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Le 28 mai 2007

Monsieur Victor Alipui repond aux questions de togoforum.com : « C’est une supercherie. Les élections législatives n’auront pas lieu le 5 août 2007 »

Propos récueillis par Ali Camus

« La question que se pose le GRAD, et sans doute la majorité des Togolais, est la suivante : est-il possible de respecter cette nouvelle échéance ? C’est un nouveau pari que prend la CENI. Et le GRAD, en ce qui le concerne, ne le croit en aucune manière. Car, le chronogramme qui vient de nous être présenté ne lui paraît pas réaliste. Il est déjà dépassé. C’est une supercherie. Les élections législatives n’auront pas lieu le 5 août 2007. A moins que ce ne soit encre une de ces stratégies pour créer des tensions pour amener les Togolais qui veulent un véritable changement à s’abstenir d’aller aux élections. »

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Togoforum : Dans un écrit daté du 27.03.2007, le Groupe de Réflexion pour le Dialogue, la Démocratie et le Développement  (GRAD) que vous présidez avait déjà émis des craintes si les élections se tenaient le 24 juin. Bien que ces élections soient de nouveau reportées vous avez encore quelques reseves par rapport à la date du 5 Août 2007. Mr Victor Alipui pourquoi ces inquiétudes du GRAD quand le gouvernement et la CENI ne cessent de rassurer les Togolais que les élections seront crédibles et transparentes ?
Monsieur Victor Komla ALIPUI : Oui, c’est vrai que le GRAD avait estimé que les élections législatives ne pourraient se tenir le 24 juin 2007. Nous l’avons dit en nous référant, d’abord, aux circonstances mêmes dans lesquelles le mois de juin 2007 avait été annoncé. C’est le Chef de l’Etat togolais qui, après sa visite à Bruxelles où il a rencontré M. Louis Michel et, après son audience avec à M. Jacques Chirac à l’Elysée, a fixé ce mois. Notre impression, à l’époque, était qu’il voulait amener la classe politique togolaise à conclure un accord politique pour, d’une part, légitimer son pouvoir à l’intérieur du pays et par la communauté internationale, et, d’autre part, annoncer une date afin d’obtenir le déblocage du reliquat du 9ème FED. C’est ce qui explique d’ailleurs, ces visites aussitôt l’Accord politique globale signé. Et, il faut vous rappelez qu’en annonçant le mois de juin comme mois des élections législatives, il n’avait pas encore nommé le Premier Ministre ni formé le Gouvernement d’union nationale. De surcroît, la CENI n’était pas encore mise en place. Or, comme vous le savez, celle-ci est l’instance compétente pour conduire en toute indépendance tout le processus électoral, et, bien entendu en collaboration avec le Ministère de l’Administration territoriale. Ce qui nous a paru surprenant, c’est que le nouveau premier, dès la formation de son gouvernement, s’est précipité devant l’Assemblée nationale pour entériner le mois de juin et a promis de tout mettre en œuvre pour que cette échéance soit respectée. Certains députés n’ont d’ailleurs pas manqué d’observer que cet engagement du Premier Ministre était irréaliste. Pour comble de malheur, la CENI  également, sans avoir réglé ses propres problèmes d’organisation interne, notamment son règlement intérieur, et sans avoir élaboré un chronogramme définissant les différentes étapes des tâches à accomplir relativement au processus électoral, fixe la date du 24 juin 2007 pour les élections législatives. Le GRAD considère, au moment où tout le monde, avec des moyens et techniques modernes essaie de travailler et d’appréhender les solutions aux problèmes de façon rationnelle, que nos autorités politiques et celles en charge du processus électoral agissent avec beaucoup de légèreté et d’improvisation..

