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AFCOCE-AFRO |
Togoforum :
Dans un
écrit daté du 27.03.2007, le Groupe de Réflexion pour le
Dialogue, la Démocratie et le Développement (GRAD) que
vous présidez avait déjà émis des craintes si les
élections se tenaient le 24 juin. Bien que ces élections
soient de nouveau reportées vous avez encore quelques reseves par rapport à la date du 5 Août 2007. Mr Victor
Alipui pourquoi ces inquiétudes du GRAD quand le
gouvernement et la CENI ne cessent de rassurer les
Togolais que les élections seront crédibles et
transparentes ?
Monsieur Victor Komla ALIPUI :
Oui, c’est vrai que le GRAD avait estimé que les élections
législatives ne pourraient se tenir le 24 juin 2007. Nous
l’avons dit en nous référant, d’abord, aux circonstances
mêmes dans lesquelles le mois de juin 2007 avait été
annoncé. C’est le Chef de l’Etat togolais qui, après sa
visite à Bruxelles où il a rencontré M. Louis Michel et,
après son audience avec à M. Jacques Chirac à l’Elysée, a
fixé ce mois. Notre impression, à l’époque, était qu’il
voulait amener la classe politique togolaise à conclure un
accord politique pour, d’une part, légitimer son pouvoir à
l’intérieur du pays et par la communauté internationale,
et, d’autre part, annoncer une date afin d’obtenir le
déblocage du reliquat du 9ème FED. C’est ce qui
explique d’ailleurs, ces visites aussitôt l’Accord
politique globale signé. Et, il faut vous rappelez qu’en
annonçant le mois de juin comme mois des élections
législatives, il n’avait pas encore nommé le Premier
Ministre ni formé le Gouvernement d’union nationale. De
surcroît, la CENI n’était pas encore mise en place. Or,
comme vous le savez, celle-ci est l’instance compétente
pour conduire en toute indépendance tout le processus
électoral, et, bien entendu en collaboration avec le
Ministère de l’Administration territoriale. Ce qui nous a
paru surprenant, c’est que le nouveau premier, dès la
formation de son gouvernement, s’est précipité devant
l’Assemblée nationale pour entériner le mois de juin et a
promis de tout mettre en œuvre pour que cette échéance
soit respectée. Certains députés n’ont d’ailleurs pas
manqué d’observer que cet engagement du Premier Ministre
était irréaliste. Pour comble de malheur, la CENI
également, sans avoir réglé ses propres problèmes
d’organisation interne, notamment son règlement intérieur,
et sans avoir élaboré un chronogramme définissant les
différentes étapes des tâches à accomplir relativement au
processus électoral, fixe la date du 24 juin 2007 pour les
élections législatives. Le GRAD considère, au moment où
tout le monde, avec des moyens et techniques modernes
essaie de travailler et d’appréhender les solutions aux
problèmes de façon rationnelle, que nos autorités
politiques et celles en charge du processus électoral
agissent avec beaucoup de légèreté et d’improvisation..
C’est conscient de ce fait que le GRAD a élaboré un
document intitulé «Réflexion du GRAD sur la carte
sécurisée avec photo numérisée » en s’inspirant de
l’expérience récente de la République démocratique du
Congo (RDC). Dans ce document qui a fait l’objet d’une
large diffusion au niveau du gouvernement, de la CENI, des
partis politiques, des ambassades et institutions
internationales, et, aussi d’une campagne de
sensibilisation par l’entremise des média – conférence de
presse -, nous avons énuméré les difficultés que peuvent
rencontrer les citoyens, les partis politiques et les
autorités politiques au cours du processus électoral.
