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Propos récueilli par Alain Nococo et Joseph Takeli le 10 Nov. 2004
Entretien avec M. Edem Kodjo, Président de la Convergence patriotique panafricaine (CPP)

TOGOFORUM : Bonjour M. Edem Kodjo. Merci d’accepter de nous accorder cet entretien qui, nous l’espérons, apportera de l’éclairage sur les nombreux points d’ombre politiques au Togo et surtout sur la nouvelle option politique de votre parti politique, la Convergence Patriotique Panafricaine (CPP).

Edem Kodjo: Je vous remercie infiniment. Vous parlez d’une nouvelle option politique de la CPP. La réalité est que la CPP, parti de l’opposition, a défini une position claire et nette face à la vie politique confuse et embrouillée de notre pays. Cette ligne consiste à se battre pour une véritable évolution politique pacifique de notre nation face à l’interminable crise qu’elle traverse.

La CPP n’a que faire de positions toujours tranchées, toujours inopérantes, ne débouchant que sur des invectives, des rodomontades sans aucune prise réelle sur la réalité, sans aucune possibilité concrète de changer les choses pour redonner espoir à nos populations. Et je voudrais ajouter ceci : ce n’est pas en manipulant la presse que l’on résoudra le problème. Qu’on le sache une bonne fois pour toutes, les togolais en ont assez de ces dérives et de ces dérapages verbaux, de l’inefficacité d’une opposition qui ne progresse pas.


Ils veulent voir la fin de cette aventure commencée il y a près de quinze ans. Je suis navré de constater qu’en face du pouvoir d’Etat, une partie de l’opposition ne propose aucune alternative que de dire non et non, comme la poupée de la chanson de Michel Polnareff. De toutes manières, tout le monde doit faire preuve de bonne foi si nous voulons sortir le pays de l’ornière aussi bien la partie présidentielle que l’opposition car les expériences passées n’ont pas été concluantes.


TOGOFORUM :
M. Edem KODJO, vous étiez de la délégation ayant accompagné le gouvernement de Koffi SAMA pour la signature des 22 engagements devant l’Union Européenne le 14 Avril 2004 à Bruxelles pour, a-t-on dit, corriger le déficit démocratique constaté dans notre pays. Six mois après, quel bilan faites-vous de l’exécution des 22 engagements par le gouvernement Koffi SAMA ?

Edem Kodjo: D’abord, il faut bien expliquer pourquoi nous sommes allés à Bruxelles, non pas pour accompagner le Gouvernement comme vous le dites, mais en allant participer en tant que témoins à cette rencontre si importante pour l’avenir de notre pays. Il convient de remonter à la Mission effectuée par la délégation des ACP conduite par l’Ambassadeur OBIA, président de cette institution au mois de Mars 2004 dans le cadre d’une procédure prévue par les articles 8 et 96 de l’Accord ACP-UE de Cotonou.

Cette mission voulait écouter la classe politique et la société civile en vue de mieux se situer face au dialogue. A notre totale stupéfaction, les 3 partis de l’opposition dite radicale ont refusé d’entrer en contact avec la délégation. L’un d’entre eux a même réclamé le mandat au nom duquel agissait la délégation. Le parti de M. Zarifou AYEVA (PDR) et le mien propre (CPP) ont décidé en toute liberté d’aller écouter, au moins, ce que la délégation (qui a tout de même parcouru 6000 Km pour venir nous voir) avait à dire. Cette rencontre, très positive, nous a édifiés : enfin on avait de nouveau une lueur d’espoir. En effet, depuis le 1er juin 2003 jusqu’à cette mission OBIA, la vie politique togolaise était comme tétanisée. Rien, absolument rien ne se passait ; même les rodomontades et les imprécations habituelles s’étaient estompées. Silence, cimetière ! Aucune idée originale, aucun projet d’avenir, rien, absolument rien. Nous avons pensé, à la CPP, que le dialogue politique inscrit dans l’Accord de Cotonou (de l’an 2000) et que tous les pays ACP ont signé, pouvait tirer le pays d’affaire ! Nous avons donc décidé d’appuyer et de soutenir toute initiative allant dans ce sens.


Quand il s’est agi d’aller le 14 Avril 2004 à Bruxelles, on comprend que les autorités aient sollicité le point de vue de ceux qui voulaient de ce processus, et qui l’ont clairement démontré en rencontrant les ACP. Ce n’était pas un choix de préférence mais un choix de raison et de bon sens. Nous savions que nos amis de ‘’l’opposition radicale’’ pousseraient des hurlements et nous voueraient aux gémonies pour avoir accepté d’aller à Bruxelles.


Ces risques, nous les avons pris et assumés. Il y avait, là une chance pour le pays, il fallait la saisir. D’ailleurs, dans un premier temps, M. Gilchrist Olympio n’a pas condamné cette rencontre. Il devait déclarer que près de 90% des revendications de l’opposition avaient été prises en compte dans les 22 engagements. C’est bien plus tard que les leaders de l’opposition radicale restés à Lomé se déchaînèrent. Mais cela ne nous empêcha pas de dormir. L’action concrète et sincèrement dirigée vers l’évolution de la situation vaut mieux que l’inertie et les invectives inutiles
.

Reste le fond de la question.


Le bilan, six mois après Bruxelles est loin d’être négligeable. Certes, on peut toujours affirmer qu’on ne voit rien qui bouge. Parce que les Togolais attendent surtout des changements institutionnels. Mais de grâce voyons les réalités en face. Les 22 engagements concernent trois domaines essentiels :


les libertés fondamentales
;
les droits de l’homme
;
le dialogue politique y compris les questions électorales.


S’agissant des libertés fondamentales, des progrès notables ont été accomplis :

La loi sur la Presse (Code de la Presse) a été votée après un travail d’experts approfondi. La dépénalisation des délits de presse est désormais acquise. Des pays comme le Sénégal ont décidé de nous emboîter le pas dans ce domaine. 

L’accès aux médias publics est redevenu possible, même si nous attendons de la TVT qu’elle sollicite un peu plus les acteurs politiques et qu’elle organise des émissions de débats contradictoires.


