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TOGOFORUM :
Bonjour M. Edem Kodjo.
Merci d’accepter de nous accorder cet entretien qui,
nous l’espérons, apportera de l’éclairage sur les
nombreux points d’ombre politiques au Togo et surtout
sur la nouvelle option politique de votre parti
politique, la Convergence Patriotique Panafricaine (CPP).
Edem Kodjo: Je vous
remercie infiniment. Vous parlez d’une nouvelle option
politique de la CPP. La réalité est que la CPP, parti
de l’opposition, a défini une position claire et nette
face à la vie politique confuse et embrouillée de
notre pays. Cette ligne consiste à se battre pour une
véritable évolution politique pacifique de notre
nation face à l’interminable crise qu’elle traverse.
La CPP n’a que faire de positions toujours
tranchées, toujours inopérantes, ne débouchant que sur
des invectives, des rodomontades sans aucune prise
réelle sur la réalité, sans aucune possibilité
concrète de changer les choses pour redonner espoir à
nos populations. Et je voudrais ajouter ceci : ce
n’est pas en manipulant la presse que l’on résoudra le
problème. Qu’on le sache une bonne fois pour toutes,
les togolais en ont assez de ces dérives et de ces
dérapages verbaux, de l’inefficacité d’une opposition
qui ne progresse pas.
Ils veulent voir la fin de cette aventure commencée il
y a près de quinze ans. Je suis navré de constater
qu’en face du pouvoir d’Etat, une partie de
l’opposition ne propose aucune alternative que de dire
non et non, comme la poupée de la chanson de Michel
Polnareff. De toutes manières, tout le monde doit
faire preuve de bonne foi si nous voulons sortir le
pays de l’ornière aussi bien la partie présidentielle
que l’opposition car les expériences passées n’ont pas
été concluantes.
TOGOFORUM : M. Edem
KODJO, vous étiez de la délégation ayant accompagné le
gouvernement de Koffi SAMA pour la signature des 22
engagements devant l’Union Européenne le 14 Avril 2004
à Bruxelles pour, a-t-on dit, corriger le déficit
démocratique constaté dans notre pays. Six mois après,
quel bilan faites-vous de l’exécution des 22
engagements par le gouvernement Koffi SAMA ?
Edem Kodjo: D’abord, il
faut bien expliquer pourquoi nous sommes allés à
Bruxelles, non pas pour accompagner le Gouvernement
comme vous le dites, mais en allant participer en tant
que témoins à cette rencontre si importante pour
l’avenir de notre pays. Il convient de remonter à la
Mission effectuée par la délégation des ACP conduite
par l’Ambassadeur OBIA, président de cette institution
au mois de Mars 2004 dans le cadre d’une procédure
prévue par les articles 8 et 96 de l’Accord ACP-UE de
Cotonou.
Cette mission voulait écouter la classe politique et
la société civile en vue de mieux se situer face au
dialogue. A notre totale stupéfaction, les 3 partis de
l’opposition dite radicale ont refusé d’entrer en
contact avec la délégation. L’un d’entre eux a même
réclamé le mandat au nom duquel agissait la
délégation. Le parti de M. Zarifou AYEVA (PDR) et le
mien propre (CPP) ont décidé en toute liberté d’aller
écouter, au moins, ce que la délégation (qui a tout de
même parcouru 6000 Km pour venir nous voir) avait à
dire. Cette rencontre, très positive, nous a édifiés :
enfin on avait de nouveau une lueur d’espoir. En
effet, depuis le 1er juin 2003 jusqu’à
cette mission OBIA, la vie politique togolaise était
comme tétanisée. Rien, absolument rien ne se passait ;
même les rodomontades et les imprécations habituelles
s’étaient estompées. Silence, cimetière ! Aucune idée
originale, aucun projet d’avenir, rien, absolument
rien. Nous avons pensé, à la CPP, que le dialogue
politique inscrit dans l’Accord de Cotonou (de l’an
2000) et que tous les pays ACP ont signé, pouvait
tirer le pays d’affaire ! Nous avons donc décidé
d’appuyer et de soutenir toute initiative allant dans
ce sens.
Quand il s’est agi d’aller le 14 Avril 2004 à
Bruxelles, on comprend que les autorités aient
sollicité le point de vue de ceux qui voulaient de ce
processus, et qui l’ont clairement démontré en
rencontrant les ACP. Ce n’était pas un choix de
préférence mais un choix de raison et de bon sens.
Nous savions que nos amis de ‘’l’opposition radicale’’
pousseraient des hurlements et nous voueraient aux
gémonies pour avoir accepté d’aller à Bruxelles.
Ces risques, nous les avons pris et assumés. Il y
avait, là une chance pour le pays, il fallait la
saisir. D’ailleurs, dans un premier temps, M.
Gilchrist Olympio n’a pas condamné cette rencontre. Il
devait déclarer que près de 90% des revendications de
l’opposition avaient été prises en compte dans les 22
engagements. C’est bien plus tard que les leaders de
l’opposition radicale restés à Lomé se déchaînèrent.
Mais cela ne nous empêcha pas de dormir. L’action
concrète et sincèrement dirigée vers l’évolution de la
situation vaut mieux que l’inertie et les invectives
inutiles.
Reste le fond de la question.
Le bilan, six mois après Bruxelles est loin d’être
négligeable. Certes, on peut toujours affirmer qu’on
ne voit rien qui bouge. Parce que les Togolais
attendent surtout des changements institutionnels.
Mais de grâce voyons les réalités en face. Les 22
engagements concernent trois domaines essentiels :
les libertés fondamentales;
les droits de l’homme;
le dialogue politique y compris les questions
électorales.
S’agissant des libertés fondamentales, des progrès
notables ont été accomplis :
La loi sur la Presse (Code de la Presse) a été votée
après un travail d’experts approfondi. La
dépénalisation des délits de presse est désormais
acquise. Des pays comme le Sénégal ont décidé de nous
emboîter le pas dans ce domaine.
L’accès aux médias publics est redevenu possible, même
si nous attendons de la TVT qu’elle sollicite un peu
plus les acteurs politiques et qu’elle organise des
émissions de débats contradictoires.
Les prisonniers ont été massivement libérés, suite à
la mission d’une ONG commanditée par Bruxelles pour
venir trancher l’ésotérique débat relatif à la
distinction casuistique entre prisonniers politiques
et prisonniers de droit commun. Retenons le fait : 500
prisonniers ont été libérés parmi lesquels quelques
malfrats endurcis qui ont vite regagné, pour des
forfaits aussitôt commis, leur maison de
prédilection : la prison civile de Lomé.