Elles vont des opérations en amont relatives à la
procédure de la carte d’électeur sécurisée et
infalsifiable, en l’occurrence l’identification du
candidat électeur et sont inscription qui requièrent,
entre autres, l’utilisation de kit qui est tout à fait
nouveau pour les Togolais, le mode de contestation d’un
candidat irrégulier ou suspect, le cas de perte ou de vol
de carte d’électeur. Par ailleurs, il y a les opérations
en aval du processus électoral telles que l’identification
de l’électeur dans le bureau de vote, le dépouillement du
scrutin et la rédaction des procès verbaux. Nous avons
aussi attiré l’attention, dans ce document et à notre
conférence de presse du 23 mars 2007, sur l’impérieuse
nécessité de la recomposition de la cour
constitutionnelle, le remplacement des préfets actuels et
le redéploiement des magistrats qui sont appelés à
arbitrer les litiges au niveau des CELI. Nous sommes
informés ces jours-ci des difficultés qu’éprouve la CENI à
obtenir les fonds nécessaires à l’organisation des
élections, des difficultés techniques dans la
réinitialisations des kits empruntés (sans appel d’offre)
des problèmes de formation des agents électoraux et des
ordinateurs nécessaires pour le recensement qui ne sont
pas encore commandés. Et, voilà qu’après la sixième
réunion du Comité de suivi de l’APG, sans aucune
explication, la CENI nous annonce que la date des
élections est reportée au 5 août 2007. La question que se
pose le GRAD, et sans doute la majorité des Togolais, est
la suivante : est-il possible de respecter cette nouvelle
échéance ? C’est un nouveau pari que prend la CENI. Et le
GRAD, en ce qui le concerne, ne le croit en aucune
manière. Car, le chronogramme qui vient de nous être
présenté ne lui paraît pas réaliste. Il est déjà dépassé.
C’est une supercherie. Les élections législatives n’auront
pas lieu le 5 août 2007. A moins que ce ne soit encre une
de ces stratégies pour créer des tensions pour amener les
Togolais qui veulent un véritable changement à s’abstenir
d’aller aux élections.
Togoforum :
Avez-vous l’impression au GRAD qu’il n’y aura d’élections
que de façade, juste pour renouer avec bailleurs de
fonds ?
VKA:
Certainement oui. Nous pensons qu’il peut y avoir une
autre façon pour la résolution de la crise togolaise
autrement que par les élections législatives. Ce ne sont
pas ces élections, loin s’en faut, qui nous sortiront de
la crise en dépit de l’optimisme affiché par certains de
nos compatriotes et leaders politiques après la conclusion
de l’Accord politique global. Les élections législatives
constituent, à notre avis, une conditionnalité de l’Union
européenne pour lever les sanctions qui frappent le Togo
pour déficit démocratique. Et, surtout, il faut le
rappeler, elles sont intervenues suite aux évènements
tragiques du Fréau Jardin du 25 janvier 1993,
contrairement aux mensonges délibérés de certains hommes
politiques et compatriotes qui en rendent responsables les
leaders de l’opposition. Des évènements extrêmement
graves, par ailleurs, se sont produits suite au décès du
Président Eyadema le 5 février 2005 et à l’élection
présidentielle le 24 avril 2007. Ces évènements ont laissé
des traces, des rancoeurs, des amertumes, des frustrations
qui ont provoqué une crise de confiance. Si au niveau de
la classe politique un compromis a pu être trouvé que
traduit l’APG, il n’en demeure pas moins vrai qu’au niveau
de l’immense majorité des Togolais beaucoup de choses
restent à faire avant que la confiance ne renaisse. Cette
confiance est nécessaire à une véritable réconciliation
nationale. Pour ce faire, le GRAD a toujours prôné le
dialogue, le gouvernement d’union nationale et l’Assemblée
constituante. Si l’on convient que le dialogue inter
togolais a effectivement eu lieu et qu’un « soi disant
gouvernement d’union nationale ait été mis en place, il
n’en reste pas moins que les problèmes qui sont d’ordre
constitutionnel et institutionnel ont été renvoyés à la
prochaine législature sans qu’on l’ait dotée expressément
de pouvoir constituant originaire pour le faire. C’est,
nous semble-t-il les dispositions constitutionnelles
actuelles en matière d’amendement qui s’appliqueront.
