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Interview
L’humanité c’est chaque homme plus les autres - Pour ma part, je crois qu’il n’y a rien à réparer, mais tout à comprendre
AgoraPress - le 03 mai 2009 - Interview réalisée par Noèl Tingayama Mawo

«L’humanité c’est chaque homme plus les autres. Pour ma part, je crois qu’il n’y a rien à réparer, mais tout à comprendre. Et commémorer, quand on voit les réticences un peu partout, est déjà une réparation symbolique, croyez-moi ! L’Afrique demande réparation, mais quand commencera-t-elle à commémorer à son tour la mémoire de la déportation à laquelle ses rois ont contribué ? Par contre, il ne faut pas mettre sur le même plan les complices et les décideurs. J’aime beaucoup cette phrase de la romancière américaine Toni Morrison, Prix Nobel 1993 : "L'esclavage a coupé le monde en deux. Il a transformé les Européens, il les a faits des maîtres d'esclaves. Il les a rendus fous". Oui, la folie des Européens n’est pas à mettre au même plan que le petit profit des rois africains, je le dis clairement dans Esclaves ! Il faut rappeler que l'esclavage a été une pratique universelle, qui n'a pas été inventée par les Européens en 1492. La mentalité esclavagiste africaine a rencontré l’esprit mercantile européen, le résultat pour le continent a été un basculement total de ses valeurs. Aujourd’hui encore, vendre pour le profit des enfants à des familles riches qui les exploitent sans vergogne, sans même le minimum de privilèges qu’avait l’esclave de case, cela existe au Bénin, au Nigeria, au Togo. En Mauritanie, au Maghreb, on y trouve des survivances. Pouvez-vous m’affirmer que ceci n’est pas lié à cela ?»

 Kagni Alem

Esclaves de Kangni Alem, éditions Jean Claude Lattès

Roman historique : 1818, Royaume du Danhomé (actuel Bénin). Un homme, le futur Miguel, a hérité de son père la charge de Maître des rituels. Alors qu’il vénère son roi jusqu’à l’aveuglement, il assiste impuissant à la destitution progressive de ce dernier du fait de l’ingérence de en plus marquée des étrangers dans les affaires du Royaume, notamment Francisco Félix de Souza, dit « Chacha », l’esclavagiste portugais agissant depuis son fort, à Gléhué. Avec l’aide du prince Gankpé, conspirateur patenté et prétendant au trône, et de ses amazones, c’est la stabilité du royaume que Chacha cherche à ébranler pour mieux se livrer à l’infâme commerce. Capturé comme esclave et vendu à un marchand anglais (« Miguel, nègre civilisé de nation fon, bien noir, sans barbe, grand et sec, yeux grands, bonnes dents, intelligent et très habile »), alors qu’il est de plus en plus question d’abolition de l’esclavage, Miguel se retrouve à fond de cale dans l’enfer d’un bateau négrier, le « Don Francisco », en route pour la Dominique. Puis ce bateau accoste au Brésil où à Bahia il se lie d’amitié avec le mulâtre Félix Santana, lequel organise l’une des plus importantes rébellions d’esclaves. Converti à l’Islam, Miguel devient Sule et participe au soulèvement des Malès en 1835 à Salvador de Bahia, matée du fait de la trahison de l’esclave Edum qui n’a jamais accepté le mariage en noces mahométanes de Miguel avec Sabina. Vingt-quatre années plus tard, l’ancien Maître des rituels revient dans son pays. La boucle se referme sur une vie de souffrances.

Togoforum.com : Vous venez de publier aux éditions Jean-Claude Lattès, un nouveau roman au titre qui soulève déjà des polémiques au Bénin, Esclaves. Pourquoi J-C Lattès, vous étiez à Gallimard dans la collection « Continent noir » ?
Kagni Alem : « Continents noirs » avait refusé mon manuscrit dans sa forme première, pour des raisons que je ne préfère pas révéler. D’ailleurs, il n’est pas le seul, mais du fait que je n’avais plus le temps de courir les éditeurs, j’ai signé un contrat avec un agent littéraire, Pierre Astier, qui lui, a réussi à « placer », comme on dit, Esclaves chez JC Lattès. Je commence donc une nouvelle aventure éditoriale, mais s’il y a une leçon à tirer de cette relative mésaventure, c’est qu’un auteur n’est pas toujours le mieux placé pour vendre ses propres manuscrits. Le monde de l’édition est tellement mondialisé, tellement bouché que même les auteurs les plus aguerris peuvent se voir lâchés par leurs éditeurs du jour au lendemain. Il faut donc parfois des relais professionnels entre l’auteur et l’éditeur, et qui, mieux que l’agent littéraire, peuvent jouer ce rôle d’interface ! 

