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Togoforum:
Merci pour cet entretien avec Togoforum en dépit de
votre calendrier chargé.
Monsieur
Alipui, l'ouverture tant prônée par Faure n'a pas eu lieu.
Selon-vous le RPT est-il allé trop loin avec sa victoire ou
c'est l'UFC et le CAR qui ont posé des conditions
inadmissibles pour leur entrée au gouvernement?
Victor Alipui
:
Le GRAD dans un document du 17 novembre 2007 avait
déjà fait connaître sa position sur les spéculations ou les
intentions du Chef de l’Etat de la formation d’un gouvernement
d’Union nationale ou d’un gouvernement d’ouverture. A partir
du moment où un parti politique a une majorité aussi écrasante
que celle du RPT, nous ne voyons pas la pertinence d’un
gouvernement d’union nationale ou d’ouverture qui pourrait
conduire à une sorte d’immobilisme. Nous pensons que le RPT
doit gouvernement seul pour appliquer son programme de
gouvernement et laisser l’opposition jouer son rôle
d’opposition à l’Assemblée. Le RPT doit assumer la
responsabilité qu’implique sa victoire. S’il arrive à
appliquer ou non son programme le peuple togolais le jugera au
moment opportun, c’est-à-dire lors des prochaines échéances.
Nous ne connaissons pas les conditions que l’UFC et le CAR ont
posées. C’est normal que si quelqu’un vous demande de venir
gouverner avec lui que vous posiez des conditions. Il lui
appartient de porter ses appréciations sur les conditions
posées pour les accepter ou les refuser.
D’ailleurs le nouveau gouvernement vient d’être formé, ces
partis n’y sont pas. Nous voyons qu’il y a eu une certaine
ouverture en direction des partis qui ont perdu les élections.
Au Togo, la dignité a perdu son sens pour beaucoup de
personnalités. C’est regrettable pour l’avenir du Togo
Togoforum:
Pour Mr Olympio il fallait négocier un statut pour les
ministres issus de son parti. Ce n'est pas trop exiger du
vainqueur, c'est á dire le RPT?
Victor Alipui
:
Comme nous venons de lire, c’est au demandeur de voir,
si par rapport à son programme, il peut travailler avec l’UFC
selon les conditions posée par celle-ci. Nous constatons avec
la formation du nouveau gouvernement que l’UFC n’est pas
représentée. D’ailleurs ce serait une grave erreur que
commettrait l’UFC en allant siéger dans ce gouvernement. Ce
serait trahir la confiance des milliers de Togolais qui ont
voté pour elle pour le changement de régime. Le RPT doit
assumer sa victoire. L’UFC à l’Assemblée nationale doit jouer
le rôle de contre pouvoir et continuer de prôner le changement
qu’il veut pour le Togo
Togoforum:
L'UE veut un redécoupage électoral. Le Secrétaire du RPT
pense que cela relève de la souveraineté d'un pays. Quel est
votre avis?
Victor Alipui
:
C’est vrai que le découpage électoral relève de la
souveraineté d’un pays, mais on ne peut pas continuer de
maintenir un découpage qui n’est pas équitable et qui donne de
faux résultats. Le GRAD pense qu’on doit revoir le découpage
électoral, mais en suivant la procédure suivante : il faut
commencer par le recensement général de la population qui date
de plus de 25 ans maintenant, voir la pyramide des âges et
évaluer le corps électoral pour l’ensemble du territoire, et,
par rapport à cela, voir quel serait le découpage approprié à
faire en tenant compte de l’importance réelle du corps
électoral dans les circonscriptions définies. Ceci doit faire
partie des réformes constitutionnelles sur lesquelles l’UFC et
le CAR doivent initier au sein de la Assemblée nationale quand
bien même ils constituent la minorité parlementaire. Le peuple
entendra leurs voix et revendications et s’associera à eux
pour faire les pressions nécessaires dans cette direction.
Togoforum:
Pour beaucoup de Togolais c'est le retour á la case
départ. En un résumé très succinct que retenez-vous de 17
années de lutte des partis de l'opposition?