Les prisonniers ont été massivement libérés, suite à la mission d’une ONG commanditée par Bruxelles pour venir trancher l’ésotérique débat relatif à la distinction casuistique entre prisonniers politiques et prisonniers de droit commun. Retenons le fait : 500 prisonniers ont été libérés parmi lesquels quelques malfrats endurcis qui ont vite regagné, pour des forfaits aussitôt commis, leur maison de prédilection : la prison civile de Lomé.

Subsiste le cas des militaires qui relève d’une réglementation propre à l’Armée mais que le Général Eyadéma qui sait poser des actes significatifs pourrait élargir.


M. Gilchrist Olympio a retrouvé ses titres de voyages y compris le passeport ghanéen qui avait été saisi dans un passé récent.


La Réforme de la Justice togolaise est désormais entamée ; œuvre de longue haleine compte tenu du degré de dégradation de cette institution capitale, qui ne porte pas seulement sur la nécessaire indépendance des Juges, mais aussi sur le ‘’consciencisme’’ (pour parler comme le Dr N’Krumah) qui devait être le lot de ceux qui ont le redoutable privilège de juger les autres : honnêteté, intégrité, loyauté, souci de considérer le pauvre et le démuni au même titre que le riche et le puissant etc… sans oublier l’important problème des infrastructures : locaux, ordinateurs, jurisclasseurs, ouvrages de référence etc… C’est un problème que je connais très bien pour m’y être penché, à fond, lorsque j’étais premier ministre. Cette réforme est donc à l’œuvre ; elle prendra plusieurs années : l’Union Européenne en a convenu.


Le texte sur le financement des partis politiques a été élaboré et se trouve entre les mains du Gouvernement.


L’engagement essentiel de transmettre au parquet dans un délai de 3 mois les dossiers de personnes qui sont en détention préventive ou en liberté provisoire a été respecté.


Il en est de même de la possibilité de permettre l’accès libre aux détenus par des avocats et par des ONG humanitaires de droits de l’homme accompagné d’un médecin de leur choix dans tous les lieux de détention.


Les statuts de la CNDH ont été revus dans le sens de la garantie de l’indépendance par rapport aux autorités administratives.


La Censure a disparu et la Presse togolaise s’en donne à cœur joie sans retenue, souvent aux mépris de la liberté première des personnes.

La liberté des réunions et manifestations pacifiques des acteurs politiques et de la société civile est établie.


Les Statuts de la HAAC ont fait l’objet d’une mission conformément à l’engagement 3.6. le texte révisé se trouve entre les mains du Gouvernement.


Des rapports périodiques ont été établis par le Gouvernement et portés à la connaissance de l’Union Européenne.

Vous voyez, le bilan est convenable. Bien sûr que les populations n’en ressentent pas l’effet puisque le ‘’bien’’ passe toujours inaperçu alors que le ‘’mal’’ est tout de suite visible et monté en épingle.


En réalité, il se produit dans notre pays une sorte de ‘’révolution silencieuse’’ dans le domaine des droits de l’homme et des libertés et ceci est fondamental, car comme j’ai eu déjà à le dire, y compris à l’Union Européenne, la démocratie n’est pas réductible à la seule alternance politique au sommet de l’Etat. Bien sûr, l’alternance est essentielle et fondamentale, mais la démocratie se vit également au quotidien, elle doit être perceptible dans le ‘’vécu quotidien’’ des femmes et des hommes de notre pays. A ce titre, un travail très important a été fait et doit continuer à être fait. La CPP soutient cela, fermement, mais elle se bat aussi pour que l’effort se poursuive, notamment dans le domaine de la réforme de la Justice.


Reste que vous me direz que je n’ai pas du tout abordé l’engagement 1.1 relatif au dialogue et le point 1.3 qui concerne le code électoral… et le cadre électoral. J’aborderai ces points en répondant aux questions N°4 et N°10.


TOGOFORUM :
Il est clair aujourd’hui que votre parti la CPP ne se réclame plus de l’opposition dite traditionnelle, étant donné qu’il a participé au dialogue tel que conduit par le PM Koffi SAMA et surtout aux travaux du Comité sur la réforme du code électoral dont l’avant-projet a été adopté à votre rencontre du 10 octobre dernier. Quelles sont les raisons de vos nouvelles options politiques, ce que d’aucuns appellent « le virage de la CPP et du PDR de Zarifou AYEVA à 180° » ?

Edem Kodjo: D’abord ce que vous dites n’est pas exact. Participer à un dialogue pour le bien du pays ne vous enlève pas la qualité de parti d’opposition ; la CPP et le PDR sont de l’opposition. L’Union Européenne définit l’opposition traditionnelle comme étant formée par les 5 partis ayant participé aux discussions de l’Accord Cadre de Lomé en 1999 (ACL) à savoir : le CAR, la CDPA, la CPP, le PDR et l’UFC. Cette façon de voir demeure… d’autant que c’est sous cette forme et dans cette composition que le dialogue (point 1.1) a été repris lors des rencontres du 25 Août, du 10 Septembre et du 14 Octobre derniers. En effet, les 3 partis CAR, CDPA UFC avaient dénoncé le dialogue par proximité que le Premier ministre avait entrepris en recevant individuellement les partis et les associations (Société civile) qui composent le paysage politique togolais.

L’opposition traditionnelle est donc constituée par les 5 partis précités. Il n’y a donc pas, comme vous le présentez, un revirement à 180° de la CPP et du PDR. Ces deux partis, comme je l’ai expliqué plus haut, ont compris très tôt l’intérêt qu’il y avait à prendre part au dialogue politique initié par l’Union Européenne. Aujourd’hui certains partis se désignent sous le vocable de ‘’radicaux’’, c’est leur droit le plus absolu. D’autres ont baptisé la CPP et le PDR de ‘’modérés’’, cela ne nous gêne guère. Mais le fait d’accomplir des efforts pour s’assurer de la bonne exécution des engagements pris en notre présence (comme témoins), ce qui nous a valu d’ailleurs les chaudes félicitations de la Présidente Irlandaise de la rencontre du 14 Avril, ne peut être assimilé, sauf mauvaise foi, à un virage à 180°. Nous ne tournons pas, nous ne virons pas, nous avançons !