Togoforum.com : Pourquoi sur son blog dans la rubrique «Atelier-café », Florent Couao-Zotti annonce-t-il « Esclaves ou le roman subversif » ?
Kagni Alem : Vu du côté béninois, ce roman paraît subversif à cause de la figure du roi Adandozan que je ressuscite par la fiction. Adandozan, est traditionnellement le neuvième des douze rois du Dahomey. Il régna de 1797 à 1818, année où commence mon roman. Mais, son nom, son règne et ses symboles ont été effacés de la tradition historique d'Abomey. On lui reproche d'avoir usurpé le pouvoir à son frère, le futur roi Guézo. En réalité, il a été renversé pour s'être opposé à la traite négrière, une traite exercée par le directeur du fort portugais de Ouidah, Francisco de Souza, négrier et ami de Guézo. Quand j’ai fait des recherches à Abomey en 2006 sur Adandozan, on m’a clairement fait comprendre que je n’étais pas le bienvenu. Vous imaginez donc ce que cela représente pour les lecteurs béninois. Enfin quelqu’un ose affronter le tabou jeté sur le nom de ce roi dont on a chargé la mémoire de crimes qu’il n’a pas forcément commis ! L’écrivain Bruce Chatwin avait consacré un étrange roman à Francisco de Souza, Le Vice-Roi de Ouidah (réédition Grasset, 2003), mais il avait soigneusement omis de parler d’Adandozan, or les destins des deux personnages sont liés.

L’auteur a préféré ne pas se mouiller et a ainsi laissé des espèces de vides que le film de Herzog comblera à peine. Cobra Verde a, en effet, été plus explicite sur la conspiration contre Adandozan, mais sans plus. Et comme aime à le rappeler l’écrivain béninois Camille Amouro, de nos jours, pour certains mouvements panafricanistes, Adandozan représente tout un symbole de modernité difficile à cacher par ses propres détracteurs. Il fut le premier souverain dans le monde entier à abolir, par le refus de vendre, la traite négrière ; ce qui constituait, en 1800, sinon une folie au vu des intérêts en jeu, du moins une vaillance sur laquelle ces mouvements pensent tout aussi innocemment qu’il faut prendre exemple. Adandozan m’a fasciné, mais le personnage n’est pas ductile, il a fallu se battre contre lui, pour mettre à jour ses contradictions qui révèlent une mentalité d’époque, pas facile à comprendre forcément. Il m’a fallu presque trois ans d’études pour cerner le personnage dans sa complexité, opposé à la traite sans être opposé à l’esclavage, la nuance est de taille !

Togoforum.com : Le titre précédemment annoncé était « Le Temps des caravelles ».  Réagissant sur le blog  de Florent Couao-Zotti, vous expliquez que « la licence poétique induite par le mot “caravelles” dans le premier titre générait un anachronisme. Les caravelles renvoient au 16e siècle, or les bateaux utilisés pour la traite étaient plutôt du type brigantin! Esclaves était le titre générique des 2 tomes de départ, je l’ai gardé pour ce livre-ci, on verra plus tard pour la suite, si suite il y a… » : N’y a-t’il pas davantage à expliquer ?
Kagni Alem : J’ai tellement réécrit ce roman que cela me prendrait une journée entière pour tout vous expliquer. D’ailleurs, quand j’insinue qu’il pourrait ne pas y avoir une suite, je veux dire une suite claire comme je l’avais fait avec Cola cola jazz et Canailles et Charlatans. Il se pourrait que j’écrive une fausse suite qui pourrait se lire indépendamment du premier. Il y a une grande partie du roman qui se déroule au 21e siècle, avec le voyage au Brésil de deux jeunes africains, des descendants des personnages d’Esclaves. Je voudrais raconter l’importance que le Brésil peut avoir aujourd’hui dans l’imaginaire africain, spirituellement, puisqu’il est le pays où les esclaves ont survécu dans des conditions extrêmes et ont reconstruit une identité forte qui les met au premier plan des nations recomposées et émergentes. Nos ethnicismes primaires ne racontent pas de grandes histoires de métissage, de grandes recompositions identitaires, nous nous accrochons trop à des fantômes, des bribes de nous-mêmes. La suite d’Esclaves, je la voudrais plus provocatrice encore envers nous-mêmes, nos petites suffisances.