Victor Alipui
:
Le GRAD avait déjà prédit dans les quatre scénarios
qu’il avait envisagés, qu’en cas d’une majorité absolue du
RPT, rien ne changera fondamentalement. C’est notre scénario
un. Eh bien ! Nous sommes dans ce cas. Mais les 17 ans de
lutte des partis de l’opposition ne sont pas perdus pour
autant. Il y a eu, certes, des défections, des trahisons de
certains de ces partis politiques. Ils l’ont payé très cher.
Mais pour le peuple togolais dans sa grande majorité, le
combat pour le changement, l’avènement de la démocratie et
l’Etat se poursuit. Tôt ou tard il vaincra.
Togoforum :
A travers
les articles et interviews, on est tenté de dire que le GRAD a
été la seule organisation de la société civile qui maîtrisait
le mieux le contenu de l’APG. Pourquoi les partis de
l’opposition ont fait fi de vos cris ?
Victor Alipui
:
Sans aucune
prétention, il est vrai que le GRAD ait été la seule
organisation de la société civile qui avait émis des réserves
sur le contenu de l’Accord politique globale (APG). En effet,
dans un document en date du 21 septembre 2006, nous avions
relevé les insuffisances de cet Accord. Il n’était pas conçu
dans la perspective de régler définitivement les problèmes de
fond de la crise togolaise dans le cadre d’un processus
politique, mais plutôt dans un cadre légal. Les réformes
constitutionnelles et institutionnelles nécessaires au bon
fonctionnement de la démocratie et de l’Etat de droit étaient
renvoyées à la prochaine législature, c’est-à-dire en se fiant
à ce que prévoit les dispositions de notre constitution
actuelle en la matière. Comme le régime actuel tenait à tout
prix à conserver le pouvoir, et, pour y arriver, il a tout mis
en œuvre pour avoir la main mise sur la Commission électorale
indépendante (CENI) et les Commissions électorales locales
indépendantes et tous les autres organes chargés de
l’organisation du scrutin. Il a soigneusement veillé à ce que
le découpage électoral ne soit pas revu et a mené les partis
politiques de l’opposition à accepter un mode de scrutin qui
n’était guère adapté à ce découpage électoral qui ne tient pas
compte de l’importance électorale réelle des circonscriptions.
D’autre part, pour la recomposition de la Cour
Constitutionnelle, il est dit dans l’APG que ce serait les
organes compétents qui y procéderont. Or, les partis
politiques de l’opposition ne sont pas représentés dans aucun
de ces organes. Vous conviendrez avec nous que c’est une
stratégie bien élaborée par le régime pour gagner les
élections et leur donner l’air d’un scrutin démocratique,
transparent et crédible. Il a gagné son coup de force et a
amené la communauté internationale à le reconnaître comme tel.
La recherche de la légitimité du pouvoir confisqué depuis les
évènements tragiques qui ont suivi le décès du Président
Eyadema, semble, aujourd’hui, acquise. Bien sûr, le pouvoir
s’en réjouit et se sent solidement en selle pour mener sa
politique qui s’inscrit, à ne point en douter, dans la
continuité. Rien ne changera fondamentalement au Togo.
Togoforum :
On dirait que l’APG était un accord á pièges…
Victor Alipui
:
Au regard des résultats proclamés et validés par la
Cour Constitutionnelle, nous serions tentés de reconnaître
avec vous que l’APG apparaît comme un piège, nous dirions même
que c’est un « gros piège à éléphant tendu à l’opposition
démocratique ». Elle est tombée dans ce piège. Durant les
négociations qui ont conduit à cet accord, nous avions
toujours eu, au GRAD, l’impression que la préoccupation
majeure des protagonistes était les élections législatives
pour pouvoir se conformer aux vingt deux (22) engagements.
Pour le RPT, il fallait à tout prix organiser ces élections
selon leurs conditions et les gagner pour obtenir la levée des
sanctions et la reprise de la coopération avec l’Union
européenne (UE). Mais nous pouvons vous dire que la majorité
des togolais qui n’est pas du tout dupe, ne se reconnaît pas
dans ces résultats. Les Togolais sont sortis massivement le 14
octobre 2007 ; et nous ne pensons pas qu’ils soient sortis
pour maintenir un système responsable de leur misère et de la
paupérisation généralisée du pays. Ils ont voté pour le
changement du régime.