Pour nous, il n’est pas question de créer une Crise comme cela s’est vu dans certains rangs aux lendemains du 14 Avril. Telle n’est pas notre vision des choses. Nous avançons !


TOGOFORUM :
L’avant-projet dudit code électoral vient d’être adopté en conseil des ministres et a été affecté à la commission des lois de l’assemblée nationale pour étude. Probablement, il sera voté dans les prochains jours. Quelles sont les innovations apportées à ce code et qui sont de nature à assurer la transparence d’éventuelles élections ?

Edem Kodjo:
Il est regrettable que l’avant-projet de code électoral adopté le 14 Octobre 2004 par l’instance du dialogue prévu par l’engagement 1.1 n’ait pas été accepté par les trois partis de l’opposition dite ‘’radicale’’. Ceux-ci avaient refusé d’envoyer des délégués au Comité d’experts mis sur pied dès le 12 Juillet pour étudier une réforme de l’actuel code électoral. L’engagement 1.3 demandait expressément cela avec une date butoir de six mois pour la conclusion de ces travaux.

Le Premier ministre, recherchant l’agrément de tous avait tenu à faire inscrire ce document à l’ordre du jour de la réunion du 14 Octobre 2004.


Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir à la 1ère réunion des participants retenus pour le dialogue le 25 Août dernier. Si celle-ci débuta doucement, elle devait se terminer dans une excellente ambiance puisque deux décisions fondamentales furent alors prises à savoir :


- que le cadre du dialogue était bien la formation dans laquelle la rencontre se tenait et que nous avons pris l’habitude d’appeler 5-5-2, c’est à dire 5 partis de l’opposition traditionnelle, 5 de la mouvance présidentielle et 2 représentants de la Société civile, le tout sous la présidence du Premier ministre.
- que l’ordre du jour était bien les 22 engagements pris à Bruxelles.


Le 10 Septembre, à la deuxième rencontre des participants au dialogue, les 3 partis de l’opposition dite ‘’radicale’’ revinrent entièrement sur les décisions adoptées le 25 Août. Personne ne peut nier cela. On était de nouveau dans l’impasse.


Le 14 Octobre, date limite fixée par l’Union Européenne pour l’adoption du code électoral, le CAR, la CDPA et l’UFC ont saisi les participants d’un document écrit dans lequel on pouvait relever de nombreuses contradictions.
-d’abord, on évoquait des préalables (ordre du jour, médiateur, garant). A mon humble avis, nous avions un ordre du jour, un médiateur, l’Union Européenne et un garant, la même Union Européenne, puisque elle pouvait à tout moment juger l’action du Gouvernement, l’accepter, la refuser ou demander qu’elle soit amendée.

-Non seulement, ces préalables ne paraissaient guère fondées, on ne se tint pas aux préalables, on alla au-delà et on aborda l’étude au fond de l’ordre du jour proposé. D’habitude, lorsqu’on émet des préalables, on s’y tient. Aller au-delà signifie qu’on accepte d’aborder la question de l’ordre du jour. Or sur l’ordre du jour, aucune proposition précise ne fut faite. On se contenta de rappeler des principes généraux sur un texte qui appelait une discussion article par article. Et on affirma haut et clair qu’on était observateurs dans les discussions article par article de l’avant-projet de code électoral. Pire, on réclama avec force, sinon avec dextérité, que le seul projet acceptable était le code électoral de 2000 que le Gouvernement avait unilatéralement fait modifier par l’Assemblée monocolore. Mais le comble fut qu’on acceptait clairement dans le texte soumis par les 3 partis que le code électoral de 2000 n’était pas ‘’intangible’’. Allez-y comprendre quelque chose ! Ce qui n’est pas intangible peut être touché (au sens latin d’intangible) donc susceptible d’être modifié. On plaida pour des généralités et on ne vint pas à la réunion avec des propositions précises de modifications article par article, pour améliorer, renforcer les dispositions du texte, ou les amender dans le sens que l’on jugeait souhaitable.


En définitive, on quitta la salle… les autres participants, Société civile et partis politiques adoptèrent le code électoral. Ce long rappel était nécessaire pour souligner que le refus d’envoyer des représentants au comité de rédaction des experts, le refus délibéré de discuter du texte article par article et la décision annoncée dans le document des 3 partis de devoir quitter la salle favorisèrent l’adoption du code électoral.


Ce code est-il bon ?


Il est, en tout état de cause, meilleur que celui qui servit de base aux dernières élections présidentielles et de loin.
D’abord, il convient de dire que ce code est un compromis entre le code d’Août 2000 et celui de 2003 (celui qui servit pour l’élection présidentielle du 1er Juin 2003). Au départ, les points de vue étaient tranchés, presque inconciliables. La preuve en est que les travaux avaient été interrompus de fin Juillet à début Septembre. La mouvance présidentielle et l’opposition appuyée par la société civile s’affrontèrent durement. La presse privée en avait fait ses choux gras. Il fallait en sortir, faire des concessions réciproques.

La nouveauté de ce texte est que la CENI a de vrais pouvoirs. Le renforcement et l’amélioration des moyens de contrôle de la CENI sont remarquables. Il s’agit d’une répartition des tâches entre le Ministère de l’Intérieur et la CENI. Contrairement à ce que les détracteurs du texte affirment, le Ministère de l’Intérieur ne dispose pas de la haute main sur les opérations électorales de manière exclusive.


La CENI a, en effet, en charge toutes les opérations devant conduire à la régularité et à la transparence effective des opérations électorales. Je cite quelques exemples :

- conception du logiciel de saisie des listes qu’elle met à la disposition du ministère de l’intérieur ; contrôle de la saisie informatique des listes issues de la révision ou du recensement électoral ;
- commande et certification de l’encre indélébile ;
- définition des spécifications techniques de la carte d’électeur et du bulletin unique en concertation avec l’administration électorale ;
- centralisation et proclamation des résultats provisoires ;
- transmission des contentieux à la Cour constitutionnelle ;
- contrôle de la publication de la liste des membres des bureaux de vote ;
- supervision et contrôle de l’organisation des opérations de vote ;
- contrôle de la régularité de la composition des bureaux de vote et des opérations de vote ;
- établissement de la liste des observateurs internationaux avec le Ministère des Affaires Etrangères et du Ministère de l’Intérieur etc…


En outre, la composition de la CENI est élargie à 2 membres de la société civile et la présidence de droit par un juge est supprimée, la CENI élit désormais son président en son sein.