L’épineux problème de l’impunité est renvoyé à plus tard.
Le GRAD a déjà eu à souligner les insuffisances de l’APG.
Au GRAD nous continuons de penser qu’une autre manière de
faire les élections consisterait à faire des élections
pour une assemblée constituante. Des élections qui ne
seraient pas liées à une quelconque aide internationale,
des élections qui ne donneraient pas lieu à des
marchandages et à des chantages. Des élections à une
assemblée constituante bien organisées et qui prendraient,
à cet égard, le temps nécessaire qu’il faut pour assurer
sa transparence et sa crédibilité. L’idée de la
constituante doit être explorée et développée. Le GRAD
souhaite que s’instaure, autour de cette idée, un débat.
Car, la constituante, si elle était élue à un mode de
scrutin proportionnel de liste nationale, permettrait la
représentation équitable de tous les partis politiques et
constituerait, au demeurant, une instance souveraine qui
aurait expressément mandat, pour une période de transition
raisonnable, de résoudre l’ensemble des problèmes
politiques du pays, en commençant, bien entendu, par ceux
déjà identifiés par l’APG. Cette assemblée constituante
qui sera appelée à élaborer une nouvelle constitution pour
le pays, un nouveau contrat social reflétant un véritable
consensus national, sera aidée dans sa mission par des
commissions consultatives telles que : commission
consultatives des forces armées et de sécurité, commission
consultative du corps judiciaire, commission consultative
des organisations de la société civile. Et, en plus une
commission pour dresser le bilan économique et financier
du pays depuis l’indépendance et une commission vérité et
réconciliation pour régler les problèmes de l’impunité et
définir les modalité de la réconciliation nationale. Au
GRAD, lorsque nous parlons d’impunité, cela s’entend pour
tous les crimes y compris les crimes économiques. Une fois
que la constituante aura achevé ses travaux par une
nouvelle constitution approuvée par référendum, nous
pourrions reprendre, sur une nouvelle base, toutes les
élections conformément au type de régime politique que
nous aurons choisi dans cette constitution. En d’autres
termes, qu’on ne nous presse pas d’aller aux élections
législatives le 5 août, élections qui ne nous
permettraient pas, en aucune manière, de sortir de la
crise actuelle. Cette crise est plus profonde qu’on ne
l’imagine.
Togoforum :
La crise
énergétique aggrave la misère au Togo. A cela vient
s’ajouter le problème d’eau. Curieusement cette situation
ne semble émouvoir sérieusement ni gouvernement ni
le
Président Faure. Peut-on parler d’un échec des syndicats
et de la société civile togolaise ?
VKA:
Plutôt que des élections législatives comme nous venons de
le dire à l’instant, tous les Togolais serons unanimes
pour vous dire que leurs priorités dans l’immédiat sont
les problèmes d’électricité, d’eau, de la baisse de leur
pouvoir d’achat, de chômage des jeunes et des diplômés
sans emploi, d’enlèvement des ordures dans les centres
urbains, de santé, d’éducation, de délinquance, de
prostitution des jeunes filles, de l’émigration avec ses
risques etc. La liste est longue. Vous voyez bien que nous
faisons face à une crise « globale » pour employer un
qualificatif qui est tellement à la mode aujourd’hui au
Togo.