Togoforum :
Avec la majorité absolue du RPT, les togolais n’ont-ils
pas démontré aux yeux du monde qu’ils préfèrent la politique et
le système de Faure ?
Victor Alipui
:
Non du tout ! Comme nous venons de le dire, la
majorité des Togolais ne se retrouve pas dans ces résultats.
Il suffit de prendre les chiffres des résultats proclamés par
la CENI et validés par la Cour Constitutionnelle et vous vous
apercevez aisément que la RPT n’est pas le parti majoritaire.
Comparez les suffrages exprimés : l’UFC a obtenu 867 507 voix
contre 922 636 pour le RPT, soit un écart de 55 129 de
suffrages qui représente pour le RPT un écart de 23 sièges. En
d’autre termes, le RPT a, officiellement 50, tandis que l’UFC
en a 27. C’est-à-dire pour que le RPT ait un siège des 23
sièges, il lui suffit d’avoir 2 396 suffrages. C’est une
injustice fragrante qu’il faut souligner. Mais si nous prenons
en compte les suffrages exprimés en faveur de la CDPA et du
CAR qui formaient dans le temps une coalition avec l’UFC, ils
ont au total 1 098 468 suffrages comparés à 922 636. Nous ne
parlons pas ici des suffrages exprimés en faveur des petits
partis politiques qui veulent le changement ni de l’annulation
massive de votes. Pour vous convaincre que la RPT n’est pas le
parti majoritaire il suffit de prendre quelques chiffres pour
comprendre ce qui s’est passé. Le RPT a 922 636 voix avec 50
sièges, c’est-à-dire sur le plan national, pour élire un
député RPT il faut 18 452 voix ; l’UFC a 867 507 voix avec 27
sièges, il lui faut donc avoir 32 129 voix pour avoir un
siège ; et le CAR qui a 192 129 suffrages, doit rassembler
48 154 voix pour avoir droit à un siège. Vous constatez que
ceci n’est pas du tout équitable et pourrait constituer une
source de tension potentielle si rien n’est fait pour régler
cette injustice. Le GRAD, bien longtemps avant ce scrutin, en
mai 2005, avait proposé un mode de scrutin proportionnel de
liste nationale avec quotient fixe, dans un premier temps, en
attendant de trouver une solution appropriée au problème du
découpage électoral, au mode de scrutin et au type de régime
politique qui réponde le mieux aux aspirations des Togolais,
ceci dans le cadre d’une assemblée constituante pour
élaborer une nouvelle constitution. Le mode de scrutin que
le GRAD avait proposé, en prenant les mêmes chiffres que la
CENI, aurait donné une configuration politique plus
représentative de la nouvelle assemblée c’est-à-dire : un (1)
siège pour la CDPA, deux (2) sièges pour la CPP, un (1) siège
pour le PDR, un (1) siège pour le PDP, un (1) siège pour le
PSR, sept (7) pour le CAR, trente trois sièges pour l’UFC et
trente (35) sièges pour le RPT. Dans ce cas, tous les
principaux partis politiques signataires de l’APG se seraient
retrouvés à l’Assemblée pour poursuivre les discussions sur
son application et nous conduire à la réconciliation
nationale.
Togoforum :
Revenons au Mandat á la primature de Mr Agboyibor. Très
peu bavard avec son peuple et reconnaissant lui même n’avoir
pas eu les coudées libres pour une maîtrise des ministres. Le
RPT majoritaire va t-il donner une chance á la constitution
de 1992, la seule votée par le peuple ?
Victor Alipui
:
Nous n’avons pas de commentaire à faire sur le mandat
du Premier Ministre Me Agboyibor. Nous savons qu’il s’est
beaucoup sacrifié pour la cause de la démocratie et de
l’avènement de l’Etat de droit au Togo. Nous lui rendons un
hommage mérité pour tout ce qu’il a fait dans ce sens, car il
sait et, peut-être, est convaincu plus que jamais aujourd’hui
que pour venir à bout d’un système politique comme le notre,
il faut toujours tenir compte du rapport des forces et agir en
conséquence. Nous comptons sur lui, pour que, au sein de la
nouvelle assemblée nationale, son parti œuvre ardemment pour
obtenir les réformes constitutionnelles et institutionnelles
de l’APG qui reste, après tout, son enfant. Nous pensons que,
pour ce qui est de la constitution de 1992 approuvée par
référendum par le peuple togolais, mais toilettée en décembre
2002 par une assemblée monocolore, avec aujourd’hui une
majorité écrasante du RPT à l’Assemblée nationale, cette
question ne sera pas inscrite à l’ordre du jour. Les Togolais
doivent se battre plutôt pour une nouvelle constitution,
grâce à une assemblée constituante, qui répondrait mieux à
leurs aspirations et aux exigences du monde moderne.