Ces pouvoirs bien réels, la CENI ne pourra les exercer que si elle dispose de moyens financiers, matériels et techniques adéquats, ce qui rend vain le débat sur la nécessité de confier toute l’organisation des élections à la seule CENI. Et si le Gouvernement trouvait moyen de lui marchander les fonds et le personnel nécessaires ?


La solution trouvée nous paraît celle qui, assurant une coopération véritable entre les instances électorales permet et garantit les moyens nécessaires au fonctionnement de la CENI.


Malgré tous ces pouvoirs et les multiples précautions prises, les partis politiques et les électeurs ne sont pas pour autant dispensés de ce qui est leur devoir. Ils doivent être capables de disposer de représentants dans tous les bureaux de vote sur tout le territoire (ce n’est pas une mince affaire). Les citoyens doivent se faire inscrire sur les listes électorales dès l’ouverture des centres d’inscription et ne pas attendre le dernier moment pour se déterminer et vérifier à temps que leurs noms figurent sur les listes.

TOGOFORUM : Vu que l’Assemblée nationale est monocolore, quel sera votre recours si, comme on peut s’y attendre, ce code venait à être dénaturé par rapport au texte que vous avez adopté ?


Edem Kodjo: Je ne crois pas qu’elle le fasse si on prend la nécessaire précaution de fournir de manière exhaustive toutes les explications dont l’Assemblée nationale aura besoin. Il est très important d’expliquer à fond les dispositions nouvelles, notamment lorsque la Commission des lois se réunira. L’Assemblée est consciente de ses responsabilités. Elle saura juger de l’importance de la situation actuelle liée à la nécessaire mise en œuvre des engagements de Bruxelles.

TOGOFORUM : Même si le code électoral n’est pas dénaturé par l’Assemblée nationale, pensez-vous que le Général Eyadéma et son système puissent accepter que des élections soient transparentes et surtout qu’il puisse accepter une éventuelle défaite du RPT ?


Edem Kodjo: On pose toujours ce genre de questions qui anticipent sur la bonne ou la mauvaise foi des acteurs politiques. Il ne s’agit plus de textes ou d’accords politiques dans ce cas. Cela devient une question de croire ou de ne pas croire. Que voulez-vous que je réponde ? Personnellement, je crois qu’on doit y arriver.

TOGOFORUM : Les avis sont en fait vraiment partagés entre radicalisme et option modérée vis-à-vis du régime Eyadéma dont l’armée est une composante. N’aurez-vous pas conclu un marché de dupe avec un dictateur qui n’entend pour rien au monde jeter l’éponge ?


Edem Kodjo: Quel marché ? Il n’y a pas de marché ni de dupes ni de bonne foi. Nous avançons, c’est tout. St Augustin l’Africain disait : ‘’entre toi en toi-même, c’est dans l’intime de ta conscience que réside la  vérité’’. Il entendait Dieu…. Nous, plus modestement nous avons trouvé en nous rendant en nous-mêmes, en explorant les coins et les recoins de notre conscience, en l’expurgeant autant que faire se peut de toute volonté partisane, que la voie que nous avons choisie est celle de la vérité. Il faut essayer, il faut forcer le destin. Le reste ne dépendra pas toujours de nous. Nous en sommes conscients !

TOGOFORUM :
Après la présidentielle de Juin 2003, vous avez préconisé un ‘’Marcoussis préventif’’. Pourquoi cette évocation ? L’idée était-elle d’actualité ?

Edem Kodjo: Elle n’est guère différente de l’initiative de Bruxelles. L’idée avait un sens, suite aux élections présidentielles contestées de 2003. Il aurait fallu, à mon point de vue, organiser un dialogue que j’ai nommé ‘’Marcoussis’’ pour prévenir tout dérapage et toute violence dans notre pays d’où l’expression ‘’préventif’’. J’étais persuadé pour ma part qu’un processus de cette nature allait intervenir… elle vint sous la forme des engagements de Bruxelles. Le Président Edgar FAURE l’avait dit : ‘’avoir raison trop tôt est un grand tort’’. Je l’ai souvent expérimenté dans les affaires politiques de ce pays.

TOGOFORUM :
Dans une autre de vos déclarations, vous parliez d’un compromis dynamique. Pouvez-vous nous dire ce que renferme le vocable et nous dire si au jour d’aujourd’hui, ce compromis dynamique est possible ?


Edem Kodjo: C’est une expression que j’ai reprise au Président Léopold Sédar Senghor qui l’utilisait chaque fois qu’une situation faite d’antagonismes acérés et apparemment irréductibles nécessitait qu’une issue honorable pour les protagonistes soit trouvée par le dialogue et des concessions réciproques.

Notre pays, le Togo, relève de ce genre de situation et on peut toujours envisager un compromis dynamique, mais pour cela, il faut des interlocuteurs animés du désir de parler, de négocier et non pas d’imposer leurs vues. Je suis moi-même dans la même situation. J’avais pris un recul momentané sur la vie politique nationale, mais face aux difficultés sans cesse croissantes que rencontre mon pays et aux pressions amicales de mes amis de tous bords, j’ai été projeté une fois encore au cœur de l’arène. C’est un peu à mon corps défendant mais c’est une situation que, pour l’heure, j’essaye d’assumer avec détermination.
 

TOGOFORUM :
Les partis politiques de l’opposition dite traditionnelle (le CAR, la CDPA et l’UFC) préconisent la révision du « cadre électoral » dans son ensemble et non la seule révision du code électoral. Ce qui s’entend de la révision de la constitution togolaise, retaillée à la mesure du chef de l’Etat à la veille des élections présidentielles de Juin 2003. L’idée d’une révision du « cadre électoral » vous semble-t-elle inappropriée, surabondante ou surannée ?

Edem Kodjo: Je reprécise, au risque de me répéter que l’opposition traditionnelle comprend le CAR, la CDPA, la CPP, le PDR et l’UFC. Les 3 partis que vous citez sont plutôt connus sous le vocable d’opposition ‘’radicale’’.