Le GRAD soutient que ces problèmes là, vu leur ampleur et
gravité, aucune formation politique, en arrivant au
pouvoir après les élections législatives, ne peut avoir la
prétention de les régler seule, même dans un gouvernement
de coalition. Un bilan économique et financier s’impose et
des approches de solutions à concevoir ensemble pour
l’essentiel, c’est-à-dire avec les formations politiques,
la société civile, les syndicats, le patronat, les paysans
et, bien évidemment, les forces armées et de sécurité qui
restent, il faut le reconnaître, l’épine dorsale de l’Etat
si elles sont bien restructurées. C’est pourquoi il faut
une constituante pour en décider pendant une période de
transition, avant que les partis politiques ne s’engagent
dans la voie de politique partisane avec leurs programmes
particuliers. A cet égard le GRAD, en collaboration avec
d’autres organisations de la société civile, militera et
fera activement campagne pour une « Convention
constitutionnaliste », un constitutionnalisme pour qu’une
démocratie et un Etat de droit authentique s’instaurent
dans notre pays.
Togoforum :
On
décrit la société civile béninoise comme l’une des plus
structurée en Afrique. Au Togo les sociétés civiles sont
mêmes inféodés aux partis politiques. Dans les conditions
où dans un pays on ne parle pas d’une voix mais de
plusieurs voix á la fois, peut-on atteindre des résultats
satisfaisants ?
VKA:
Le Bénin est l’un des pays de l’espace francophone qui a
connu une transition démocratique des plus raisonnables.
Il nous semble que les organisations de la société civile
aient joué un rôle déterminant, car très tôt, elles ont
bien compris l’enjeu de la démocratie et aussi, et
surtout, compris l’adage qui dit que « l’union fait la
force ». Elles se sont, par conséquent, constituées en une
puissante coordination pour pouvoir jouer le rôle qui est
le leur, c’est-à-dire de contrôle et de veille des actions
de l’exécutif, du parlement et des partis politiques en
donnant leur avis et position sur les problèmes d’intérêt
national. En plus, nombreuses sont celles, qui, de façon
ordonnée, contribuent au développement économique, sociale
et culturel. Le développement à la base comme on dit.
Au Togo, les organisations de la société civile se
cherchent. Certaines comme vous le faites remarquer, sont
inféodées aux partis politiques ou sont considérées comme
telles. Elles perdent en crédibilité. Il y a une tentative
de coordination des organisations de la société civile
connue sous le nom de CASCOST (Collectif des Associations
de la Société Civile et des organisations syndicales du
Togo). En dépit de ses insuffisances - manque de
leadership confirmé ou servant de tremplin pour une
ascension sociale – le GRAD pense que si des réformes
audacieuses intervenaient au sein de CASCOST, c’est-à-dire
une restructuration en vue d’assurer effectivement une
meilleure coordination de son fonctionnement, alors nous
pouvons espérer qu’elle sera promue au niveau d’un
instrument de changement positif pour le Togo. Elle pourra
jouer efficacement le rôle de société civile qu’on attend
d’elle sans esprit partisan. Nous insistons sur le terme
partisan car d’aucuns pensent, qu’en matière politique,
une organisation de la société civile doit être neutre.
Non, les organisations de la société peuvent avoir leur
opinion politique, ou du moins croire en certaines valeurs
politiques par rapport auxquelles elles donnent leurs
appréciations des évènements politiques en toute
indépendance. C’est important. Le GRAD en tant que membre
de CASCOST, n’épargnera aucun effort pour l’avènement
d’une société civile forte et responsable, présente non
seulement dans les villes mais aussi dans les campagnes.
Togoforum :
Alors
que faire ?
VKA:
Nous croyons que la première démarche est d’œuvrer à la
restructuration de CASCOST et à sa consolidation. Mais si
cela s’avérait difficile, voire impossible, le GRAD
prendrait alors l’initiative de créer, avec certaines
organisations de la société civile, notamment celles qui
ont la même vision que lui de la démocratie et d’un Etat
de droit et du progrès, un réseau. Ce réseau comprendra
aussi bien les organisations qui résident au Togo que
celles de la diaspora togolaise.
Togoforum :
Mr
Victor Alipui les Togolais de l’intérieur des villages
et campagnes ne connaissent pas l’existence des sociétés
civiles au Togo. Pourquoi les activités de toute société
civile au Togo se limitent-elles á Lomé ? Que faites-vous
au GRAD pour remedier á cela ?