Togoforum :
Mr Alipui, vous êtes économiste, donc un parfait
connaisseur de ce que les pays donateurs dénomment
AIDES,
DETTES
etc...
On crie que l’UE vient d’aider le Togo. Avez vous une
idée de la gestion des aides par nos gouvernants au
Togo ?
Victor Alipui
:
La coopération avec l’Union européenne vient de
reprendre. C’est, sans doute, une bonne nouvelle, et certains
Togolais croient sincèrement que ce sera la fin de leur
calvaire, de leur misère, bref de tous les maux qui les
assaillent aujourd’hui. Si l’aide était la solution au
sous-développement des pays africains, nous ne serions pas,
après plus de quarante ans d’indépendance, en train d’invoquer
nos dieux et les mânes de nos ancêtres pour que les bailleurs
de fonds ou nos partenaires en développement continuent de
nous apporter de l’aide. Si nous raisonnions en termes
d’argent, s’agissant de l’aide, croyez-nous, Dieu seul sait
que nous en avons déjà reçu des centaines de milliards de
francs CFA. Qu’avons-nous fait de cet argent et nous n’avons
pas su créer la richesse nécessaire à l’amélioration du niveau
de vie de nos populations ? En tant qu’économiste, nous ne
croyons nullement en l’aide, ou si vous préférez le
financement extérieur, sous sa forme actuelle. Elle a
contribué à aliéner notre pays puisque, à l’heure actuelle, la
dette extérieure du Togo se monte à environ 850 milliards de
francs CFA. Ce qui est énorme. Dans les années 80, en tant que
Ministre de l’Economie et des Finances, nous savons très bien
les sacrifices consentis par les citoyens Togolais, dans le
cadre des différents programmes d’ajustement structurel, pour
redresser la situation économique et financière, et,
notamment, pour le remboursement de la dette. Ces sacrifices,
vous les connaissez bien : blocage des salaires, des
avancements et des recrutements dans la fonction publique, la
privatisation des entreprises d’Etat mal gérées,
l’augmentation de la pression fiscale qui, il faut le
reconnaître, a obéré le compte d’exploitation des entreprises
du secteur privé. Avec quatorze ans de sanction de l’Union
européenne, certains peuvent imaginer les sacrifices qui nous
attendent pour rembourser non seulement la dette extérieure
mais aussi la dette intérieure, après la reprise de la
coopération. L’argent viendra sans doute, mais, comme le
disait l’un de nos professeurs dans le temps, le Professeur
Michel Leduc en l’occurrence, « la marchandise suit l’argent,
c’est-à-dire que l’aide est toujours liée, même si c’est un
don ».
Au lieu de continuer à tendre la main, nous devons commencer à
définir une stratégie qui nous permette de nous prendre en
charge. La grande question à laquelle les économistes ont
toujours essayé de répondre est celle de la création de la
richesse et la répartition de cette richesse. A chaque époque,
les gouvernements ont toujours mené un politique économique
pour aller dans le sens de la création la richesse ; les
mercantilistes ont privilégié le commerce, les classiques la
terre, le travail et le capital tout en insistant sur la
division du travail. Les économistes qui les ont suivi
jusqu’ici, ont poursuivi la réflexion dans ce sens qu’ils
soient capitalistes, socialistes, marxistes, néoclassiques
etc. En Afrique, et en particulier au Togo, nous avons la
terre et certaines matières premières, nous avons les
ressources humaines et la combinaison de ces facteurs de
production peuvent nous permettre de former le capital
nécessaire à un progrès économique et social rapide. Nous
devons nous organiser pour exploiter toutes ces potentialités
qui sont aujourd’hui gaspillées. C’est une question des
structures appropriées à mettre en place pour ce faire. Nous
avons aussi déjà de l’argent disponible dans l’économie, mais
il peut être complété en utilisant, à bon escient, les
possibilités que notre système monétaire et bancaire peut nous
offrir. Nous voudrions parler du rôle de la monnaie dans le
développement économique et social d’un pays, notamment le
nôtre. Nous devons aussi, dans cette quête de la création de
la richesse, chercher à acquérir la technologie comme l’ont
fait certains pays qui nous ont précédé. Il s’agit, en
l’occurrence, des Etats-Unis, du Japon, de l’Afrique du Sud,
de la Chine populaire, de la Malaisie, de la Corée du Sud etc.