Pour en revenir à votre question, il est clair qu’il existe une différence entre code électoral et cadre électoral.


L’engagement 1.3 est très explicite à ce sujet. Il ne s’agit pas seulement d’une révision du code électoral mais également du cadre électoral. Le cadre électoral comprend tout ce qui concourt à une bonne lisibilité et à la transparence des élections : l’environnement des médias (HAAC, Code de la presse), l’environnement légal et la protection des libertés individuelles (code électoral, CNDH), le financement des partis politiques (un texte a été déposé à cet effet) et, on ne peut en douter, la révision de la Constitution.


S’agissant de ce dernier point, l’Union Européenne a opté, apparemment, pour une démarche progressive. Vous remarquerez qu’en aucun moment, aucune allusion, aucune petite phrase n’a été consacrée à ce sujet dans les engagements conclus à Bruxelles ; pas le moindre iota. Même au cours des négociations, le sujet a été à peine abordé par un petit détour vite abandonné. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire que l’Union Européenne, a préféré ne pas tout faire échouer, en abordant de front tous les problèmes, tout de suite. Elle a d’abord privilégié les élections locales pour ensuite insister sur les élections législatives dont elle souhaite la fixation des dates rapidement si l’on en juge par son Communiqué du 31 Août 2004.


A considérer les 22 engagements, il nous semble qu’il est souhaitable de régler les aspects du code électoral susceptible de favoriser les législatives et les locales, se doter d’une nouvelle Assemblée quitte à considérer plus tard l’aspect constitutionnel du code électoral. De toutes les façons, l’Union Européenne aura son mot à dire sur ce sujet.

TOGOFORUM : Quelles sont vos relations avec vos amis d’hier, les leaders de l’opposition
"radicale" comme vous les appelez ?

Edem Kodjo:
Amis d’hier ? Pourquoi d’hier ? Ils demeurent des amis, seulement nous ne partageons pas du tout la même façon de voir les problèmes actuels de notre pays, ni la stratégie à mettre en œuvre pour sortir notre pays de l’ornière. Le Professeur GNININVI et d’autres seront toujours des amis. Les problèmes politiques ne doivent pas totalement oblitérer les relations humaines. Je n’ai jamais considéré la politique en ces termes. Malheureusement, pour beaucoup de togolais, si vous ne partagez pas leurs opinions politiques, vous devenez leurs ennemis. Il s’agit là d’un manichéisme destructeur qui situe le niveau réel d’élévation d’esprit (ou de bassesse d’esprit) qui prévaut souvent dans ce pays.

L’histoire politique du Togo nous enseigne que la Politique est un venin dangereux qui a empoisonné et continue d’empoisonner les relations interpersonnelles de génération en génération. C’est lamentable ! Nous devons dépasser cela et prier sans cesse pour que le ‘’Seigneur fasse de nous, un instrument de sa paix’’ (St François d’Assise).


TOGOFORUM :
Il semble qu’il existe entre vous et Me Yaovi AGBOYIBO une certaine « animosité » telle qu’il vous est impossible de vous adresser la parole, même au hasard de la rue. Pensez-vous lui devoir des excuses pour être devenu Premier ministre à sa place en 1994 ?

Edem Kodjo: Ce n’est pas vrai du tout ce que vous dites là. AGBOYIBO et moi-même, on se salue, on s’adresse la parole. Tenez ! l’autre jour, à l’inauguration de l’Institut Goethe si magnifiquement restauré par nos amis allemands, j’étais arrivé en premier, AGBOYIBO plus tard ! Mais il est venu me saluer. Je lui ai raconté qu’on dit qu’on ne s’adresse pas la parole et on a éclaté de rire tous les deux. Qui vous raconte ces … j’allais dire sornettes, mais histoires serait mieux ?

S’agissant des événements de 1994, je n’ai aucune excuse à présenter à Me AGBOYIBO. Contrairement à ce que les gens pensent, il n’était même pas forcément dans son droit. Aux élections législatives de cette année là, la majorité parlementaire au sein de laquelle devait être désigné le Premier ministre n’était pas formée par le CAR seul qui n’avait pas suffisamment de députés pour cela. C’est le CAR et l’UTD qui ensemble formaient la majorité parlementaire et l’article 66 de la Constitution donnait très clairement au Chef de l’Etat le droit, je dirai même le devoir de choisir le Premier ministre au sein de la majorité parlementaire. On nous a dit qu’AGBOYIBO avait le plus de députés. C’est exact. C’est pourquoi, lors de la confusion et des atermoiements dont on se souvient, le Comité directeur m’a autorisé à envoyer une lettre écrite par moi-même au CAR pour laisser la voie libre à Me AGBOYIBO. Il n’y avait qu’un malheur, ce n’était ni moi, ni Me AGBOYIBO qui devait nommer le Premier ministre, mais le Chef de l’Etat qui en me nommant n’a violé en aucune manière la Constitution. D’ailleurs, le Professeur GNININVI, interrogé à Radio Metropolys a dit à peu près ceci : ‘’dans cette affaire ce n’est pas celui qu’on a cru en tort qui a eu forcément tort’’. Ce qui est la pure vérité. Mais quelle ne fut ma surprise (c’est le moins qu’on puisse dire) quand j’ai entendu dimanche dernier (31 Octobre 2004) à la même émission, Me AGBOYIBO répondre à la question du journaliste en ces termes : si le Professeur GNININVI a dit cela c’est parce que la CDPA avait un ministre dans le Gouvernement KODJO. Sans vouloir polémiquer, cette assertion est purement scandaleuse ! La CDPA n’a cessé de dénoncer la présence de M. AGBOZOUHOUE dans mon gouvernement. Ce dernier y était à titre tout à fait personnel et Me AGBOYIBO le savait.


Je m’excuse mille fois, mais certaines allégations de Me AGBOYIBO doivent être réfutées parce que non conformes à la réalité. Lorsque le Président du CAR affirme qu’il a renoncé à se présenter à la Présidence de l’Assemblée nationale parce qu’il n’était pas sûr du vote des députés de l’UTD en sa faveur, c’est un savoureux mensonge.