C’est conscient de ce fait que le GRAD a élaboré un document intitulé «Réflexion du GRAD sur la carte sécurisée avec photo numérisée » en s’inspirant de l’expérience récente de la République démocratique du Congo (RDC). Dans ce document qui a fait l’objet d’une large diffusion au niveau du gouvernement, de la CENI, des partis politiques, des ambassades et institutions internationales, et, aussi d’une campagne de sensibilisation par l’entremise des média – conférence de presse -, nous avons énuméré les difficultés que peuvent rencontrer les citoyens, les partis politiques et les autorités politiques au cours du processus électoral. Elles vont des opérations en amont relatives à la procédure de la carte d’électeur sécurisée et infalsifiable, en l’occurrence l’identification du candidat électeur et sont inscription qui requièrent, entre autres, l’utilisation de kit qui est tout à fait nouveau pour les Togolais, le mode de contestation d’un candidat irrégulier ou suspect, le cas de perte ou de vol de carte d’électeur. Par ailleurs, il y a les opérations en aval du processus électoral telles que l’identification de l’électeur dans le bureau  de vote, le dépouillement du scrutin et la rédaction des procès verbaux. Nous avons aussi attiré l’attention, dans ce document et à notre conférence de presse du 23 mars 2007, sur l’impérieuse nécessité de la recomposition de la cour constitutionnelle, le remplacement des préfets actuels et le redéploiement des magistrats qui sont appelés à arbitrer les litiges au niveau des CELI. Nous sommes informés ces jours-ci des difficultés qu’éprouve la CENI à obtenir les fonds nécessaires à l’organisation des élections, des difficultés techniques dans la réinitialisations des kits empruntés (sans appel d’offre) des problèmes de formation des agents électoraux et des ordinateurs nécessaires pour le recensement qui ne sont pas encore commandés. Et, voilà qu’après la sixième réunion du Comité de suivi de l’APG, sans aucune explication, la CENI nous annonce que la date des élections est reportée au 5 août 2007. La question que se pose le GRAD, et sans doute la majorité des Togolais, est la suivante : est-il possible de respecter cette nouvelle échéance ? C’est un nouveau pari que prend la CENI. Et le GRAD, en ce qui le concerne, ne le croit en aucune manière. Car, le chronogramme qui vient de nous être présenté ne lui paraît pas réaliste. Il est déjà dépassé. C’est une supercherie. Les élections législatives n’auront pas lieu le 5 août 2007. A moins que ce ne soit encre une de ces stratégies pour créer des tensions pour amener les Togolais qui veulent un véritable changement à s’abstenir d’aller aux élections.

Togoforum :
Avez-vous l’impression au GRAD qu’il n’y aura d’élections que de façade, juste pour renouer avec bailleurs de fonds ?
VKA:
Certainement oui. Nous pensons qu’il peut y avoir une autre façon pour la résolution de la crise togolaise autrement que par les élections législatives. Ce ne sont pas ces élections, loin s’en faut, qui nous sortiront de la crise en dépit de l’optimisme affiché par certains de nos compatriotes et leaders politiques après la conclusion de l’Accord politique global. Les élections législatives constituent, à notre avis, une conditionnalité de l’Union européenne pour lever les sanctions qui frappent le Togo pour déficit démocratique. Et, surtout, il faut le rappeler, elles sont intervenues suite aux évènements tragiques du Fréau Jardin du 25 janvier 1993, contrairement aux mensonges délibérés de certains hommes politiques et compatriotes qui en rendent responsables les leaders de l’opposition. Des évènements extrêmement graves, par ailleurs, se sont produits suite au décès du Président Eyadema le 5 février 2005 et à l’élection présidentielle le 24 avril 2007. Ces évènements ont laissé des traces, des rancoeurs, des amertumes, des frustrations qui ont provoqué une crise de confiance. Si au niveau de la classe politique un compromis a pu être trouvé que traduit l’APG, il n’en demeure pas moins vrai qu’au niveau de l’immense majorité des Togolais beaucoup de choses restent à faire avant que la confiance ne renaisse. Cette confiance est nécessaire à une véritable réconciliation nationale. Pour ce faire, le GRAD a toujours prôné le dialogue, le gouvernement d’union nationale et l’Assemblée constituante. Si l’on convient que le dialogue inter togolais a effectivement eu lieu et qu’un « soi disant gouvernement d’union nationale ait été mis en place, il n’en reste pas moins que les problèmes qui sont d’ordre constitutionnel et institutionnel ont été renvoyés à la prochaine législature sans qu’on l’ait dotée expressément de pouvoir constituant originaire pour le faire. C’est, nous semble-t-il les dispositions constitutionnelles actuelles en matière d’amendement qui s’appliqueront. L’épineux problème de l’impunité est renvoyé à plus tard. Le GRAD a déjà eu à souligner les insuffisances de l’APG. Au GRAD nous continuons de penser qu’une autre manière de faire les élections consisterait à faire des élections pour une assemblée constituante. Des élections qui ne seraient pas liées à une quelconque aide internationale, des élections qui ne donneraient pas lieu à des marchandages et à des chantages. Des élections à une assemblée constituante bien organisées et qui prendraient, à cet égard, le temps nécessaire qu’il faut pour assurer sa transparence et sa crédibilité. L’idée de la constituante doit être explorée et développée. Le GRAD souhaite que s’instaure, autour de cette idée, un débat. Car, la constituante, si elle était élue à un mode de scrutin proportionnel de liste nationale, permettrait la représentation équitable de tous les partis politiques et constituerait, au demeurant, une instance souveraine qui aurait expressément mandat, pour une période de transition raisonnable, de résoudre l’ensemble des problèmes politiques du pays, en commençant, bien entendu, par ceux déjà identifiés par l’APG. Cette assemblée constituante qui sera appelée à élaborer une nouvelle constitution pour le pays, un nouveau contrat social reflétant un véritable consensus national, sera aidée dans sa mission par des commissions consultatives telles que : commission consultatives des forces armées et de sécurité, commission consultative du corps judiciaire, commission consultative des organisations de la société civile. Et, en plus une commission pour dresser le bilan économique et financier du pays depuis l’indépendance et une commission vérité et réconciliation pour régler les problèmes de l’impunité et définir les modalité de la réconciliation nationale. Au GRAD, lorsque nous parlons d’impunité, cela s’entend pour tous les crimes y compris les crimes économiques. Une fois que la constituante aura achevé ses travaux par une nouvelle constitution approuvée par référendum, nous pourrions reprendre, sur une nouvelle base, toutes les élections conformément au type de régime politique que nous aurons choisi dans cette constitution. En d’autres termes, qu’on ne nous presse pas d’aller aux élections législatives le 5 août, élections qui ne nous permettraient pas, en aucune manière, de sortir de la crise actuelle. Cette crise est plus profonde qu’on ne l’imagine.