VKA:
Les organisations de la société sont bel et bien présentes
sur le terrain, c’est-à-dire les ONG et les associations
qui s’intéressent au développement à la base sont connues
dans nos campagnes. Nous savons qu’il fut un temps deux
fédérations d’ONG, en l’occurrence la FONGTO et l’UONTO
qui étaient très actives. Le GRAD, comme nous venons de le
dire, travaillera avec CASCOST ; sinon, si le GRAD créait
un réseau, soyez sûr que ses opérations couvriront tout le
territoire national. Il doit, outre son travail de
réflexion, participer activement au développement du pays
comme son sigle l’indique.
Togoforum :
On dit que au Togo les partis d’opposition et le RPT se
méfient de la société civile. Aviez-vous le sentiment au
GRAD que l’opposition et le pouvoir ne font pas assez pour
promouvoir et aider la société civile ?
VKA:
S’il est vrai, comme vous le dites, que les partis
politiques de l’opposition et le RPT se méfient de la
société civile, c’est peut-être parce que certaines
organisations de la société civile portent un autre regard
sur leur manière de faire la politique. Il s’agit, vous
vous en doutez, d’un regard critique, mais objectif.
Tenez, il n’y a de mystère pour personne que les tenants
actuels du pouvoir sont du RPT. Il n’est pas question pour
eux, comme l’a dit leur Président, de le laisser échapper.
Ce qui est tout à fait légitime de leur point de vue. Mais
les partis politiques de l’opposition qui les combattent,
nous semble-t-il, n’ont pas une stratégie claire de
conquête du pouvoir. Sinon, ils ont eu des occasions où
tout le monde sait qu’ils ont gagné des élections dans ce
pays mais n’ont pas pu imposer leur victoire. C’est vrai
qu’il y a la répression du pouvoir, mais pas à chaque
élection. Avec la mobilisation populaire, doublée d’un bon
encadrement, ils auraient pu, à notre avis, mettre fin aux
hold-ups électoraux. Mais à cause de leurs dissensions
internes, ils n’ont jamais su imposer leur victoire. Le
GRAD critique ce comportement, car il ne va pas dans le
sens de l’aspiration profonde de liberté de nos
populations. Aujourd’hui encore, ce que nous constatons
sur la scène politique togolaise, c’est une certaine
classification des partis politiques après l’Accord
politique global et la formation du gouvernement d’union
nationale. Nous avons : le RPT, les alliés objectifs du
RPT c’est-à-dire la CPP et le PDR qui ont participé, aux
côtés du RPT, aux négociations des 22 engagements, les
ralliés au pouvoir, c’est-à-dire le CAR et la CDPA qui
sont rentrés au gouvernement après l’APG, et les non
ralliés au pouvoir qui sont l’UFC et tous les autres
partis politiques restés en dehors de l’APG. Evidemment,
le GRAD, dans ses analyses, relève ce nouveau phénomène
qui n’est pas de nature à régler définitivement la crise
togolaise. Nous pensons que lorsqu’on n’est pas prêt pour
trouver un véritable compromis qui permette de sortir
d’une crise, il faut prendre le temps nécessaire, il faut
persévérer. La population togolaise, celle qui aspire
profondément à la démocratie et l’avènement de l’Etat de
droit est très déçue.
Vous voulez savoir pourquoi le pouvoir ne veut pas
promouvoir la société civile ? Le GRAD estime qu’il
n’appartient pas au pouvoir de promouvoir la société
civile. Celle-ci doit s’organiser par ses propres moyens
pour éviter son aliénation ou son inféodation.
Togoforum :
Mr Victor Alipui, sur quel plan les deux années de Faure
comme président auront été bénéfiques pour les Togolais ?