Tous les députés de l’UTD avaient reçu des ordres formels de voter AGBOYIBO. Pour que tout soit clair, M. AJAVON Zeus qui dirigeait le groupe des 7 députés de mon parti a demandé un vote à main levée, pour qu’il n’y ait aucune défection. Lorsque le Bureau de l’Assemblée refusa ce mode de votation, on a proposé de remettre aux députés du CAR, les bulletins de vote des députés de l’UTD pour que eux-mêmes y inscrivent le nom de Me AGBOYIBO et les mettent dans l’urne.


Ils ont décliné cette offre eux-mêmes. AGBOYIBO aurait été largement élu. Seulement, il ne voulait pas l’être et a préféré envoyer Me HEGBOR comme 1er vice-président de l’Assemblée nationale pour des raisons qu’il connaît et que d’autres personnes connaissent aussi.


Je conclus sur ce point en disant que je ne souhaite pas du tout polémiquer avec mon frère Yaovi AGBOYIBO, mais je ne pouvais pas laisser passer cette histoire. Dont acte !


Dois-je ajouter que dans la même émission Me AGBOYIBO a clairement déclaré que nous ne partageons pas les mêmes valeurs c’est pourquoi nous ne nous entendons pas ! Ah oui, là, il a parfaitement raison…nous ne partageons pas du tout les mêmes valeurs… le problème est de savoir la teneur, le contenu de ces valeurs.


TOGOFORUM :
Tout récemment, l’hebdomadaire « Le Combat du Peuple » a publié des « correspondances » que le leader du CAR Me AGBOYIBO aurait adressées au Chef de l’Etat au temps fort de la crise socio-politique. Dans son démenti Me AGBOYIBO vous a nommément accusé d’être derrière cette manœuvre dont « le but est de discréditer un adversaire politique ». Vous avez jusqu’ici observé un silence radio sur cette affaire. Pouvez-vous dans le cadre de cet entretien éclairer l’opinion sur cette affaire ?

Edem Kodjo: Pourquoi voulez-vous que je parle d’une histoire qui ne me regarde pas ? AGBOYIBO était aux prises avec M. Lucien MESSAN le patron du ‘’Combat du Peuple’’. Ils se sont durement affrontés (communiqués et mises au point) quelques semaines avant la publication de ces fameuses lettres.

M. Lucien MESSAN vint à mon domicile pour me dire qu’il allait publier ces lettres. N’ayant pas cette conception de la chose publique, je m’y étais formellement opposé. Il a dû ravaler sa colère. Mais la tension montait toujours entre les deux hommes. AGBOYIBO oubliant les relations personnelles étroites qu’il eut dans le passé avec M. Lucien MESSAN échangea avec ce dernier un courrier qui fut la goutte d’eau qui devait faire déborder le vase.


Un lundi matin, parcourant le ‘’Combat du Peuple’’ je découvris, surpris, que Lucien MESSAN avait rendu publique une première lettre.


Je l’appelai au téléphone pour lui exprimer mon étonnement. Il me répondit : « je ne vous ai rien dit avant de publier cette lettre parce que vous alliez vous y opposer une fois de plus. Vous M. KODJO, vous êtes trop chrétien ». J’ai donc suivi de loin les différentes péripéties de cette affaire.


En bon avocat, Yaovi AGBOYIBO a déplacé le problème ; il fallait que ce soit KODJO qui soit responsable de ce montage pour mieux politiser l’affaire en évitant d’apporter des preuves contraires aux faits contenus dans les lettres. Il a affirmé çà et là, de nombreuses inexactitudes. Il a déclaré qu’on avait ‘’forgé’’ ces documents, scanné des signatures. Peut-on se permettre dans ce pays, de scanner le tampon de la Présidence de la République et la signature du Président Gnassingbé Eyadéma sans s’exposer à des conséquences graves ? J’ai observé le silence parce que tout ça ne m’intéressait pas vraiment et me concernait à peine.


J’étais en possession de ces documents en tant que Premier ministre depuis 10 ans. Pourquoi aurais-je choisi aujourd’hui seulement de les publier ? Je ne veux aucun mal à Me AGBOYIBO qui a ses propres méthodes qui ne sont pas les miennes, sa stratégie qui n’est pas la mienne, un mode de pensée qui emprunte souvent des voies qui ne sont pas les miennes. Voilà ! il n’y a là ni haine ni rancune !


TOGOFORUM :
Parlons maintenant de l’homme, M. Edem KODJO. Vous jouissez d’un prestige incontestable sur le plan international. Vous avez été, entre autres, Secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine (aujourd’hui Union Africaine), Gouverneur de la Banque Africaine de Développement (BAD), Gouverneur suppléant puis Gouverneur du Fonds Monétaire International (FMI). Vous avez été plusieurs fois ministres au Togo (Ministre des affaires étrangères, Ministre de l’Economie et des Finances et tout récemment Premier ministre entre 1994 et 1996). A l’extérieur, on pense que vous êtes l’homme de toutes les situations. Mais on a l’impression que de l’intérieur, le peuple togolais ne vous accorde pas la même attention et que vous avez du mal à y être un prophète ! Qu’est-ce qui justifie selon vous ce comportement du Togolais ?

Edem Kodjo: Nul n’est prophète en son pays ! Et les gens, en réalité n’ont pas conscience de la valeur des uns et des autres. C’est un peu normal parce que tous ces titres, tout ce curriculum, qu’est-ce que vous voulez que cela fasse aux populations du Togo profond ? elles savent qu’elles ont des leaders dont elles attendent des résultats précis. Que le menuisier prétende faire le travail du forgeron, ou vice versa, peut leur importe. Dans cette espèce d’imbroglio fangeux, tout se mêle, se confond, s’embrouille. Une certaine presse accompagne le mouvement la joie au cœur, l’insulte à la bouche et l’acrimonie à la plume. On s’acharne méthodiquement sur certains, on les vilipende, les traîne dans la boue avec une sombre alacrité. Certains partis politiques n’ont, pour tout programme que le dénigrement systématique de responsables qu’il faut éliminer coûte que coûte. On a rendu ce peuple totalement manichéen. Il ne sert à rien de vouloir  expliquer quoi que ce soit à certains togolais. Les nuances sont balayées, le juste milieu, le fameux Centre n’existe pas ici. Tout est blanc ou noir et le gris est une forme de noir.