Si les pays occidentaux veulent vraiment nous aider, ce
sera alors dans le domaine de la technologie. Cette
technologie est absolument indispensable à la promotion de
l’agriculture et de l’industrie. On dit souvent que deux pays
développés commercent mieux entre eux qu’un pays développé et
un pays sous développé. Ils ont intérêt à nous aider plutôt
dans ce sens. Plus les pays africains seront développés plus
ils auront une variété de produits à échanger avec eux et
n’auront pas, par conséquent, besoin de l’aide dans sa
conception actuelle.
Togoforum :
On dit parfois que c’est le manque de transparence qui
fait qu’on ne ressent pas le côté positif de ces aides ?
Victor Alipui
:
D’abord, c’est dans la conception même de l’aide qu’il
faut aller chercher le manque l’impact de l’aide dans notre
pays. Nous venons de l’effleurer, nous allons y revenir. En
matière de gestion des finances publiques, il y a des
institutions de contrôle et des règles établies qu’il faut
respecter. C’est pour la transparence que le législateur les a
établies. Il y a d’abord, vous vous en doutez, l’Assemblée
nationale qui vote le budget qui est le programme économique
et financier du gouvernement. Une fois le budget voté, il faut
suivre les procédures définies pour son exécution aussi bien
en ce qui concerne les recettes que les dépenses. Tous les
revenus des régies financières y compris ceux du port autonome
de Lomé et autres entreprises d’Etat doivent être encaissés
par le Trésor. Il en est de même pour l’aide que nous recevons
de l’extérieur sous diverses formes. Le Trésor, caissier de
l’Etat, doit être le service qui la gère sous l’autorité du
Ministre des Finances. Pour ce qui est des dépenses, la
procédure d’engagement et du contrôle financier doit aboutir
avant tout paiement par le Trésor. Les crédits spéciaux ou les
dépenses extra budgétaires, c’est-à-dire qui ne sont pas
prévus dans le budget, doivent être rejetés pour éviter le
problème que pose leur imputation. Le Ministre des Finances
est l’ordonnateur principal dans l’exécution du budget. Il est
le seul à qui la loi des finances donne ce pouvoir. Ceci est
particulièrement important pour les négociations et la
signature des conventions d’aide. Dans le passé, notamment
dans les années 70, ces procédures n’étaient pas respectées
scrupuleusement. N’importe quel Ministre pouvait se lever,
aller négocier des prêts et signer les conventions de prêts.
Ceci s’est traduit par des abus et des investissements souvent
qualifiés d’éléphants blancs qui ne répondaient à aucun besoin
de la population. Ces investissements sont là et représentent
la grande partie de la dette que nous remboursons aujourd’hui.
Il y a aussi l’attribution des marchés publics, qui, des fois,
ne respecte pas la procédure d’appel d’offre, quand bien même
celle-ci est respectée, c’est les copains qui ont la priorité.
C’est bien le manque de transparence qui, effectivement, nous
a conduit là. Si nous devions encore prendre le chemin de
l’aide, nous devons être extrêmement vigilants. Surtout la
société civile et l’opposition parlementaire doivent jouer
leur rôle de veille et alerter la population en cas de besoin.