Subsiste le cas des militaires qui relève d’une
réglementation propre à l’Armée mais que le Général
Eyadéma qui sait poser des actes significatifs
pourrait élargir.
M. Gilchrist Olympio a retrouvé ses titres de voyages
y compris le passeport ghanéen qui avait été saisi
dans un passé récent.
La Réforme de la Justice togolaise est désormais
entamée ; œuvre de longue haleine compte tenu du degré
de dégradation de cette institution capitale, qui ne
porte pas seulement sur la nécessaire indépendance des
Juges, mais aussi sur le ‘’consciencisme’’ (pour
parler comme le Dr N’Krumah) qui devait être le lot de
ceux qui ont le redoutable privilège de juger les
autres : honnêteté, intégrité, loyauté, souci de
considérer le pauvre et le démuni au même titre que le
riche et le puissant etc… sans oublier l’important
problème des infrastructures : locaux, ordinateurs,
jurisclasseurs, ouvrages de référence etc… C’est un
problème que je connais très bien pour m’y être
penché, à fond, lorsque j’étais premier ministre.
Cette réforme est donc à l’œuvre ; elle prendra
plusieurs années : l’Union Européenne en a convenu.
Le texte sur le financement des partis politiques a
été élaboré et se trouve entre les mains du
Gouvernement.
L’engagement essentiel de transmettre au parquet dans
un délai de 3 mois les dossiers de personnes qui sont
en détention préventive ou en liberté provisoire a été
respecté.
Il en est de même de la possibilité de permettre
l’accès libre aux détenus par des avocats et par des
ONG humanitaires de droits de l’homme accompagné d’un
médecin de leur choix dans tous les lieux de
détention.
Les statuts de la CNDH ont été revus dans le sens de
la garantie de l’indépendance par rapport aux
autorités administratives.
La Censure a disparu et la Presse togolaise s’en donne
à cœur joie sans retenue, souvent aux mépris de la
liberté première des personnes.
La liberté des réunions et manifestations pacifiques
des acteurs politiques et de la société civile est
établie.
Les Statuts de la HAAC ont fait l’objet d’une mission
conformément à l’engagement 3.6. le texte révisé se
trouve entre les mains du Gouvernement.
Des rapports périodiques ont été établis par le
Gouvernement et portés à la connaissance de l’Union
Européenne.
Vous voyez, le bilan est convenable. Bien sûr que les
populations n’en ressentent pas l’effet puisque le
‘’bien’’ passe toujours inaperçu alors que le ‘’mal’’
est tout de suite visible et monté en épingle.
En réalité, il se produit dans notre pays une sorte de
‘’révolution silencieuse’’ dans le domaine des droits
de l’homme et des libertés et ceci est fondamental,
car comme j’ai eu déjà à le dire, y compris à l’Union
Européenne, la démocratie n’est pas réductible à la
seule alternance politique au sommet de l’Etat. Bien
sûr, l’alternance est essentielle et fondamentale,
mais la démocratie se vit également au quotidien, elle
doit être perceptible dans le ‘’vécu quotidien’’ des
femmes et des hommes de notre pays. A ce titre, un
travail très important a été fait et doit continuer à
être fait. La CPP soutient cela, fermement, mais elle
se bat aussi pour que l’effort se poursuive, notamment
dans le domaine de la réforme de la Justice.
Reste que vous me direz que je n’ai pas du tout abordé
l’engagement 1.1 relatif au dialogue et le point 1.3
qui concerne le code électoral… et le cadre électoral.
J’aborderai ces points en répondant aux questions N°4
et N°10.
TOGOFORUM : Il est
clair aujourd’hui que votre parti la CPP ne se réclame
plus de l’opposition dite traditionnelle, étant donné
qu’il a participé au dialogue tel que conduit par le
PM Koffi SAMA et surtout aux travaux du Comité sur la
réforme du code électoral dont l’avant-projet a été
adopté à votre rencontre du 10 octobre dernier.
Quelles sont les raisons de vos nouvelles options
politiques, ce que d’aucuns appellent « le virage de
la CPP et du PDR de Zarifou AYEVA à 180° » ?
Edem Kodjo: D’abord ce
que vous dites n’est pas exact. Participer à un
dialogue pour le bien du pays ne vous enlève pas la
qualité de parti d’opposition ; la CPP et le PDR sont
de l’opposition. L’Union Européenne définit
l’opposition traditionnelle comme étant formée par les
5 partis ayant participé aux discussions de l’Accord
Cadre de Lomé en 1999 (ACL) à savoir : le CAR, la CDPA,
la CPP, le PDR et l’UFC. Cette façon de voir demeure…
d’autant que c’est sous cette forme et dans cette
composition que le dialogue (point 1.1) a été repris
lors des rencontres du 25 Août, du 10 Septembre et du
14 Octobre derniers. En effet, les 3 partis CAR, CDPA
UFC avaient dénoncé le dialogue par proximité que le
Premier ministre avait entrepris en recevant
individuellement les partis et les associations
(Société civile) qui composent le paysage politique
togolais.
L’opposition traditionnelle est donc constituée par
les 5 partis précités. Il n’y a donc pas, comme vous
le présentez, un revirement à 180° de la CPP et du PDR.
Ces deux partis, comme je l’ai expliqué plus haut, ont
compris très tôt l’intérêt qu’il y avait à prendre
part au dialogue politique initié par l’Union
Européenne. Aujourd’hui certains partis se désignent
sous le vocable de ‘’radicaux’’, c’est leur droit le
plus absolu. D’autres ont baptisé la CPP et le PDR de
‘’modérés’’, cela ne nous gêne guère. Mais le fait
d’accomplir des efforts pour s’assurer de la bonne
exécution des engagements pris en notre présence
(comme témoins), ce qui nous a valu d’ailleurs les
chaudes félicitations de la Présidente Irlandaise
de la rencontre du 14 Avril, ne peut être assimilé,
sauf mauvaise foi, à un virage à 180°. Nous ne
tournons pas, nous ne virons pas, nous avançons !
Pour nous, il n’est pas question de créer une Crise
comme cela s’est vu dans certains rangs aux lendemains
du 14 Avril. Telle n’est pas notre vision des choses.
Nous avançons !