VKA:
Peut-être sa décision de reprendre le dialogue inter
togolais en novembre 2005 sous la pression de l’Union
européenne pour l’application des 22 engagements, a sans
doute permis à certains partis politiques durement
éprouvés par les évènements d’avril 2005 et deux
organisations de la société civile de se parler entre eux
et de trouver un compromis contenu dans ce qu’on appelle
aujourd’hui l’Accord politique globale (APG). C’est un pas
dont il faut, à ne point en douter, se féliciter.
Mais il y a des pièges dans cet accord qui rend son
application difficile du point de vue de l’opposition et
de certaines organisations de la société civile dont le
GRAD.
Pour les partis politiques, nous pensons qu’ils jouissent
aujourd’hui d’un meilleur climat de sécurité puisque leurs
leaders et leurs partisans peuvent circuler librement et
mener leurs activités sans craindre pour leur vie. C’est
positif. Sinon, dans les autres domaines, rien de
palpable, rien de concret n’apparaît. Vu les circonstances
dans lesquelles il est arrivé à la magistrature suprême,
il est certain qu’il n’a pas la confiance de la majorité
des Togolais. Aussi passe-t-il son temps à concocter des
stratégies ou à poser des actes pour se légitimer.
Rappeler-vous la fameuse commission chargée de réécrire
l’histoire du Togo et de réhabiliter certaines
personnalités togolaises, la célébration du 27 avril comme
fête de l’indépendance à côté du 13 janvier considérée
fête de libération, ses déclarations répétées sur la
réconciliation nationale. Mais tout ceci, nous
semble-t-il, laisse les Togolais indifférents.
On note, par ailleurs, que les comportements et « les
habitudes de la maison » n’ont pas changé. A chaque petite
cérémonie ou déplacement la garde d’honneur est déployée,
des limousines qui roulent dans la poussière des
campagnes ; lors des visites officielles ou de travail de
chefs d’Etat étrangers dans le nord du pays, on fait
défiler les groupes folkloriques, les ministres et les
personnalités de l’Etat sont toujours présents à
l’ouverture des séminaires ou autres manifestations comme
au beau temps du parti unique. Sur le plan international,
grâce au concours des lobbies, on multiplie les
déplacements à l’étranger, on voit défiler de nouveaux
ambassadeurs pour présenter leurs lettres de créance.
Cette recherche effrénée de légitimité ne contribue en
rien à effacer les évènements qui l’ont amené au pouvoir.
Il doit faire face au peuple togolais pour conquérir cette
légitimité en remettant son mandat en cause à l’issue d’un
processus qui scellera une véritable réconciliation
nationale tel que le propose le GRAD dans son schéma de la
constituante et non par des élections législatives
anticipées.
Togoforum :
Mr Alipui, vous avez été ministre des finances sous feu
Eyadema et sur le plan international vous étiez au Fonds
Monetaire Internationale (FMI). Il va sans dire que vous
êtes très familier des questions financières et
d’économie. La commission de lutte contre la corruption
sous feu Gnassingbé a disparu avec son initiateur. Le
président Faure est aujourd’hui en guerre contre les
mauvais payeurs d’impôt. Pour le moment, les Togolais ne
savent pas encore si la chasse est fructueuse. Quelle est
votre réaction ?