Togoforum.com :
L’Esclave de Félix Couchoro et Esclaves de Kangni Alem : y a-t-il intertextualité ?
Kagni Alem : Les deux romans parlent de l’esclavage, mais pas du même point de vue technique. Je privilégie une époque précise et des destins plus nuancés. La problématique de Couchoro me semble s’inspirer directement du Comte de Monte-Cristo, l’esclave vendu qui revient se venger. J’ai voulu aller plus loin, voilà pourquoi inconsciemment le pluriel distingue mon projet de son singulier trop défini ! Mais la critique saura gloser plus que moi sur cette intertextualité. Un ami, après avoir lu Esclaves, m’a fait cette belle confidence que je vous cite : « Ce qui m'a fait réfléchir, c'est la condamnation au bannissement pour celui qui est arrivé contraint et forcé. Curieuse peine! Bien dans l'esprit de la mentalité de supériorité de l'occidental : "Tu n'as pas voulu venir dans mon eldorado, une fois ici tu n'as pas accepté mes divines lois, alors je te condamne au pire des châtiments, pire que la mort, retourner chez toi!". Le parallèle avec la politique occidentale actuelle d'expulsion des clandestins est évident. Bien sûr, ces clandestins, eux, ont choisi de venir... Est-ce si sûr? N'ont-ils pas été forcés à partir par des conditions de vie inhumaines? Le parallèle va plus loin. On sait que nombre de clandestins rapatriés profitent de leur expérience pour devenir passeurs... Tu vois que ton histoire n'a pas fini de me trotter dans la tête. »

Togoforum.com : Pour écrire un texte pareil avec des repères historiques datés et des personnages historiques connus (nous pensons aux rois Ghézo, Adandozan et à Fransisco Félix de Souza), il a fallu partir à  la recherche d’informations précises : vous voulez bien partager cette aventure à la Alex Haley pour son Roots ?
Kagni Alem : Tout cela m’a pris sept ans ! Des années qui se partagent entre constitution d’une documentation historique en anglais, portugais, français sur l’esclavage au 19e siècle, principalement dans la période dite de la traite clandestine, et voyages au Brésil, enquêtes à Abomey, Porto Seguro (actuel Agbodrafo au Togo). J’ai fouillé les bibliothèques au Brésil, en France, au Bénin, au Togo, à la recherche des traces, des anecdotes liées au temps. La plupart des noms de personnages sont réels, puisés soit dans les documents soit dans la réalité historique. Cependant, je n’étais pas mû par les mêmes intentions qu’Alex Haley, descendant d’esclaves voulant reconstituer sa généalogie. Moi je cherchais à comprendre une époque. A la limite, la seule chose qui m’a fait souvent rire et réfléchir, a été de découvrir que mes propres ancêtres, les Guins (appelés Gégés au Brésil), ont été les pires vendeurs d’esclaves que le Golfe de Guinée ait connus ! Donc sept années d’études et d’écriture. Aller au Brésil, par exemple, s’est imposé à moi quand je me suis rendu compte que je ne pouvais pas littérairement camper l’ambiance « pays » sans y avoir mis pied. C’est comme parler de la navigation maritime sans jamais avoir connu le mal de mer, traversé l’Atlantique sur un bateau. J’ai fait tout cela, pour retrouver physiquement les sensations que je voulais décrire dans mon roman. J’ai même cherché, en vain, à faire le trajet maritime Rio de Janeiro-Ouidah, juste pour ma propre gouverne. Au Brésil, j’ai fait le trajet de mon personnage principal, l’esclave Sule Djibril, j’ai visité les milieux afro de Rio, Recife et Salvador de Bahia. Partout j’ai été reçu comme un prince, parce que je venais d’Afrique. Pour les afro-brésiliens, je représentais un frère de la longue lignée que l’esclavage a interrompu mais recréé en même temps. Quand je compare cet accueil à celui reçu à Abomey, cela m’intrigue. A Recife, on m’a parlé de la mère du roi Guézo qu’Adandozan aurait vendu pour freiner les velléités esclavagistes de son neveu. A Abomey, on m’a presque fermé les portes au nez. Et à Agbodrafo on m’a raconté des salades, tentant inutilement de minimiser le rôle des royautés de la vallée du Mono dans la traite clandestine. Un temps, je me suis demandé : pourquoi les hommes d’aujourd’hui sont si attachés à cacher les blessures du passé ? Et là j’ai compris, les rancunes de l’esclavage sont du même ordre que les accusations de collaboration du temps de la colonisation, à la différence que l’esclavage a été dix mille fois plus mortifère.