TOGOFORUM :
L’avant-projet dudit code électoral vient d’être
adopté en conseil des ministres et a été affecté à la
commission des lois de l’assemblée nationale pour
étude. Probablement, il sera voté dans les prochains
jours. Quelles sont les innovations apportées à ce
code et qui sont de nature à assurer la transparence
d’éventuelles élections ?
Edem Kodjo: Il est regrettable
que l’avant-projet de code électoral adopté le 14
Octobre 2004 par l’instance du dialogue prévu par
l’engagement 1.1 n’ait pas été accepté par les trois
partis de l’opposition dite ‘’radicale’’. Ceux-ci
avaient refusé d’envoyer des délégués au Comité
d’experts mis sur pied dès le 12 Juillet pour étudier
une réforme de l’actuel code électoral. L’engagement
1.3 demandait expressément cela avec une date butoir
de six mois pour la conclusion de ces travaux.
Le Premier ministre, recherchant l’agrément de tous
avait tenu à faire inscrire ce document à l’ordre du
jour de la réunion du 14 Octobre 2004.
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir à
la 1ère réunion des participants retenus
pour le dialogue le 25 Août dernier. Si celle-ci
débuta doucement, elle devait se terminer dans une
excellente ambiance puisque deux décisions
fondamentales furent alors prises à savoir :
- que le cadre du dialogue était bien la formation
dans laquelle la rencontre se tenait et que nous avons
pris l’habitude d’appeler 5-5-2, c’est à dire 5 partis
de l’opposition traditionnelle, 5 de la mouvance
présidentielle et 2 représentants de la Société
civile, le tout sous la présidence du Premier
ministre.
- que l’ordre du jour était bien les 22 engagements
pris à Bruxelles.
Le 10 Septembre, à la deuxième rencontre des
participants au dialogue, les 3 partis de l’opposition
dite ‘’radicale’’ revinrent entièrement sur les
décisions adoptées le 25 Août. Personne ne peut nier
cela. On était de nouveau dans l’impasse.
Le 14 Octobre, date limite fixée par l’Union
Européenne pour l’adoption du code électoral, le CAR,
la CDPA et l’UFC ont saisi les participants d’un
document écrit dans lequel on pouvait relever de
nombreuses contradictions.
-d’abord, on évoquait des préalables (ordre du jour,
médiateur, garant). A mon humble avis, nous avions un
ordre du jour, un médiateur, l’Union Européenne et un
garant, la même Union Européenne, puisque elle pouvait
à tout moment juger l’action du Gouvernement,
l’accepter, la refuser ou demander qu’elle soit
amendée.
-Non seulement, ces préalables ne paraissaient guère
fondées, on ne se tint pas aux préalables, on alla
au-delà et on aborda l’étude au fond de l’ordre du
jour proposé. D’habitude, lorsqu’on émet des
préalables, on s’y tient. Aller au-delà signifie qu’on
accepte d’aborder la question de l’ordre du jour. Or
sur l’ordre du jour, aucune proposition précise ne fut
faite. On se contenta de rappeler des principes
généraux sur un texte qui appelait une discussion
article par article. Et on affirma haut et clair qu’on
était observateurs dans les discussions article par
article de l’avant-projet de code électoral. Pire, on
réclama avec force, sinon avec dextérité, que le seul
projet acceptable était le code électoral de 2000 que
le Gouvernement avait unilatéralement fait modifier
par l’Assemblée monocolore. Mais le comble fut qu’on
acceptait clairement dans le texte soumis par les 3
partis que le code électoral de 2000 n’était pas
‘’intangible’’. Allez-y comprendre quelque chose ! Ce
qui n’est pas intangible peut être touché (au sens
latin d’intangible) donc susceptible d’être modifié.
On plaida pour des généralités et on ne vint pas à la
réunion avec des propositions précises de
modifications article par article, pour améliorer,
renforcer les dispositions du texte, ou les amender
dans le sens que l’on jugeait souhaitable.
En définitive, on quitta la salle… les autres
participants, Société civile et partis politiques
adoptèrent le code électoral. Ce long rappel était
nécessaire pour souligner que le refus d’envoyer des
représentants au comité de rédaction des experts, le
refus délibéré de discuter du texte article par
article et la décision annoncée dans le document des 3
partis de devoir quitter la salle favorisèrent
l’adoption du code électoral.
Ce code est-il bon ?
Il est, en tout état de cause, meilleur que celui qui
servit de base aux dernières élections présidentielles
et de loin. D’abord, il
convient de dire que ce code est un compromis
entre le code d’Août 2000 et celui de 2003 (celui qui
servit pour l’élection présidentielle du 1er
Juin 2003). Au départ, les points de vue étaient
tranchés, presque inconciliables. La preuve en est que
les travaux avaient été interrompus de fin Juillet à
début Septembre. La mouvance présidentielle et
l’opposition appuyée par la société civile
s’affrontèrent durement. La presse privée en avait
fait ses choux gras. Il fallait en sortir, faire des
concessions réciproques.
La nouveauté de ce texte est que la CENI a de vrais
pouvoirs. Le renforcement et l’amélioration des moyens
de contrôle de la CENI sont remarquables. Il s’agit
d’une répartition des tâches entre le Ministère de
l’Intérieur et la CENI. Contrairement à ce que les
détracteurs du texte affirment, le Ministère de
l’Intérieur ne dispose pas de la haute main sur les
opérations électorales de manière exclusive.
La CENI a, en effet, en charge toutes les opérations
devant conduire à la régularité et à la transparence
effective des opérations électorales. Je cite quelques
exemples :
- conception du logiciel de saisie des listes qu’elle
met à la disposition du ministère de l’intérieur ;
contrôle de la saisie informatique des listes issues
de la révision ou du recensement électoral ;
- commande et certification de l’encre indélébile ;
- définition des spécifications techniques de la carte
d’électeur et du bulletin unique en concertation avec
l’administration électorale ;
- centralisation et proclamation des résultats
provisoires ;
- transmission des contentieux à la Cour
constitutionnelle ;
- contrôle de la publication de la liste des membres
des bureaux de vote ;
- supervision et contrôle de l’organisation des
opérations de vote ;
- contrôle de la régularité de la composition des
bureaux de vote et des opérations de vote ;
- établissement de la liste des observateurs
internationaux avec le Ministère des Affaires
Etrangères et du Ministère de l’Intérieur etc…
En outre, la composition de la CENI est élargie à 2
membres de la société civile et la présidence de droit
par un juge est supprimée, la CENI élit désormais son
président en son sein.