VKA:
Nous nous sentons pris d’un certain embarras, d’une sorte
de pudeur lorsqu’on nous parle de lutte contre la
corruption au point qu’il soit nécessaire de mettre en
place une commission pour traquer les corrompus. Ceux qui
prétendent lutter contre la corruption parce que faisant
désormais partie des critères de bonne gouvernance des
institutions de Breton Woods – FMI et Banque mondiale –
savent bien où se trouvent les corrompus. Si vous jetez un
regard sur le train de vie de nos dirigeants politiques,
c’est-à-dire ceux qui sont au pouvoir, à commencer par nos
Chefs d’Etat en Afrique en général, et, au Togo en
particulier, par rapport à leurs indemnités, celles-ci ne
sauraient justifier leur fortune. Nous n’avons pas besoin
de démontrer une évidence. C’est le pillage systématique,
sous diverses formes, des ressources du pays avec la
complicité de certains groupes d’intérêt étrangers. Ici au
Togo, il suffirait, avant de prendre des fonctions
officielles qu’on exige des responsables de déclarer leurs
biens et émoluments pour que des soupçons ne pèsent sur
eux. Dans ce genre de lutte, on dénoncera et on accusera
toujours quelques menus fretins, quelques petits
corrompus, mais les gros passeront par les mailles. C’est
de la diversion, et après personne n’en parle plus.
C’est vrai qu’apparemment la DGI fait bien son travail en
récupérant l’argent de l’Etat et doit être félicitée pour
cela. Cependant, elle utilise, parfois, des méthodes qui
choquent. Fermeture des magasins par exemple, et nous
devons avouer que moi-même j’ai eu à connaître de telles
méthodes lorsque les militaires étaient placés à la tête
des régies financières. Mais, comme nous sommes à l’heure
de la transparence, il serait intéressant et louable que
la DGI dise aux citoyens togolais si l’argent récupéré
suite à ces redressements fiscaux est bien rentré dans les
coffres du Trésor national pour éviter toute spéculation
sur la destination de cet argent. Ce faisant, ceci
rendrait plus crédibles ces opérations.
Togoforum :
Dites-nous quelles solutions á cours, moyen et long terme
peuvent sortir le Togo de
cette
pauvreté de plus en plus criarde
?
VKA:
Sortir de la pauvreté, vous me demandez quelle politique à
mener à moyen et à long terme à mener ? Nous ne pensons
pas que dans le cadre d’une interview comme celle-ci nous
puissions aborder tous les aspects de ce problème. C’est à
la mode maintenant, on entend tout le monde parler de
politique de lutte ou de réduction de la pauvreté. Nous ne
voudrions pas aborder le problème du développement de
l’Afrique ou du Togo dans cette perspective là. Cependant,
ce que nous pourrions dire est que dans le moyen terme il
faut sauver l’économie togolaise qui est actuellement
sinistrée. A cet effet, comme nous l’avons déjà dit, il
faut commencer par faire l’état des lieux ou un bilan
exhaustif, ensuite procéder à un assainissement général.
Il s’agira d’un assainissement des finances publiques avec
ou sans le FMI et la Banque mondiale, du secteur privé qui
n’arrive pas à utiliser tout son potentiel, du secteur
informel, du secteur agricole etc. Bref il s’agira de
corriger tous les déséquilibres que relèvera ce bilan afin
de nous permettre de donner une nouvelle orientation à
notre économie. Cette orientation, pour le long terme,
doit viser comme objectif une politique de création de la
richesse, le type de société dans laquelle les Togolais
veulent vivre. D’ores et déjà, il est clair pour nous que,
compte tenu de la misère qui, aujourd’hui, frappe de plein
fouet toutes les catégories sociales de notre pays, notre
option portera sur une société de bien-être, ou, si vous
préférez, un « Welfare State », société dans laquelle la
richesse sera créée, d’abord et prioritairement, à partir
nos propres moyens. Nous devons nous organiser afin de
pouvoir utiliser toutes nos potentialités en ressources
humaines et en ressources naturelles à cette fin. Nous
pouvons nous doter des ressources financières nécessaires
à cette politique. S’il devait y avoir un partenariat,
celui-ci doit être basé sur un transfert de technologie et
non sur des investissements qui ne profiteront qu’aux
étrangers. La richesse créée doit être répartie de façon
équitable et tenant compte, en priorité, des secteurs
sociaux et l’aménagement de notre cadre de vie, de notre
environnement pour le rendre agréable. C’est possible.
Nous pouvons nous inspirer des exemples historiques.