En fait, j’ai compris qu’il faut que je fasse ce que ma conscience me dicte et en tant que chrétien, je crois au dessein de Dieu pour ce pays et je crois qu’Il l’aidera à se sauver, même malgré lui.

TOGOFORUM :
D’aucuns pensent que vous êtes très orgueilleux et très peu proche du peuple que vous prendriez de haut. Qu’en dites-vous ?


Edem Kodjo: Vous savez, il n’y a rien de plus faux que cette affirmation longtemps diffusée, toujours galvaudée. Je suis extrêmement jovial, convivial et accueillant, ce qui étonne toujours ceux qui me rendent visite la première fois. Ils s’en vont presque toujours en déclarant : ‘’les gens sont mauvais, ils racontent n’importe quoi sur vous ; vraiment il faut le voir pour le croire’’.

J’aime l’humour et suis plutôt un boute-en-train toujours entrain de trouver le mot pour rire. C’est ainsi ! un homme qui a des principes de vie.


‘’J’ai fait un peu de bien, c’est mon meilleur ouvrage’’. Cette assertion de Voltaire, je peux la reprendre à mon compte. Comme dit le psaume, ‘’Dieu qui sonde les cœurs et les reins’’ sait exactement ce que chacun fait. Je crois être très proche du peuple, surtout des jeunes, des petits, des démunis, des humbles. Je ne peux malheureusement pas régler les problèmes de tout le monde. J’aurais tant voulu le faire. Mais je n’en ai pas les moyens.


Je crois posséder le sens du partage. Partager ce n’est pas donner le superflu, ‘’c’est donner jusqu’à avoir mal’’ comme le disait Mère Téresa (aujourd’hui béatifiée). Partager, donner jusqu’à avoir mal, j’essaye de le faire souvent, très souvent, et sans rechigner. Devrais-je le crier sur tous les toits ? non ! Seulement, j’en ai assez de ce costume taillé (pas à mes mesures) et qu’on me colle comme une camisole de force. Orgueilleux, loin du peuple. Ce sont de pauvres histoires que l’on colporte indéfiniment et qu’il faut réviser, car la réalité est autre.

Oui je connais mes défauts et j’aime mes différences.


Je ne viens jamais en retard à un rendez-vous et je n’aime pas qu’on me fasse attendre une heure quand on me sollicite pour un entretien.

Je ne vais jamais à la messe en retard…. Je préfère retourner chez moi et attendre la messe suivante.

J’ai horreur de l’à-peu-près, du laissez-aller, du laxisme.

Je n’aime pas qu’on m’invite à déjeuner à 12h 30 et qu’on me serve à manger à 15 heures.

Je n’aime pas attendre dans un salon pour une audience prévue et reportée d’une heure sur le programme prévu.

J’ai horreur des réunions que l’on ne commence jamais à l’heure et certains camarades politiques savent de quoi je parle.

Je n’aime pas être débraillé même lorsque je m’habille d’une chemisette.

Je n’aime pas les pantalons qui ont plusieurs plis parce qu’ils sont mal repassés.

Je n’aime pas, lorsqu’on se retrouve pour un apéritif, qu’on se jette avec précipitation sur les cacahuètes et qu’on les mâchonne bruyamment avec une déglutition tapageuse.

Je déteste de voir les gens boire leur coca-cola et leur thé en sifflant le liquide avec un bruit affreux.

Je n’aime pas qu’on rote à table et que l’on y dépose les coudes.

Je n’aime pas qu’on parle la bouche pleine (on me l’a appris tout petit) et que l’on hurle dans les réceptions, en se tapant sur les cuisses et en sautant sur son séant  comme un cabri.

Vous avez compris ! On peut en rire, mais je n’aime pas beaucoup de choses qui dénotent une éducation approximative.

Je respecte fondamentalement la personne humaine et souhaite en retour être respecté.


Si c’est cela ne pas être proche du peuple, je vous le concède. Tout ce que je viens de dire ne relève pas d’une éducation européenne mais d’une authentique éducation africaine, car nos valeurs sont celles que je viens d’énumérer. On nous les apprend tout petit et je souhaite que cela perdure.


Nous manquons de rigueur, d’organisation et de méthode en Afrique. Et j’enrage de voir que nous ne progressons que très peu dans ces domaines.


Je suis rigoureux et exigent avec moi-même et je le suis avec les autres.


Je commence mes cours à l’heure et j’attends souvent les étudiants ; mais comme ma patience a des limites, 5 minutes plus tard les cours commencent.


Vous voyez, je ne bougerai pas d’un iota sur ces principes qui me sont cardinaux. Le laxisme ambiant où tout le monde n’en fait qu’à sa tête, arrive quand il veut aux réunions, se comporte comme si on était chez soi alors qu’on est en public, tout cela m’est inacceptable. Que des individus prennent la moitié de la chaussée pour y implanter un bar m’insupporte totalement. Je ne couperai ma tête pour la changer avec celle d’un chien (comme je l’ai vu faire dans ce film hilarant ‘’Mars attacks’’) pour plaire aux autres. Et je ne m’évertuerai pas à marcher comme un  boiteux parce que ma démarche déplaît à certaines personnes.


Je suis comme je suis. La vie en société exige des attitudes et des comportements dont je ne m’éloignerai jamais pour plaire au Grand public. C’est à prendre ou à laisser. C’est ce que nos parents nous ont appris et ils n’ont pas eu tort.


TOGOFORUM :
Monsieur KODJO, vous venez de publier votre premier roman « Au commencement était le glaive ». Comment passez-vous du politique au romancier ? Aviez-vous donc toujours eu de la passion pour les lettres ?


J’ai toujours eu une grande passion pour les lettres. Déjà à l’école primaire (CEII) Feu Maître Michel SEMEGLO un de ces as de l’enseignement de la mission catholique m’avait surnommé : académicien. Ma carrière technique de spécialiste des Finances internationales et de politique m’ont peu à peu éloigné de la littérature. Mais je continuais à lire les bons romans et j’ai toujours suivi de près l’activité littéraire.