Togoforum : La crise énergétique aggrave la misère au Togo. A cela vient s’ajouter le problème d’eau. Curieusement cette situation ne semble émouvoir sérieusement ni gouvernement ni le Président Faure. Peut-on parler d’un échec des syndicats et de la société civile togolaise ?
VKA:  Plutôt que des élections législatives comme nous venons de le dire à l’instant, tous les Togolais serons unanimes pour vous dire que leurs priorités dans l’immédiat sont les problèmes d’électricité, d’eau, de la baisse de leur pouvoir d’achat, de chômage des jeunes et des diplômés sans emploi, d’enlèvement des ordures dans les centres urbains, de santé, d’éducation, de délinquance, de prostitution des jeunes filles, de l’émigration avec ses risques etc. La liste est longue. Vous voyez bien que nous faisons face à une crise « globale » pour employer un qualificatif qui est tellement à la mode aujourd’hui au Togo.

Le GRAD soutient que ces problèmes là, vu leur ampleur et gravité, aucune formation politique, en arrivant au pouvoir après les élections législatives, ne peut avoir la prétention de les régler seule, même dans un gouvernement de coalition. Un bilan économique et financier s’impose et des approches de solutions à concevoir ensemble pour l’essentiel, c’est-à-dire avec les formations politiques, la société civile, les syndicats, le patronat, les paysans et, bien évidemment, les forces armées et de sécurité qui restent, il faut le reconnaître, l’épine dorsale de l’Etat si elles sont bien restructurées. C’est pourquoi il faut une constituante pour en décider pendant une période de transition, avant que les partis politiques ne s’engagent dans la voie de politique partisane avec leurs programmes particuliers. A cet égard le GRAD, en collaboration avec d’autres organisations de la société civile, militera et fera activement campagne pour une « Convention constitutionnaliste », un co
nstitutionnalisme pour qu’une démocratie et un Etat de droit authentique s’instaurent dans notre pays.

Togoforum : On décrit la société civile béninoise comme l’une des plus structurée en Afrique. Au Togo les sociétés civiles sont mêmes inféodés aux partis politiques. Dans les conditions où dans un pays on ne parle pas d’une voix mais de plusieurs voix á la fois, peut-on atteindre des résultats satisfaisants ? 
VKA:  Le Bénin est l’un des pays de l’espace francophone qui a connu une transition démocratique des plus raisonnables. Il nous semble que les organisations de la société civile aient joué un rôle déterminant, car très tôt, elles ont bien compris l’enjeu de la démocratie et aussi, et surtout, compris l’adage qui dit que « l’union fait la force ». Elles se sont, par conséquent, constituées en une puissante coordination pour pouvoir jouer le rôle qui est le leur, c’est-à-dire de contrôle et de veille des actions de l’exécutif, du parlement et des partis politiques en donnant leur avis et position sur les problèmes d’intérêt national. En plus, nombreuses sont celles, qui, de façon ordonnée, contribuent au développement économique, sociale et culturel. Le développement à la base comme on dit.