C’est important. Il faut, dans l’esprit d’une gestion
transparente, que la loi des règlements soit présentée aux
parlementaires après l’exécution du budget. Par ailleurs, la
Cour des Comptes doit être mise en place pour jouer son rôle
de vérification des opérations financières de l’Etat. L’Inspection
d’Etat doit être rattachée au Ministère des Finances, dotées
suffisamment de ressources humaines et financières pour
assurer son indépendance afin de pouvoir jouer son rôle, et,
surtout, déjouer les détournements des deniers publics.
Togoforum :
Pourquoi les dirigeants togolais parlent plus d’aides
que des
capacités humaines, naturelles de
leur
pays ?
Victor Alipui
:
Nous pensons qu’il s’agit d’une myopie économique. Ils
n’ont pas une vision à long terme des problèmes de
développement. Ils comptent sur la générosité des pays
développés. Au risque de nous répéter, l’aide sous sa forme
actuelle n’a jamais permis à un pays de se développer. Nous
venons de citer le cas des Etats-Unis d’Amérique. Après leur
indépendance, confrontés au problème de développement, pour se
libérer de la domination économique de la Grande Bretagne, ils
ont pendant longtemps pratiqué l’isolationnisme et la doctrine
de Monroe, c’est-à-dire l’Amérique aux Américains. Ceci leur a
permis de mettre au travail toutes les ressources humaines
disponibles et d’exploiter les immenses ressources naturelles
dont sont dotés les Etats-Unis. Tous les étrangers ayant un
savoir faire ont été encouragés à venir s’installer chez eux.
Ils ont mis l’accent sur l’éducation et, surtout, sur la
formation technique et professionnelle, c’est-à-dire sur la
formation des ressources humaines. Ici au Togo, dans une
vision à long terme du développement nous devons pouvoir
mettre au travail tous nos jeunes qui chôment, les diplômés
sans emploi et résoudre le problème de sous-emploi des adultes
dans les services, c’est-à-dire tous ceux qui ne travaillent
pas en utilisant toute leur capacité réelle. Avec une bonne
formation des ressources humaines, le transfert de technologie
sera possible. Nous vous parlions des Etats-Unis, le transfert
de technologie s’était fait, en grande partie, par imitation
et d’autres moyens, notamment par des acquisitions de brevets
d’invention. Dans ce processus, il faudra insister sur
l’importance qu’il faut accorder au rôle du secteur privé, les
incitations qu’il faut lui donner afin qu’il serve de tête de
pont dans le transfert de technologie nécessaire à la création
de la richesse dans notre pays.
Togoforum :
Nombreux ont voté au
Sud pour l’UFC.
Le
Nord
appartiendrait au RPT,
selon les
organes comme le Monde
ou Libération. Le clivage Nord-Sud est une réalité au
Togo ?
Victor Alipui
:
Nous nous inscrivons en faux contre ce clivage entre
le nord et le sud que révèlent les résultats du scrutin du 14
octobre 2007. Ceci est artificiel. Il faut éviter de revenir
sur des politiques qui ont causé du tord au Togo dans le
passé. Les Français ont essayé de le faire dans les années 50,
et plus précisément lors du renouvellement de l’Assemblée
Représentative le 30 mars 1952. L’Administration coloniale
française, grâce à la fraude massive, a attribué, sur les 30
sièges à pouvoir, 15 sièges à l’Union des Chefs et Populations
du Nord (UCPN) qu’elle avait créé de toutes pièces, 6 sièges
au Parti Togolais du Progrès (PTP), 7 sièges au Comité de
l’Unité Togolaise (CUT), 1 siège à un indépendant blanc
résidant dans le Bassar et 1 siège à un syndicaliste à Lomé.
C’était déjà, à cette époque, qu’on avait fait croire que le
nord était pour l’UCPN qui ne voulait pas l’indépendance, et
le sud pour le CUT et le PTP. Mais les élections de 1958 sous
la supervision des Nations Unies démentiront cette vision du
Togo. Dans le nord il y a eu bel et bien des députés CUT, et
même dans les circonscriptions de Dapaon et Mango tous les
députés, nous semble-t-il, étaient du CUT. Après l’intermède
du parti unique qui a érigé cette division artificielle en
système de gouvernement, le RPT revient encore aujourd’hui sur
une telle division artificielle en s’attribuant 36 sièges dans
le nord, surtout, à un moment où tout le monde sait qu’il y
a eu un brassage extraordinaire de nos populations qui va dans
le sens d’une détribalisation. Sur ce problème de clivage,
rassurerez-vous que les Togolais ne sont pas dupes. Ils savent
exactement ce qui se passe. Ils aspirent à l’unité
nationale, à la démocratie et au progrès. Tous les partis
politiques, du moins les grands, sont aussi bien représentés
dans le nord que dans le sud. Nous devons tous combattre
vigoureusement cette politique de diviser pour régner.