Ces pouvoirs bien réels, la CENI ne pourra les exercer
que si elle dispose de moyens financiers, matériels et
techniques adéquats, ce qui rend vain le débat sur la
nécessité de confier toute l’organisation des
élections à la seule CENI. Et si le Gouvernement
trouvait moyen de lui marchander les fonds et le
personnel nécessaires ?
La solution trouvée nous paraît celle qui, assurant
une coopération véritable entre les instances
électorales permet et garantit les moyens nécessaires
au fonctionnement de la CENI.
Malgré tous ces pouvoirs et les multiples précautions
prises, les partis politiques et les électeurs ne sont
pas pour autant dispensés de ce qui est leur devoir.
Ils doivent être capables de disposer de représentants
dans tous les bureaux de vote sur tout le territoire
(ce n’est pas une mince affaire). Les citoyens doivent
se faire inscrire sur les listes électorales dès
l’ouverture des centres d’inscription et ne pas
attendre le dernier moment pour se déterminer et
vérifier à temps que leurs noms figurent sur les
listes.
TOGOFORUM : Vu que l’Assemblée nationale
est monocolore, quel sera votre recours si, comme on
peut s’y attendre, ce code venait à être dénaturé par
rapport au texte que vous avez adopté ?
Edem Kodjo: Je ne crois
pas qu’elle le fasse si on prend la nécessaire
précaution de fournir de manière exhaustive toutes les
explications dont l’Assemblée nationale aura besoin.
Il est très important d’expliquer à fond les
dispositions nouvelles, notamment lorsque la
Commission des lois se réunira. L’Assemblée est
consciente de ses responsabilités. Elle saura juger de
l’importance de la situation actuelle liée à la
nécessaire mise en œuvre des engagements de Bruxelles.
TOGOFORUM : Même si le code électoral
n’est pas dénaturé par l’Assemblée nationale,
pensez-vous que le Général Eyadéma et son système
puissent accepter que des élections soient
transparentes et surtout qu’il puisse accepter une
éventuelle défaite du RPT ?
Edem Kodjo: On pose
toujours ce genre de questions qui anticipent sur la
bonne ou la mauvaise foi des acteurs politiques. Il ne
s’agit plus de textes ou d’accords politiques dans ce
cas. Cela devient une question de croire ou de ne pas
croire. Que voulez-vous que je réponde ?
Personnellement, je crois qu’on doit y arriver.
TOGOFORUM : Les avis sont en fait
vraiment partagés entre radicalisme et option modérée
vis-à-vis du régime Eyadéma dont l’armée est une
composante. N’aurez-vous pas conclu un marché de dupe
avec un dictateur qui n’entend pour rien au monde
jeter l’éponge ?
Edem Kodjo: Quel
marché ? Il n’y a pas de marché ni de dupes ni de
bonne foi. Nous avançons, c’est tout. St Augustin
l’Africain disait : ‘’entre toi en toi-même, c’est
dans l’intime de ta conscience que réside la
vérité’’. Il entendait Dieu…. Nous, plus modestement
nous avons trouvé en nous rendant en nous-mêmes, en
explorant les coins et les recoins de notre
conscience, en l’expurgeant autant que faire se peut
de toute volonté partisane, que la voie que nous avons
choisie est celle de la vérité. Il faut essayer, il
faut forcer le destin. Le reste ne dépendra pas
toujours de nous. Nous en sommes conscients !
TOGOFORUM : Après la
présidentielle de Juin 2003, vous avez préconisé un
‘’Marcoussis préventif’’. Pourquoi cette évocation ?
L’idée était-elle d’actualité ?
Edem Kodjo: Elle n’est
guère différente de l’initiative de Bruxelles. L’idée
avait un sens, suite aux élections présidentielles
contestées de 2003. Il aurait fallu, à mon point de
vue, organiser un dialogue que j’ai nommé
‘’Marcoussis’’ pour prévenir tout dérapage et toute
violence dans notre pays d’où l’expression
‘’préventif’’. J’étais persuadé pour ma part qu’un
processus de cette nature allait intervenir… elle vint
sous la forme des engagements de Bruxelles. Le
Président Edgar FAURE l’avait dit : ‘’avoir raison
trop tôt est un grand tort’’. Je l’ai souvent
expérimenté dans les affaires politiques de ce pays.
TOGOFORUM : Dans une autre de vos
déclarations, vous parliez d’un compromis dynamique.
Pouvez-vous nous dire ce que renferme le vocable et
nous dire si au jour d’aujourd’hui, ce compromis
dynamique est possible ?
Edem Kodjo: C’est une
expression que j’ai reprise au Président Léopold Sédar
Senghor qui l’utilisait chaque fois qu’une situation
faite d’antagonismes acérés et apparemment
irréductibles nécessitait qu’une issue honorable pour
les protagonistes soit trouvée par le dialogue et des
concessions réciproques.
Notre pays, le Togo, relève de ce genre de situation
et on peut toujours envisager un compromis dynamique,
mais pour cela, il faut des interlocuteurs animés du
désir de parler, de négocier et non pas d’imposer
leurs vues. Je suis moi-même dans la même situation.
J’avais pris un recul momentané sur la vie politique
nationale, mais face aux difficultés sans cesse
croissantes que rencontre mon pays et aux pressions
amicales de mes amis de tous bords, j’ai été projeté
une fois encore au cœur de l’arène. C’est un peu à mon
corps défendant mais c’est une situation que, pour
l’heure, j’essaye d’assumer avec détermination.
TOGOFORUM : Les partis politiques de
l’opposition dite traditionnelle (le CAR, la CDPA et
l’UFC) préconisent la révision du « cadre électoral »
dans son ensemble et non la seule révision du code
électoral. Ce qui s’entend de la révision de la
constitution togolaise, retaillée à la mesure du chef
de l’Etat à la veille des élections présidentielles de
Juin 2003. L’idée d’une révision du « cadre
électoral » vous semble-t-elle inappropriée,
surabondante ou surannée ?
Edem Kodjo:
Je reprécise, au risque de me
répéter que l’opposition traditionnelle comprend le
CAR, la CDPA, la CPP, le PDR et l’UFC. Les 3 partis
que vous citez sont plutôt connus sous le vocable
d’opposition ‘’radicale’’.