Au Togo, les organisations de la société civile se cherchent. Certaines comme vous le faites remarquer, sont inféodées aux partis politiques ou sont considérées comme telles. Elles perdent en crédibilité. Il y a une tentative de coordination des organisations de la société civile connue sous le nom de CASCOST (Collectif des Associations de la Société Civile et des organisations syndicales du Togo). En dépit de ses insuffisances   - manque de leadership confirmé ou servant de tremplin pour une ascension sociale – le GRAD pense que si des réformes audacieuses intervenaient au sein de CASCOST, c’est-à-dire une restructuration en vue d’assurer effectivement une meilleure coordination de son fonctionnement, alors nous pouvons espérer qu’elle sera promue au niveau d’un instrument de changement positif pour le Togo. Elle pourra jouer efficacement le rôle de société civile qu’on attend d’elle sans esprit partisan. Nous insistons sur le terme partisan car  d’aucuns pensent, qu’en matière politique, une organisation de la société civile doit être neutre. Non, les organisations de la société peuvent avoir leur opinion politique, ou du moins croire en certaines valeurs politiques par rapport auxquelles elles donnent leurs appréciations des évènements politiques en toute indépendance. C’est important. Le GRAD en tant que membre de CASCOST, n’épargnera aucun effort pour l’avènement d’une société civile forte et responsable, présente non seulement dans les villes mais aussi dans les campagnes.

Togoforum : Alors que faire ?
VKA:  Nous croyons que la première démarche est d’œuvrer à la restructuration de CASCOST et à sa consolidation. Mais si cela s’avérait difficile, voire impossible, le GRAD prendrait alors l’initiative de créer, avec certaines organisations de la société civile, notamment celles qui ont la même vision que lui de la démocratie et d’un Etat de droit et du progrès, un réseau. Ce réseau comprendra aussi bien les organisations qui résident au Togo que celles de la diaspora togolaise.

Togoforum : Mr Victor Alipui les  Togolais de l’intérieur  des villages et campagnes ne connaissent pas l’existence des sociétés civiles au Togo. Pourquoi les activités de toute société civile au Togo se limitent-elles á Lomé ? Que faites-vous au GRAD pour remedier á cela ?
VKA:  Les organisations de la société sont bel et bien présentes sur le terrain, c’est-à-dire les ONG et les associations qui s’intéressent au développement à la base sont connues dans nos campagnes. Nous savons qu’il fut un temps deux fédérations d’ONG, en l’occurrence la FONGTO et l’UONTO qui étaient très actives. Le GRAD, comme nous venons de le dire, travaillera avec CASCOST ; sinon, si le GRAD créait un réseau, soyez sûr que ses opérations couvriront tout le territoire national. Il doit, outre son travail de réflexion, participer activement au développement du pays comme son sigle l’indique.