Quand je quittai l’OUA, j’ai ressenti un pressant besoin de livrer un message à mes compatriotes du Continent et ce fut : ‘’Et demain l’Afrique’’, ouvrage aujourd’hui introuvable qui eut un grand retentissement. Je cherche actuellement à le faire rééditer. Puis a suivi un ouvrage de géopolitique que les Africains connaissent un peu moins bien : ‘’L’Occident, du déclin au défi’’ dont certains chapitres étaient parfaitement prémonitoires (Ex : la 1ère Guerre du Golfe). Enfin, une série de Conférences données à l’Univesité LEGON d’Accra et à l’Université de Technologie de  Kumasi ont fait l’objet après aménagement, d’un petit livre de 160 pages : AFRICA TODAY.


Mais j’étais toujours dévoré par la passion de la littérature pure où l’imagination créatrice est magnifiée au détriment de la démonstration logique, et c’est avec délectation que j’ai écrit ce premier roman : ‘’Au commencement était le Glaive !’’ un ouvrage où le style et la forme comptent autant que le fond.

TOGOFORUM :
« Les Hamouris et les Bamounas » correspondent-ils à des réalités de chez nous ? Au fait, quelques mots sur le roman s’il vous plaît ?

Edem Kodjo: Il n’existe pas deux ethnies au Togo mais une quarantaine. L’ouvrage ne se situe pas au Togo mais dans un pays imaginaire situé dans la région des Grands Lacs. C’est là qu’il faut aller chercher la réalité de ce roman.

Je n’ai pas tellement envie de réduire l’ouvrage par des propos très rapides alors qu’il a fait l’objet de nombreux et d’excellents commentaires au Togo, en Afrique et ailleurs.

TOGOFORUM :
Y a-t-il en vue quelques manifestations concernant votre roman que vous aimeriez porter à la connaissance des amoureux des lettres ?


La dédicace du livre aura lieu à Lomé le Jeudi 16 Décembre prochain au Centre Culturel Français. J’ai eu de superbes dédicaces à Dakar et à Cotonou ; une bonne publicité à Abidjan où une dédicace est prévue. Je serai à Ouagadougou la semaine prochaine pour le Forum des écrivains de langue française en prélude au prochain Sommet de la Francophonie. Peut-être un cinéaste voudra-t-il tirer un film de ce roman. J’ai un plan de dédicaces à Tunis, Addis-Abéba, Yaoundé et Libreville. Heureusement qu’en Afrique les romans ne périment pas aussi vite qu’en Europe et spécialement en France.


TOGOFORUM :
Conclusion : De toute évidence, Monsieur Edem KODJO, le peuple togolais est éprouvé et presque désabusé par un combat interminable. Qu’est-ce que vous avez à dire en guise de conclusion à l’endroit de ce peuple ?

Edem Kodjo: Après une si longue interview, on a de la peine à conclure. La lutte du Peuple togolais a été, c’est vrai, interminable. 15 ans au bas mot, peut-être davantage en réalité.

D’aucuns en perçoivent la fin comme une affaire où des vainqueurs doivent succéder à des vaincus et beaucoup mijotent secrètement leur ‘’vae victis’’ (malheur aux vaincus !). Et si ce n’était pas cela ? Et si la réalité était autre ? Un compromis dynamique, une évolution sans heurts, résultat de concessions réciproques, évitant à tout prix des affrontements sanglants et privilégiant les solutions les plus pacifiques.

Serait-ce une douce rêverie ? N’est-ce pas plutôt le sens d’une évolution où chacun ferait un sursaut salvateur, entreprendrait un combat contre soi pour éviter un combat avec les autres ? Pourquoi n’aurions-nous pas le courage de dire un instant la vérité au Peuple plutôt que de l’abuser par d’incessantes jongleries de politique politicienne, où l’on cherche davantage à se poser en prétendus libérateurs qu’en authentiques amoureux de l’avenir de la Nation togolaise ?


Ceux qu’on ne veut pas écouter aujourd’hui, ceux que l’on voue aux gémonies sont ceux qui auront sans doute raison demain. Mais il sera trop tard pour entendre leur voix, la voix de la sagesse parce qu’ils ne seront peut-être plus là. Fatigués de porter leurs misères hautaines, ce sont des albatros exilés sur la terre et dont les ailes de géants empêchent de marcher.


Le peuple a faim, il est miséreux, misérable. Nous ne saurions lui infliger d’autres souffrances politiciennes.


Il faudra pourtant qu’il comprenne que demain ne sera pas jour de fête forcément. Il faudra retrousser les manches et travailler avec détermination pour construire le Togo nouveau. Je l’ai déclaré l’autre jour dans une émission de radio. Je le maintiens parce que c’est une vérité première. Oui il faut en tout état de cause que le Togo ou l’Afrique (comme vous voulez, car pour moi c’est exactement la même chose) redouble d’efforts et de travail.


Nous ne travaillons pas assez sur ce continent. Tenez, voyez ce qui se passe avec le Coton. L’Afrique a réussi à se faire une belle place dans le monde pour cette spéculation. Mais nous voici talonnés par l’Asie (en dehors de toutes les questions relatives aux subventions agricoles des Nations riches à leurs producteurs). Bientôt l’Asie va nous détrôner parce que notre productivité n’est pas suffisante. On a connu dans le passé le cas avec l’huile de palme où le Nigeria a été proprement déposé par la Malaisie.


Je sais qu’il y a beaucoup d’autres facteurs qui entrent en jeu pour expliquer la productivité limitée des pays africains, cependant le facteur travail est essentiel.


Cela nous éloigne du Togo, me direz-vous ! peut-être pas tellement. C’est dans le consciencisme et l’effort soutenu que nos pays pourront trouver les ressources nécessaires pour aller de l’avant.


Pour l’heure, les querelles politiciennes n’arrangent rien et le temps passe. Sachons transcender nos divergences, acceptons un minimum de destin commun et travaillons à le construire et l’affermir.
 

Et que Dieu nous aide dans cette voie !

TOGOFORUM :
Nous vous remercions, Monsieur Kodjo.

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