Pour en revenir à votre question, il est clair qu’il
existe une différence entre code électoral et cadre
électoral.
L’engagement 1.3 est très explicite à ce sujet. Il ne
s’agit pas seulement d’une révision du code électoral
mais également du cadre électoral. Le cadre électoral
comprend tout ce qui concourt à une bonne lisibilité
et à la transparence des élections : l’environnement
des médias (HAAC, Code de la presse), l’environnement
légal et la protection des libertés individuelles
(code électoral, CNDH), le financement des partis
politiques (un texte a été déposé à cet effet) et, on
ne peut en douter, la révision de la Constitution.
S’agissant de ce dernier point, l’Union Européenne a
opté, apparemment, pour une démarche progressive. Vous
remarquerez qu’en aucun moment, aucune allusion,
aucune petite phrase n’a été consacrée à ce sujet dans
les engagements conclus à Bruxelles ; pas le moindre
iota. Même au cours des négociations, le sujet a été à
peine abordé par un petit détour vite abandonné. Cela
veut dire quoi ? Cela veut dire que l’Union
Européenne, a préféré ne pas tout faire échouer, en
abordant de front tous les problèmes, tout de suite.
Elle a d’abord privilégié les élections locales pour
ensuite insister sur les élections législatives dont
elle souhaite la fixation des dates rapidement si l’on
en juge par son Communiqué du 31 Août 2004.
A considérer les 22 engagements, il nous semble qu’il
est souhaitable de régler les aspects du code
électoral susceptible de favoriser les législatives et
les locales, se doter d’une nouvelle Assemblée quitte
à considérer plus tard l’aspect constitutionnel du
code électoral. De toutes les façons, l’Union
Européenne aura son mot à dire sur ce sujet.
TOGOFORUM : Quelles sont vos relations
avec vos amis d’hier, les leaders de l’opposition
"radicale" comme vous les appelez
?
Edem Kodjo: Amis
d’hier ? Pourquoi d’hier ? Ils demeurent des amis,
seulement nous ne partageons pas du tout la même façon
de voir les problèmes actuels de notre pays, ni la
stratégie à mettre en œuvre pour sortir notre pays de
l’ornière. Le Professeur GNININVI et d’autres seront
toujours des amis. Les problèmes politiques ne doivent
pas totalement oblitérer les relations humaines. Je
n’ai jamais considéré la politique en ces termes.
Malheureusement, pour beaucoup de togolais, si vous ne
partagez pas leurs opinions politiques, vous devenez
leurs ennemis. Il s’agit là d’un manichéisme
destructeur qui situe le niveau réel d’élévation
d’esprit (ou de bassesse d’esprit) qui prévaut souvent
dans ce pays.
L’histoire politique du Togo nous enseigne que la
Politique est un venin dangereux qui a empoisonné et
continue d’empoisonner les relations interpersonnelles
de génération en génération. C’est lamentable ! Nous
devons dépasser cela et prier sans cesse pour que le
‘’Seigneur fasse de nous, un instrument de sa paix’’
(St François d’Assise).
TOGOFORUM : Il semble
qu’il existe entre vous et Me Yaovi AGBOYIBO une
certaine « animosité » telle qu’il vous est impossible
de vous adresser la parole, même au hasard de la rue.
Pensez-vous lui devoir des excuses pour être devenu
Premier ministre à sa place en 1994 ?
Edem Kodjo: Ce n’est pas
vrai du tout ce que vous dites là. AGBOYIBO et
moi-même, on se salue, on s’adresse la parole. Tenez !
l’autre jour, à l’inauguration de l’Institut Goethe si
magnifiquement restauré par nos amis allemands,
j’étais arrivé en premier, AGBOYIBO plus tard ! Mais
il est venu me saluer. Je lui ai raconté qu’on dit
qu’on ne s’adresse pas la parole et on a éclaté de
rire tous les deux. Qui vous raconte ces … j’allais
dire sornettes, mais histoires serait mieux ?
S’agissant des événements de 1994, je n’ai aucune
excuse à présenter à Me AGBOYIBO. Contrairement à ce
que les gens pensent, il n’était même pas forcément
dans son droit. Aux élections législatives de cette
année là, la majorité parlementaire au sein de
laquelle devait être désigné le Premier ministre
n’était pas formée par le CAR seul qui n’avait pas
suffisamment de députés pour cela. C’est le CAR et l’UTD
qui ensemble formaient la majorité parlementaire et
l’article 66 de la Constitution donnait très
clairement au Chef de l’Etat le droit, je dirai même
le devoir de choisir le Premier ministre au sein de
la majorité parlementaire. On nous a dit qu’AGBOYIBO
avait le plus de députés. C’est exact. C’est pourquoi,
lors de la confusion et des atermoiements dont on se
souvient, le Comité directeur m’a autorisé à envoyer
une lettre écrite par moi-même au CAR pour laisser la
voie libre à Me AGBOYIBO. Il n’y avait qu’un malheur,
ce n’était ni moi, ni Me AGBOYIBO qui devait nommer le
Premier ministre, mais le Chef de l’Etat qui en me
nommant n’a violé en aucune manière la Constitution.
D’ailleurs, le Professeur GNININVI, interrogé à Radio
Metropolys a dit à peu près ceci : ‘’dans cette
affaire ce n’est pas celui qu’on a cru en tort qui a
eu forcément tort’’. Ce qui est la pure vérité. Mais
quelle ne fut ma surprise (c’est le moins qu’on puisse
dire) quand j’ai entendu dimanche dernier (31 Octobre
2004) à la même émission, Me AGBOYIBO répondre à la
question du journaliste en ces termes : si le
Professeur GNININVI a dit cela c’est parce que la CDPA
avait un ministre dans le Gouvernement KODJO. Sans
vouloir polémiquer, cette assertion est purement
scandaleuse ! La CDPA n’a cessé de dénoncer la
présence de M. AGBOZOUHOUE dans mon gouvernement. Ce
dernier y était à titre tout à fait personnel et Me
AGBOYIBO le savait.
Je m’excuse mille fois, mais certaines allégations de
Me AGBOYIBO doivent être réfutées parce que non
conformes à la réalité. Lorsque le Président du CAR
affirme qu’il a renoncé à se présenter à la Présidence
de l’Assemblée nationale parce qu’il n’était pas sûr
du vote des députés de l’UTD en sa faveur, c’est un
savoureux mensonge.