Togoforum : On dit que au Togo les partis d’opposition et le RPT se méfient de la société civile. Aviez-vous  le sentiment au GRAD que l’opposition et le pouvoir ne font pas assez pour promouvoir et aider la société civile ?
VKA:  S’il est vrai, comme vous le dites, que les partis politiques de l’opposition et le RPT se méfient de la société civile, c’est peut-être parce que certaines organisations de la société civile portent un autre regard sur leur manière de faire la politique. Il s’agit, vous vous en doutez, d’un regard critique, mais objectif. Tenez, il n’y a de mystère pour personne que les tenants actuels du pouvoir sont du RPT. Il n’est pas question pour eux, comme l’a dit leur Président, de le laisser échapper. Ce qui est tout à fait légitime de leur point de vue. Mais les partis politiques de l’opposition qui les combattent, nous semble-t-il, n’ont pas une stratégie claire de conquête du pouvoir.  Sinon, ils ont eu des occasions où tout le monde sait qu’ils ont gagné des élections dans ce pays mais n’ont pas pu imposer leur victoire. C’est vrai qu’il y a la répression du pouvoir, mais pas à chaque élection. Avec la mobilisation populaire, doublée d’un bon encadrement, ils auraient pu, à notre avis, mettre fin aux hold-ups électoraux. Mais à cause de leurs dissensions internes, ils n’ont jamais su imposer leur victoire. Le GRAD critique ce comportement, car il ne va pas dans le sens de l’aspiration profonde de liberté de nos populations. Aujourd’hui encore, ce que nous constatons sur la scène politique togolaise, c’est une certaine classification des partis politiques après l’Accord politique global et la formation du gouvernement d’union nationale. Nous avons : le RPT, les alliés objectifs du RPT c’est-à-dire la CPP et le PDR qui ont participé, aux côtés du RPT, aux négociations des 22 engagements, les ralliés au pouvoir, c’est-à-dire le CAR et la CDPA qui sont rentrés au gouvernement après l’APG, et les non ralliés au pouvoir qui sont l’UFC et tous les autres partis politiques restés en dehors de l’APG. Evidemment, le GRAD, dans ses analyses, relève ce nouveau phénomène qui n’est pas de nature à régler définitivement la crise togolaise. Nous pensons que lorsqu’on n’est pas prêt pour trouver un véritable compromis qui permette de sortir d’une crise, il faut prendre le temps nécessaire, il faut persévérer. La population togolaise, celle qui aspire profondément à la démocratie et l’avènement de l’Etat de droit est très déçue.

Vous voulez savoir pourquoi le pouvoir ne veut pas promouvoir la société civile ? Le GRAD estime qu’il n’appartient pas au pouvoir de promouvoir la société civile. Celle-ci doit s’organiser par ses propres moyens pour éviter son aliénation ou son inféodation.

Togoforum : Mr Victor Alipui, sur quel plan les deux années de Faure comme président auront été bénéfiques pour les Togolais ?
VKA:  Peut-être sa décision de reprendre le dialogue inter togolais en novembre 2005 sous la pression de l’Union européenne pour l’application des 22 engagements, a sans doute permis à certains partis politiques durement éprouvés par les évènements d’avril 2005 et deux organisations de la société civile de se parler entre eux et de trouver un compromis contenu dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’Accord politique globale (APG). C’est un pas dont il faut, à ne point en douter, se féliciter.

Mais il y a des pièges dans cet accord qui rend son application difficile du point de vue de l’opposition et de certaines organisations de la société civile dont le GRAD.

Pour les partis politiques, nous pensons qu’ils jouissent aujourd’hui d’un meilleur climat de sécurité puisque leurs leaders et leurs partisans peuvent circuler librement et mener leurs activités sans craindre pour leur vie. C’est positif. Sinon, dans les autres domaines, rien de palpable, rien de concret n’apparaît. Vu les circonstances dans lesquelles il est arrivé à la magistrature suprême, il est certain qu’il n’a pas la confiance de la majorité des Togolais. Aussi passe-t-il son temps à concocter des stratégies ou à poser des actes pour se légitimer. Rappeler-vous la fameuse commission chargée de réécrire l’histoire du Togo et de réhabiliter certaines personnalités togolaises, la célébration du 27 avril comme fête de l’indépendance à côté du 13 janvier considérée fête de libération, ses déclarations répétées sur la réconciliation nationale. Mais tout ceci, nous semble-t-il, laisse les Togolais indifférents.

On note, par ailleurs, que les comportements et « les habitudes de la maison » n’ont pas changé. A chaque petite cérémonie ou déplacement la garde d’honneur est déployée, des limousines qui roulent dans la poussière des campagnes ; lors des visites officielles ou de travail de chefs d’Etat étrangers dans le nord du pays, on fait défiler les groupes folkloriques, les ministres et les personnalités de l’Etat sont toujours présents à l’ouverture des séminaires ou autres manifestations comme au beau temps du parti unique. Sur le plan international, grâce au concours des lobbies, on multiplie les déplacements à l’étranger, on voit défiler de nouveaux ambassadeurs pour présenter leurs lettres de créance. Cette recherche effrénée de légitimité ne contribue en rien à effacer les évènements qui l’ont amené au pouvoir. Il doit faire face au peuple togolais pour conquérir cette légitimité en remettant son mandat en cause à l’issue d’un processus qui scellera une véritable réconciliation nationale tel que le propose le GRAD dans son schéma de la constituante et non par des élections législatives anticipées.