Togoforum :
Des élections propres selon la communauté
internationale. 27 députés pour l’UFC 4 pour le CAR après moult
revendications et contestations.
Après 17 années de lutte
collective des partis de l’opposition,
l’impopularité du RPT
n’etait-elle pas
qu'une fiction ?
Victor Alipui
:
Nous croyons avoir répondu à cette question sous
différents angles. L’impopularité du RPT n’est pas une
fiction. Oui, c’est vrai que la communauté internationale a
validé ces élections en les qualifiant de démocratiques,
transparentes et crédibles. Nous pensons que son appréciation
est faite par rapport à l’élection présidentielle du 24 avril
2005. Celle-ci était marquée par une violence inouïe
entraînant des centaines de morts, des milliers de réfugiés,
de déplacés et de handicapés. Tous les Togolais vous dirons
également que ces élections se sont bien déroulées. Mais comme
nous l’avons dit et répété, c’est dans les résultats qu’ils ne
se reconnaissent pas. En lisant le rapport de la mission
d’observation de l’Union européenne, elle n’a pas manqué de
souligner toutes les anomalies qui ont marqué le processus
électoral, qui, en fin de compte, ne le rendent pas si
crédible comme d’aucuns le pensent. Tous les Togolais doivent
lire ce rapport pour que nous soyons vigilants la prochaine
fois, surtout les acteurs politiques et les organisations de
la société civile.
Togoforum :
Avez-vous confiance dans l’avenir que toutes les
élections se dérouleront sans heurts et morts ?
Victor Alipui
:
Oui, nous avons confiance à condition que nous soyons
vigilants comme nous venons de le dire. Pour cela, nous devons
prendre en compte les recommandations des rapports de la
mission d’enquête et d’investigation des Nations Unies et de
la Commission Nationale du Premier Ministre Koffigoh, et le
rapport que vient de publier la mission d’observation de
l’Union européenne. Ces recommandations doivent être mises en
œuvre si nous voulons sortir de la crise par de véritables
élections que personne ne contestera et sans violence. C’est
important. Ensuite, nous-mêmes nous devons avoir confiance en
nous et dire que nous devons définir ensemble les voies et
moyens qui permettent d’organiser des élections sans heurts et
sans morts sans aucune pression de l’extérieur ou, si vous
préférez, de la communauté internationale. Certains membres de
cette communauté ont des intérêts à défendre et les problèmes
togolais sont le cadet de leurs soucis.
Togoforum :
Que faire pour garantir définitivement aux
Togolais
la sécurité des élections dans l’avenir ?
Victor Alipui
:
C’est ce que nous venons de dire. Ayons confiance en
nous-mêmes et organisons des élections propres si nous voulons
être considérés comme un pays majeur dans le concert des
nations. Cessons d’être des partenaires cadets en appelant à
chaque fois au secours la communauté internationale.
Togoforum :
Le GRAD a-t-il un message pour le peuple togolais ?
Victor Alipui
:
Notre message au peuple togolais est un rappel. La
liberté et l’indépendance sont des conquêtes grâce à une lutte
acharnée faite de sacrifice et d’abnégation. L’histoire
des autres peuples et de la nôtre aussi, dans le passé, nous
l’enseigne. Nous devons restés mobilisés pour obtenir le
changement auquel aspire profondément le peuple togolais. Il
s’agit de la liberté, de la démocratie, de l’avènement de
l’Etat de droit et du progrès économique et sociale. Ces
aspirations n’ont pas de prix si ce n’est le patriotisme et
l’affirmation de notre dignité. Le chemin pour y arriver
paraît long, mais nous arriverons grâce à notre détermination.
Togoforum :
Nous vous remercions pour cette longue interview. |