Tous les députés de l’UTD avaient reçu des ordres
formels de voter AGBOYIBO. Pour que tout soit clair,
M. AJAVON Zeus qui dirigeait le groupe des 7 députés
de mon parti a demandé un vote à main levée, pour
qu’il n’y ait aucune défection. Lorsque le Bureau de
l’Assemblée refusa ce mode de votation, on a proposé
de remettre aux députés du CAR, les bulletins de vote
des députés de l’UTD pour que eux-mêmes y inscrivent
le nom de Me AGBOYIBO et les mettent dans l’urne.
Ils ont décliné cette offre eux-mêmes. AGBOYIBO aurait
été largement élu. Seulement, il ne voulait pas l’être
et a préféré envoyer Me HEGBOR comme 1er
vice-président de l’Assemblée nationale pour des
raisons qu’il connaît et que d’autres personnes
connaissent aussi.
Je conclus sur ce point en disant que je ne souhaite
pas du tout polémiquer avec mon frère Yaovi AGBOYIBO,
mais je ne pouvais pas laisser passer cette histoire.
Dont acte !
Dois-je ajouter que dans la même émission Me AGBOYIBO
a clairement déclaré que nous ne partageons pas les
mêmes valeurs c’est pourquoi nous ne nous entendons
pas ! Ah oui, là, il a parfaitement raison…nous ne
partageons pas du tout les mêmes valeurs… le problème
est de savoir la teneur, le contenu de ces valeurs.
TOGOFORUM : Tout
récemment, l’hebdomadaire « Le Combat du Peuple » a
publié des « correspondances » que le leader du CAR Me
AGBOYIBO aurait adressées au Chef de l’Etat au temps
fort de la crise socio-politique. Dans son démenti Me
AGBOYIBO vous a nommément accusé d’être derrière cette
manœuvre dont « le but est de discréditer un
adversaire politique ». Vous avez jusqu’ici observé un
silence radio sur cette affaire. Pouvez-vous dans le
cadre de cet entretien éclairer l’opinion sur cette
affaire ?
Edem Kodjo: Pourquoi
voulez-vous que je parle d’une histoire qui ne me
regarde pas ? AGBOYIBO était aux prises avec M. Lucien
MESSAN le patron du ‘’Combat du Peuple’’. Ils se sont
durement affrontés (communiqués et mises au point)
quelques semaines avant la publication de ces fameuses
lettres.
M. Lucien MESSAN vint à mon domicile pour me dire
qu’il allait publier ces lettres. N’ayant pas cette
conception de la chose publique, je m’y étais
formellement opposé. Il a dû ravaler sa colère. Mais
la tension montait toujours entre les deux hommes.
AGBOYIBO oubliant les relations personnelles étroites
qu’il eut dans le passé avec M. Lucien MESSAN échangea
avec ce dernier un courrier qui fut la goutte d’eau
qui devait faire déborder le vase.
Un lundi matin, parcourant le ‘’Combat du Peuple’’ je
découvris, surpris, que Lucien MESSAN avait rendu
publique une première lettre.
Je l’appelai au téléphone pour lui exprimer mon
étonnement. Il me répondit : « je ne vous ai rien dit
avant de publier cette lettre parce que vous alliez
vous y opposer une fois de plus. Vous M. KODJO, vous
êtes trop chrétien ». J’ai donc suivi de loin les
différentes péripéties de cette affaire.
En bon avocat, Yaovi AGBOYIBO a déplacé le problème ;
il fallait que ce soit KODJO qui soit responsable de
ce montage pour mieux politiser l’affaire en évitant
d’apporter des preuves contraires aux faits contenus
dans les lettres. Il a affirmé çà et là, de nombreuses
inexactitudes. Il a déclaré qu’on avait ‘’forgé’’ ces
documents, scanné des signatures. Peut-on se permettre
dans ce pays, de scanner le tampon de la Présidence de
la République et la signature du Président Gnassingbé
Eyadéma sans s’exposer à des conséquences graves ?
J’ai observé le silence parce que tout ça ne
m’intéressait pas vraiment et me concernait à peine.
J’étais en possession de ces documents en tant que
Premier ministre depuis 10 ans. Pourquoi aurais-je
choisi aujourd’hui seulement de les publier ? Je ne
veux aucun mal à Me AGBOYIBO qui a ses propres
méthodes qui ne sont pas les miennes, sa stratégie qui
n’est pas la mienne, un mode de pensée qui emprunte
souvent des voies qui ne sont pas les miennes. Voilà !
il n’y a là ni haine ni rancune !
TOGOFORUM : Parlons
maintenant de l’homme, M. Edem KODJO. Vous jouissez
d’un prestige incontestable sur le plan international.
Vous avez été, entre autres, Secrétaire général de
l’Organisation de l’Unité Africaine (aujourd’hui Union
Africaine), Gouverneur de la Banque Africaine de
Développement (BAD), Gouverneur suppléant puis
Gouverneur du Fonds Monétaire International (FMI).
Vous avez été plusieurs fois ministres au Togo
(Ministre des affaires étrangères, Ministre de
l’Economie et des Finances et tout récemment Premier
ministre entre 1994 et 1996). A l’extérieur, on pense
que vous êtes l’homme de toutes les situations. Mais
on a l’impression que de l’intérieur, le peuple
togolais ne vous accorde pas la même attention et que
vous avez du mal à y être un prophète ! Qu’est-ce qui
justifie selon vous ce comportement du Togolais ?
Edem Kodjo: Nul n’est
prophète en son pays ! Et les gens, en réalité n’ont
pas conscience de la valeur des uns et des autres.
C’est un peu normal parce que tous ces titres, tout ce
curriculum, qu’est-ce que vous voulez que cela fasse
aux populations du Togo profond ? elles savent
qu’elles ont des leaders dont elles attendent des
résultats précis. Que le menuisier prétende faire le
travail du forgeron, ou vice versa, peut leur importe.
Dans cette espèce d’imbroglio fangeux, tout se mêle,
se confond, s’embrouille. Une certaine presse
accompagne le mouvement la joie au cœur, l’insulte à
la bouche et l’acrimonie à la plume. On s’acharne
méthodiquement sur certains, on les vilipende, les
traîne dans la boue avec une sombre alacrité. Certains
partis politiques n’ont, pour tout programme que le
dénigrement systématique de responsables qu’il faut
éliminer coûte que coûte. On a rendu ce peuple
totalement manichéen. Il ne sert à rien de vouloir
expliquer quoi que ce soit à certains togolais. Les
nuances sont balayées, le juste milieu, le fameux
Centre n’existe pas ici. Tout est blanc ou noir et le
gris est une forme de noir.