Togoforum : Mr Alipui, vous avez été ministre des finances sous feu Eyadema et sur le plan international vous étiez au Fonds Monetaire Internationale (FMI). Il va sans dire que vous êtes très familier des questions financières et d’économie.  La commission de lutte contre la corruption sous feu Gnassingbé a disparu avec son initiateur. Le président Faure est aujourd’hui en guerre contre les mauvais payeurs d’impôt. Pour le moment, les Togolais ne savent pas encore si la chasse est fructueuse.  Quelle est votre réaction ?
VKA:  Nous nous sentons pris d’un certain embarras, d’une sorte de pudeur lorsqu’on nous parle de lutte contre la corruption au point qu’il soit nécessaire de mettre en place une commission pour traquer les corrompus. Ceux qui prétendent lutter contre la corruption parce que faisant désormais partie des critères de bonne gouvernance des institutions de Breton Woods – FMI et Banque mondiale – savent bien où se trouvent les corrompus. Si vous jetez un regard sur le train de vie de nos dirigeants politiques, c’est-à-dire ceux qui sont au pouvoir, à commencer par nos Chefs d’Etat en Afrique en général, et, au Togo en particulier, par rapport à leurs indemnités, celles-ci ne sauraient justifier leur fortune. Nous n’avons pas besoin de démontrer une évidence. C’est le pillage systématique, sous diverses formes, des ressources du pays avec la complicité de certains groupes d’intérêt étrangers. Ici au Togo, il suffirait, avant de prendre des fonctions officielles qu’on exige des responsables de déclarer leurs biens et émoluments pour que des soupçons ne pèsent sur eux. Dans ce genre de lutte, on dénoncera et on accusera toujours quelques menus fretins, quelques petits corrompus, mais les gros passeront par les mailles. C’est de la diversion, et après personne n’en parle plus.

C’est vrai qu’apparemment la DGI fait bien son travail en récupérant l’argent de l’Etat et doit être félicitée pour cela. Cependant, elle utilise, parfois, des méthodes qui choquent. Fermeture des magasins par exemple, et nous devons avouer que moi-même j’ai eu à connaître de telles méthodes lorsque les militaires étaient placés à la tête des régies financières. Mais, comme nous sommes à l’heure de la transparence, il serait intéressant et louable que la DGI dise aux citoyens togolais si l’argent récupéré suite à ces redressements fiscaux est bien rentré dans les coffres du Trésor national pour éviter toute spéculation sur la destination de cet argent. Ce faisant, ceci rendrait plus crédibles ces opérations.

Togoforum : Dites-nous quelles solutions á cours, moyen et long terme peuvent sortir le Togo de cette pauvreté de plus en plus criarde ?
VKA:  Sortir de la pauvreté, vous me demandez quelle politique à mener à moyen et à long terme à mener ? Nous ne pensons pas que dans le cadre d’une interview comme celle-ci nous puissions aborder tous les aspects de ce problème. C’est à la mode maintenant, on entend tout le monde parler de politique de lutte ou de réduction de la pauvreté. Nous ne voudrions pas aborder le problème du développement de l’Afrique ou du Togo dans cette perspective là. Cependant, ce que nous pourrions dire est que dans le moyen terme il faut sauver l’économie togolaise qui est actuellement sinistrée. A cet effet, comme nous l’avons déjà dit, il faut commencer par faire l’état des lieux ou un bilan exhaustif, ensuite procéder à un assainissement général. Il s’agira d’un assainissement des finances publiques avec ou sans le FMI et la Banque mondiale, du secteur privé qui n’arrive pas à utiliser tout son potentiel, du secteur informel, du secteur agricole etc. Bref il s’agira de corriger tous les déséquilibres que relèvera ce bilan afin de nous permettre de donner une nouvelle orientation à notre économie. Cette orientation, pour le long terme, doit viser comme objectif une politique de création de la richesse, le type de société dans laquelle les Togolais veulent vivre. D’ores et déjà, il est clair pour nous que, compte tenu de la misère qui, aujourd’hui, frappe de plein fouet toutes les catégories sociales de notre pays, notre option portera sur une société de bien-être, ou, si vous préférez, un « Welfare State », société dans laquelle la richesse sera créée, d’abord et prioritairement, à partir nos propres moyens. Nous devons nous organiser afin de pouvoir utiliser toutes nos potentialités en ressources humaines et en ressources naturelles à cette fin. Nous pouvons nous doter des ressources financières nécessaires à cette politique. S’il devait y avoir un partenariat, celui-ci doit être basé sur un transfert de technologie et non sur des investissements qui ne profiteront qu’aux étrangers. La richesse créée doit être répartie de façon équitable et tenant compte, en priorité, des secteurs sociaux et l’aménagement de notre cadre de vie, de notre environnement pour le rendre agréable. C’est possible. Nous pouvons nous inspirer des exemples historiques.