Togoforum :
Mr Victor Alipui le nouveau premier ministre français,
Monsieur Fillon a un gouvernement de 15 ministres pour 64
millions de français. Celui de l’ex-chancelier allemand
Gerald Schroeder comptait 16 ministres pour 82 millions
d’habitants. Le président Faure et son Premier Ministre
ont pour leur part un gouvernement de 34 ministres pour à
peine 6 millions de Togolais. Un gouvernement est-il plus
efficace
avec
un
plus grand nombre de
ministres ?
VKA:
Certainement que le Chef de l’Etat togolais à des
préoccupations bien différentes de celles de Fillon et de
Gerald Schröder. Les gens de notre génération savent
qu’ici au Togo, nous avons connu des gouvernements de huit
(8) à douze (12) ministres. Nous avons, nous-même,
appartenu à un gouvernement qui ne comptait que seize (16)
ministres. La pléthore de ministres qui caractérise
aujourd’hui les gouvernements africains en général, et le
gouvernement togolais, en particulier, procède d’une
mentalité de sous développement. On ne recherche pas la
qualité et l’efficacité, mais la quantité et la
médiocrité. Il y a dans ces gouvernements des compléments
d’effectif. Voilà ce que nous en pensons.
Togoforum :
Après les coups d’Etat, l’Afrique connaît de nouveau un
mode d’élection : les plébiscites. L’exemple du Nigéria,du
Sénégal et du Mali sont encore sur toutes les lèvres.
Quel bilan faite-vous des démocraties en Afrique ? Y a
t-il une volonté d’aller de l’avant du dirigeant
africain ?
VKA:
C’est vrai. Après les coups d’état et les régimes de
partis uniques, nous vivons une époque des élections
transformées en « plébiscites ». Ce phénomène nouveau nous
amène à cette réflexion, ou si vous préférez, à cette
interrogation : peut-on bâtir un Etat démocratique sans
culture démocratique ? L’élite politique africaine doit
répondre à cette interrogation. A l’évidence, ceux qui ont
la prétention de nous conduire à la démocratie ignorent
royalement les principes de la démocratie. Ils doivent
d’abord maîtriser ces principes, s’en imprégner, s’en
approprier avant de nous mettre sur cette voie. Ici, pour
compléter notre réflexion, permettez-moi de faire une
citation d’un penseur patriote Italien du nom de Giuseppe
Mazzini :
« Toute véritable révolution constitue un programme. Elle
procède d’un nouveau principe organique général et
positif. Il importe d’abord et avant tout d’accepter ce
principe et ensuite d’en confier la concrétisation à des
hommes pénétrés de sa vérité et débarrassés de tout lien
et de toute attache avec un principe contraire ».
L’un des principes de la démocratie, c’est la souveraineté
populaire qui fonde la légitimité. Cette souveraineté est
déléguée par des élections libres et transparentes à
certains citoyens pour agir au nom du peuple. Si certains
leaders politiques africains qui sont déjà au pouvoir et,
au reste, soutenus par des forces obscures qui veulent les
voir garder le pouvoir aussi longtemps pour sauvegarder
leurs intérêts en transgressant les principes de la
démocratie, nous pensons que leurs peuples doivent les
combattre. Ils doivent les combattre pour instaurer la
véritable démocratie qui répond à leur profonde
aspiration, à leur profonde conviction. Sinon, nous serons
là en train de voir s’instaurer sous nos yeux des
« Républiques de droit divin et héréditaires ». En la
matière, le Togo semble avoir donné, encore une fois,
l’exemple en Afrique. D’autres le suivent malheureusement.
C’est inadmissible. Les dirigeants politiques africains
doivent éviter d’assujettir encore leurs peuples, comme au
temps des partis uniques, par des élections
« plébiscites ». Nos peuples ne le méritent pas.
Victor Komla ALIPUI
Président du GRAD
Lomé le 26 mai 2007 |