En fait, j’ai compris qu’il faut que je fasse ce que
ma conscience me dicte et en tant que chrétien, je
crois au dessein de Dieu pour ce pays et je crois
qu’Il l’aidera à se sauver, même malgré lui.
TOGOFORUM : D’aucuns pensent que vous êtes
très orgueilleux et très peu proche du peuple que vous
prendriez de haut. Qu’en dites-vous ?
Edem Kodjo: Vous savez,
il n’y a rien de plus faux que cette affirmation
longtemps diffusée, toujours galvaudée. Je suis
extrêmement jovial, convivial et accueillant, ce qui
étonne toujours ceux qui me rendent visite la première
fois. Ils s’en vont presque toujours en déclarant :
‘’les gens sont mauvais, ils racontent n’importe quoi
sur vous ; vraiment il faut le voir pour le croire’’.
J’aime l’humour et suis plutôt un boute-en-train
toujours entrain de trouver le mot pour rire. C’est
ainsi ! un homme qui a des principes de vie.
‘’J’ai fait un peu de bien, c’est mon meilleur
ouvrage’’. Cette assertion de Voltaire, je peux la
reprendre à mon compte. Comme dit le psaume, ‘’Dieu
qui sonde les cœurs et les reins’’ sait exactement ce
que chacun fait. Je crois être très proche du peuple,
surtout des jeunes, des petits, des démunis, des
humbles. Je ne peux malheureusement pas régler les
problèmes de tout le monde. J’aurais tant voulu le
faire. Mais je n’en ai pas les moyens.
Je crois posséder le sens du partage. Partager ce
n’est pas donner le superflu, ‘’c’est donner jusqu’à
avoir mal’’ comme le disait Mère Téresa (aujourd’hui
béatifiée). Partager, donner jusqu’à avoir mal,
j’essaye de le faire souvent, très souvent, et sans
rechigner. Devrais-je le crier sur tous les toits ?
non ! Seulement, j’en ai assez de ce costume taillé
(pas à mes mesures) et qu’on me colle comme une
camisole de force. Orgueilleux, loin du peuple. Ce
sont de pauvres histoires que l’on colporte
indéfiniment et qu’il faut réviser, car la réalité est
autre.
Oui je connais mes défauts et j’aime mes différences.
Je ne viens jamais en retard à un rendez-vous et je
n’aime pas qu’on me fasse attendre une heure quand on
me sollicite pour un entretien.
Je ne vais jamais à la messe en retard…. Je préfère
retourner chez moi et attendre la messe suivante.
J’ai horreur de l’à-peu-près, du laissez-aller, du
laxisme.
Je n’aime pas qu’on m’invite à déjeuner à 12h 30 et
qu’on me serve à manger à 15 heures.
Je n’aime pas attendre dans un salon pour une audience
prévue et reportée d’une heure sur le programme prévu.
J’ai horreur des réunions que l’on ne commence jamais
à l’heure et certains camarades politiques savent de
quoi je parle.
Je n’aime pas être débraillé même lorsque je m’habille
d’une chemisette.
Je n’aime pas les pantalons qui ont plusieurs plis
parce qu’ils sont mal repassés.
Je n’aime pas, lorsqu’on se retrouve pour un apéritif,
qu’on se jette avec précipitation sur les cacahuètes
et qu’on les mâchonne bruyamment avec une déglutition
tapageuse.
Je déteste de voir les gens boire leur coca-cola et
leur thé en sifflant le liquide avec un bruit affreux.
Je n’aime pas qu’on rote à table et que l’on y dépose
les coudes.
Je n’aime pas qu’on parle la bouche pleine (on me l’a
appris tout petit) et que l’on hurle dans les
réceptions, en se tapant sur les cuisses et en sautant
sur son séant comme un cabri.
Vous avez compris ! On peut en rire, mais je n’aime
pas beaucoup de choses qui dénotent une éducation
approximative.
Je respecte fondamentalement la personne humaine et
souhaite en retour être respecté.
Si c’est cela ne pas être proche du peuple, je vous le
concède. Tout ce que je viens de dire ne relève pas
d’une éducation européenne mais d’une authentique
éducation africaine, car nos valeurs sont celles que
je viens d’énumérer. On nous les apprend tout petit et
je souhaite que cela perdure.
Nous manquons de rigueur, d’organisation et de méthode
en Afrique. Et j’enrage de voir que nous ne
progressons que très peu dans ces domaines.
Je suis rigoureux et exigent avec moi-même et je le
suis avec les autres.
Je commence mes cours à l’heure et j’attends souvent
les étudiants ; mais comme ma patience a des limites,
5 minutes plus tard les cours commencent.
Vous voyez, je ne bougerai pas d’un iota sur ces
principes qui me sont cardinaux. Le laxisme ambiant où
tout le monde n’en fait qu’à sa tête, arrive quand il
veut aux réunions, se comporte comme si on était chez
soi alors qu’on est en public, tout cela m’est
inacceptable. Que des individus prennent la moitié de
la chaussée pour y implanter un bar m’insupporte
totalement. Je ne couperai ma tête pour la changer
avec celle d’un chien (comme je l’ai vu faire dans ce
film hilarant ‘’Mars attacks’’) pour plaire aux
autres. Et je ne m’évertuerai pas à marcher comme un
boiteux parce que ma démarche déplaît à certaines
personnes.
Je suis comme je suis. La vie en société exige des
attitudes et des comportements dont je ne m’éloignerai
jamais pour plaire au Grand public. C’est à prendre ou
à laisser. C’est ce que nos parents nous ont appris et
ils n’ont pas eu tort.
TOGOFORUM : Monsieur KODJO, vous venez de
publier votre premier roman « Au commencement était le
glaive ». Comment passez-vous du politique au
romancier ? Aviez-vous donc toujours eu de la passion
pour les lettres ?
J’ai toujours eu une grande
passion pour les lettres. Déjà à l’école primaire (CEII)
Feu Maître Michel SEMEGLO un de ces as de
l’enseignement de la mission catholique m’avait
surnommé : académicien. Ma carrière technique de
spécialiste des Finances internationales et de
politique m’ont peu à peu éloigné de la littérature.
