de stagiaires, en
majorité des enfants d’âge de 07 à 17 ans fous d’art et de
désirs de savoir.
Nos objectifs sont :
- remettre le public (plutôt les publics) au cœur du
projet artistique sans l’instrumentaliser ;
- susciter des vocations ou tout moins d’en accroître
la possibilité, assurer ainsi la relève artistique ;
- de manière pragmatique, laisser le temps aux acteurs
de mobiliser les ressources nécessaires en vue d’une
organisation efficace ;
- donner toute la culture à tout l’homme dès le bas
âge.
L’événementiel (festival) se produira
tous les deux ans et donnera la priorité à l’exigence
artistique pour offrir aux jeunes des spectacles
internationaux de grande qualité. Mais nous mettons un
accent particulier sur le caractère de suivi que revêt le
festival. Ainsi sur la période de deux ans qui séparent
chaque édition, les artistes et les compagnies réalisent
des ateliers avec les enfants. Ceci concourt à l’éducation
artistique inexistant dans notre pays. Dans la mesure du
possible, la scène devrait être pour les artistes
programmés, le départ ou l’aboutissement (en tout cas une
étape), d’un parcours avec les publics.
Les éditions suivantes devront voir les
villes de province accueillir des ateliers et des
spectacles. Nous voulons surtout éviter
l’événementiel. Notre projet s’étend sur la durée.
TOGOFORUM : Quelle a
été la réaction du gouvernement quand vous l’avez approché ?
Quel apport en avez-vous obtenu ?
Gaëtan Noussouglo:
Comment dire… La Ministre de la Culture a donné son accord
pour un partenariat avec son département et a écrit pour
qu’un bus de l’Etat soit mis le moment opportun à la
disposition du festival. Ce soutien nous a permis
d’approcher l’organisme belge " Africalia " qui
n’attendait qu’un soutien de l’Etat pour s’engager. Dès
notre retour, Kangni Alem et moi sommes partis voir la
Ministre de la Culture pour que les médias nationaux
couvrent l’événement. Ce n’était pas possible. Alors, nous
avons demandé une audience pour voir le Ministre en charge
de ce Ministère. Ce qui a permis la couverture de la
Cérémonie d’ouverture par la TVT. Au-delà, nous avons
abordé les questions de logement car à un moment donné,
nous nous sommes gourés sur les prévisions. Il faut
souligner que le partenariat avec l’Hôtel Ibis Lomé Centre
nous a rendu d’énormes services. Le Directeur Général, M.
Mittou, s’est montré d’une compréhension exceptionnelle.
Cependant, certains festivaliers risquant de se retrouver
dans la rue, nous nous sommes de nouveau tourner vers le
Ministre de la Communication et de la Formation Civique
qui a promis discuter avec sa collègue de la culture et
faire quelque chose. Trois jours après, la Ministre de la
Culture nous a remis une enveloppe de 600.000FCFA. Il faut
dire aussi qu’en fin de compte, ce n’est pas un minibus
que le Garage Central nous aura affecté, mais un véhicule
4X4 avec chauffeur à partir du 30 juillet. Cela a conforté
notre projet. Le plus important, c’est cette écoute et
cette délicatesse de la part des officiels. Certes, cela
nous aurait davantage aidé si nous avions eu plus d’argent.
Mais comme on dit chez nous : " Celui qui donne peu n’est
pas avare ".
C’est un
partenariat qui a de beaux jours devant lui. Nous comptons
amener le gouvernement à inscrire Filbleu dans ses projets
culturels afin qu’il puisse être budgétisé pour une
période probatoire de cinq ans tout au moins. Il faut une
volonté politique très forte pour sortir le pays de
l’ornière artistique. Nos responsables doivent savoir que
quand un Kangni Alem, un Kossi Efoui, un Sami Tchak , un
Eddi Kapel, un Sokey Edorh et autres Kossi Assou sont
portés au pinacle , c’est le nom du Togo qui l’est tout
autant. Que le Burkina qui est un pays plus pauvre que le
Togo est connu grâce au Fespaco et au FITD, le Bénin et la
Côte d’Ivoire grâce au FITHEB et au MASA, il faut qu’on
ait un événement à nous. Sur ce point, j’ose croire qu’on
a déjà trouvé de bons interlocuteurs.
TOGOFORUM: Le théâtre
et plus généralement la culture ont-ils encore une
importance dans nos sociétés où la vidéomania a conquis
les cerveaux ?
Gaëtan Noussouglo:
La nature a
horreur du vide, la vidéo a capté les cœurs parce que sur
le terrain, il n’y a pas de concurrent. C’est très grave
ce qui se passe. Les Africains, en général, et les
Togolais, en particulier, ont souffert des siècles
d’esclavage, des décennies de colonisation, des
indépendances qui nous ont floués, des dictatures qui nous
apportent plus la misère que la sécurité et la paix ; et
maintenant, il faut encore que l’on nous gave de stupides
films américains, de culture coca et de hip pop. Voyez
comme nos rappeurs singent les Américains tandis que les
Togolais- toutes ethnies confondues- ne connaissent pas
encore leurs propres cultures encore moins leur histoire,
voilà que certains se prennent déjà pour des yankees !
J’ajoute que ce pays qui n’est pas créé par les Allemands
mais qui est une fiction dans la tête d’une certaine
aristocratie afro-brésilienne, a besoin de se ressourcer
dans ses cultures avant de s’ouvrir à une ère de
mondialisation où règne la prégnance des cultures
occidentales plus fortes et convaincantes, parce que plus
riches. La civilisation et la culture ne sont pas dans les
studios de Hollywood.
Le projet
Filbleu entend remédier à tout cela par son approche
pédagogique et l’expérience de ses membres sur le terrain.
Quand j’ai commencé à enseigner à Kévé comme professeur de
Français au lycée, j’ai formé un groupe théâtral scolaire,
les Cassandre ont tôt fait d’annoncer notre échec le jour
où nous avons entrepris de produire un spectacle dans la
ville. Mais ils ont eu tort et se sont bouffé la langue
d’avoir vendu notre peau avant de voir ces jeunes acteurs
sur scène. Notre démarche a su convaincre un public pas du
tout acquis d’avance. Nous avons montré des séquences de
cinq à dix minutes dans la journée dans les écoles ; la
nuit les salles étaient combles à craquer. La même
démarche a marché à Assahoun, Noépé, Kpalimé, Tabligbo,
Tsévié. Je pense que nous sommes en voie d’appliquer la
même méthode ; l’avenir nous instruira.
TOGOFORUM: Quel bilan
faites-vous de cette première édition ?
Gaëtan Noussouglo:
Je ne tomberai pas dans l’autosatisfaction ; mais au
regard des moyens disponibles – un quart du budget- on ose
dire que le bilan est globalement positif. Au départ, des
amis nous prenaient pour des casse-cou qui vont mordre la
poussière à pleines dents. Les chiffres témoignent par
eux-mêmes : 219 stagiaires, 3000 spectateurs pour les
spectacles en salle et dans les centres de santé, et de
réinsertion sociale. Sans compter les milliers d’autres
pour les spectacles de rue. La prochaine édition aura lieu
en janvier et février 2006. Le programme atelier sera
élargi à la danse buto, à la musique, à la photo d’art.
TOGOFORUM :
Nous vous souhaitons bon courage, une bonne continuation
et longue vie à Filbleu et espérons nous revoir très
bientôt dans le même cadre ou dans un autre. Nous vous
remercions. |