Togoforum : Mr Victor Alipui le nouveau premier ministre français, Monsieur Fillon a un gouvernement de 15 ministres pour 64 millions de français. Celui de l’ex-chancelier allemand Gerald Schroeder comptait 16 ministres pour 82  millions d’habitants. Le président Faure et son Premier Ministre ont pour leur part un gouvernement de 34 ministres pour à peine 6 millions de Togolais. Un gouvernement est-il plus efficace  avec un plus grand nombre de ministres ?
VKA:  Certainement que le Chef de l’Etat togolais à des préoccupations bien différentes de celles de Fillon et de Gerald Schröder. Les gens de notre génération savent qu’ici au Togo, nous avons connu des gouvernements de huit (8) à douze (12) ministres. Nous avons, nous-même, appartenu à un gouvernement qui ne comptait que seize (16) ministres. La pléthore de ministres qui caractérise aujourd’hui les gouvernements africains en général, et le gouvernement togolais, en particulier, procède d’une mentalité de sous développement. On ne recherche pas la qualité et l’efficacité, mais la quantité et la médiocrité. Il y a dans ces gouvernements des compléments d’effectif. Voilà ce que nous en pensons.

Togoforum : Après les coups d’Etat, l’Afrique connaît de nouveau un mode d’élection : les plébiscites. L’exemple du Nigéria,du Sénégal et du Mali sont  encore sur toutes les lèvres. Quel bilan faite-vous des démocraties en Afrique ? Y a t-il une volonté d’aller de l’avant du dirigeant africain ?
VKA:  C’est vrai. Après les coups d’état et les régimes de partis uniques, nous vivons une époque des élections transformées en « plébiscites ». Ce phénomène nouveau nous amène à cette réflexion, ou si vous préférez, à cette interrogation : peut-on bâtir un Etat démocratique sans culture démocratique ? L’élite politique africaine doit répondre à cette interrogation. A l’évidence, ceux qui ont la prétention de nous conduire à la démocratie ignorent royalement les principes de la démocratie. Ils doivent d’abord maîtriser ces principes, s’en imprégner, s’en approprier avant de nous mettre sur cette voie. Ici, pour compléter notre réflexion, permettez-moi de faire une citation d’un penseur patriote Italien du nom de Giuseppe Mazzini : 

« Toute véritable révolution constitue un programme. Elle procède d’un nouveau principe organique général et positif. Il importe d’abord et avant tout d’accepter ce principe et ensuite d’en confier la concrétisation à des hommes pénétrés de sa vérité et débarrassés de tout lien et de toute attache avec un principe contraire ».

L’un des principes de la démocratie, c’est la souveraineté populaire qui fonde la légitimité. Cette souveraineté est déléguée par des élections libres et transparentes à certains citoyens pour agir au nom du peuple. Si certains leaders politiques africains qui sont déjà au pouvoir et, au reste, soutenus par des forces obscures qui veulent les voir garder le pouvoir aussi longtemps pour sauvegarder leurs intérêts en transgressant les principes de la démocratie, nous pensons que leurs peuples doivent les combattre. Ils doivent les combattre pour instaurer la véritable démocratie qui répond à leur profonde aspiration, à leur profonde conviction. Sinon, nous serons là en train de voir s’instaurer sous nos yeux des « Républiques de droit divin et héréditaires ». En la matière, le Togo semble avoir donné, encore une fois, l’exemple en Afrique. D’autres le suivent malheureusement. C’est inadmissible. Les dirigeants politiques africains doivent éviter d’assujettir encore leurs peuples, comme au temps des partis uniques, par des élections « plébiscites ». Nos peuples ne le méritent pas.


Victor Komla ALIPUI
Président du GRAD
Lomé le 26 mai 2007

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