Mais je continuais à lire les bons romans et j’ai
toujours suivi de près l’activité littéraire.
Quand je quittai l’OUA, j’ai ressenti un pressant
besoin de livrer un message à mes compatriotes du
Continent et ce fut : ‘’Et demain l’Afrique’’, ouvrage
aujourd’hui introuvable qui eut un grand
retentissement. Je cherche actuellement à le faire
rééditer. Puis a suivi un ouvrage de géopolitique que
les Africains connaissent un peu moins bien :
‘’L’Occident, du déclin au défi’’ dont
certains chapitres étaient parfaitement prémonitoires
(Ex : la 1ère Guerre du Golfe). Enfin, une
série de Conférences données à l’Univesité LEGON
d’Accra et à l’Université de Technologie de Kumasi
ont fait l’objet après aménagement, d’un petit livre
de 160 pages : AFRICA TODAY.
Mais j’étais toujours dévoré par la passion de la
littérature pure où l’imagination créatrice est
magnifiée au détriment de la démonstration logique, et
c’est avec délectation que j’ai écrit ce premier
roman : ‘’Au commencement était le Glaive !’’ un
ouvrage où le style et la forme comptent autant que le
fond.
TOGOFORUM : « Les Hamouris et les Bamounas »
correspondent-ils à des réalités de chez nous ? Au
fait, quelques mots sur le roman s’il vous plaît ?
Edem Kodjo: Il
n’existe pas deux ethnies au Togo mais une
quarantaine. L’ouvrage ne se situe pas au Togo mais
dans un pays imaginaire situé dans la région des
Grands Lacs. C’est là qu’il faut aller chercher la
réalité de ce roman.
Je n’ai pas tellement envie de réduire l’ouvrage par
des propos très rapides alors qu’il a fait l’objet de
nombreux et d’excellents commentaires au Togo, en
Afrique et ailleurs.
TOGOFORUM : Y a-t-il en vue quelques
manifestations concernant votre roman que vous
aimeriez porter à la connaissance des amoureux des
lettres ?
La dédicace du livre aura lieu à Lomé le Jeudi 16
Décembre prochain au Centre Culturel Français. J’ai eu
de superbes dédicaces à Dakar et à Cotonou ; une bonne
publicité à Abidjan où une dédicace est prévue. Je
serai à Ouagadougou la semaine prochaine pour le Forum
des écrivains de langue française en prélude au
prochain Sommet de la Francophonie. Peut-être un
cinéaste voudra-t-il tirer un film de ce roman. J’ai
un plan de dédicaces à Tunis, Addis-Abéba, Yaoundé et
Libreville. Heureusement qu’en Afrique les romans ne
périment pas aussi vite qu’en Europe et spécialement
en France.
TOGOFORUM :
Conclusion : De toute évidence, Monsieur Edem KODJO,
le peuple togolais est éprouvé et presque désabusé par
un combat interminable. Qu’est-ce que vous avez à dire
en guise de conclusion à l’endroit de ce peuple ?
Edem Kodjo: Après une si
longue interview, on a de la peine à conclure. La
lutte du Peuple togolais a été, c’est vrai,
interminable. 15 ans au bas mot, peut-être davantage
en réalité.
D’aucuns en perçoivent la fin
comme une affaire où des vainqueurs doivent succéder à
des vaincus et beaucoup mijotent secrètement leur
‘’vae victis’’ (malheur aux vaincus !). Et si ce
n’était pas cela ? Et si la réalité était autre ? Un
compromis dynamique, une évolution sans heurts,
résultat de concessions réciproques, évitant à tout
prix des affrontements sanglants et privilégiant les
solutions les plus pacifiques.
Serait-ce une douce rêverie ? N’est-ce pas plutôt le
sens d’une évolution où chacun ferait un sursaut
salvateur, entreprendrait un combat contre soi pour
éviter un combat avec les autres ? Pourquoi
n’aurions-nous pas le courage de dire un instant la
vérité au Peuple plutôt que de l’abuser par
d’incessantes jongleries de politique politicienne, où
l’on cherche davantage à se poser en prétendus
libérateurs qu’en authentiques amoureux de l’avenir de
la Nation togolaise ?
Ceux qu’on ne veut pas écouter aujourd’hui, ceux que
l’on voue aux gémonies sont ceux qui auront sans doute
raison demain. Mais il sera trop tard pour entendre
leur voix, la voix de la sagesse parce qu’ils ne
seront peut-être plus là. Fatigués de porter leurs
misères hautaines, ce sont des albatros exilés sur la
terre et dont les ailes de géants empêchent de
marcher.
Le peuple a faim, il est miséreux, misérable. Nous ne
saurions lui infliger d’autres souffrances
politiciennes.
Il faudra pourtant qu’il comprenne que demain ne sera
pas jour de fête forcément. Il faudra retrousser les
manches et travailler avec détermination pour
construire le Togo nouveau. Je l’ai déclaré l’autre
jour dans une émission de radio. Je le maintiens parce
que c’est une vérité première. Oui il faut en tout
état de cause que le Togo ou l’Afrique (comme vous
voulez, car pour moi c’est exactement la même chose)
redouble d’efforts et de travail.
Nous ne travaillons pas assez sur ce continent. Tenez,
voyez ce qui se passe avec le Coton. L’Afrique a
réussi à se faire une belle place dans le monde pour
cette spéculation. Mais nous voici talonnés par l’Asie
(en dehors de toutes les questions relatives aux
subventions agricoles des Nations riches à leurs
producteurs). Bientôt l’Asie va nous détrôner parce
que notre productivité n’est pas suffisante. On a
connu dans le passé le cas avec l’huile de palme où le
Nigeria a été proprement déposé par la Malaisie.
Je sais qu’il y a beaucoup d’autres facteurs qui
entrent en jeu pour expliquer la productivité limitée
des pays africains, cependant le facteur travail est
essentiel.

Cela nous éloigne du Togo, me direz-vous ! peut-être
pas tellement. C’est dans le consciencisme et l’effort
soutenu que nos pays pourront trouver les ressources
nécessaires pour aller de l’avant.
Pour l’heure, les querelles politiciennes n’arrangent
rien et le temps passe. Sachons transcender nos
divergences, acceptons un minimum de destin commun et
travaillons à le construire et l’affermir.
Et que Dieu nous aide dans cette voie !
TOGOFORUM : Nous vous remercions, Monsieur Kodjo. |