Togoforum.com : Si enquête il y a eu, avez-vous trouvé pourquoi la zone de prédilection de l’esclavage était l’Afrique de l’ouest ?
Kagni Alem : En tout cas, pour ce qui concerne la période de la traite clandestine, on connaît la raison, la difficulté pour les patrouilleurs anglais de naviguer dans le Golfe de Guinée, trop de barres dans l’océan, ces vagues traitresses et inopinées qui peuvent couler un navire en si peu de temps. L’Afrique de l’Ouest n’a pas été la seule zone de prédilection pour les chasseurs d’esclaves, détrompez-vous ! Selon qu’elle fut intra-africaine, arabe ou transatlantique, la traite négrière a créé des zones de ponction selon des logiques complexes. C‘est pour cela que mettre sur le même plan les trois traites négrières -intra-africaine, orientale et coloniale européenne, c’est confondre leurs durées et leurs conséquences. Mon roman évite de tomber dans le piège de la globalisation en définissant clairement son époque, celle où la traite était déjà interdite mais continuait à être pratiquée.

Togoforum.com : On se rappelle que les écrivains africains des années 50 avaient revisité l’époque de Chaka Zoulou, de Samory Touré, de Soundiata  Kéita, etc. …, avec l’intention d’offrir à voir un autre visage de cette Afrique des ténèbres. En choisissant de parler de l’esclavage, vous avez une intention identique ou d’autres mobiles ont guidé l’écriture de ce texte.
Kagni Alem : La traite négrière est une autre période obscure de l’histoire africaine. Je ne peux donc la rendre plus lumineuse qu’elle ne fut en réalité. Il y a néanmoins deux points qui m’ont semblé essentiels à relever tout au long de l’écriture, à savoir, primo, que les esclaves n’ont pas subi la servitude sans réagir, les révoltes nombreuses à Salvador de Bahia et les déportations forcées des mutins vers l’Afrique contredisent ce point de vue ; secundo, tous les rois africains n’ont pas regardé les négriers saigner leurs peuples sans réagir. L’Abolition, dit-on, a été pensée par les philosophes et philanthropes blancs seuls, faux, le rejet de la traite par les esclaves de Bahia ou la geste solitaire d’Adandozan contre Francisco Félix de Souza font partie intégrante de l’histoire de la pensée abolitionniste.

Togoforum.com : Pourquoi revisiter le passé esclavagiste ? Le présent des dictatures et des démocraties en trompe-l’œil, des guerres civiles qui naissent aux lendemains d’élections contestées, ou qui naissent selon les humeurs des chefs de guerre (on a eu l’Angola, la Sierra Léone, le Liberia, la Somalie, la RDC, le génocide rwandais, le Soudan, l’Ouganda…) et des rébellions de tout acabit, n’offre-t-il plus de matériau pour la littérature ?
Kagni Alem : L’écrivain est seul maître pour déterminer son matériau, ce n’est ni la mode qui l’inspire, ni l’actualité immédiate. L’écrivain n’est pas journaliste, c’est pour cela que son œuvre ne s’inscrit pas dans la quotidienneté. Et puis, regardez autour de vous, derrière chaque conflit tribal en Afrique ressurgit la question de l’esclavage, donc ne faisons pas semblant de dire que c’est un sujet dépassé. C’est un sujet tabou, tout au plus, mais tout silence porte au verso un cri capable de secouer les fondations du monde.

Togoforum.com :
Avec Esclaves, pensez-vous remplir une page de vérité ou vous faites tout court une œuvre de fiction ?
Kagni Alem : J’ai tenté de comprendre les actes des hommes d’une époque en utilisant les pouvoirs de la fiction. Esclaves est bel et bien un roman, je le dis en exergue, mais un roman basé sur des faits historiquement authentifiés. Ce n’est pas un exercice facile à faire que de comprendre le 19 e siècle africain, même s’il ne semble pas si éloigné que cela de nous. Pour moi, c’est aussi passionnant que de comprendre le 16e siècle et l’installation des Portugais sur nos côtes. La littérature africaine qui a désormais ses voiles déployées comme celles des caravelles d’exploration n’a pas fini de remonter la courbe du temps.

Togoforum.com : Le projet de loi de la députée de la Guyane Christiane Taubira-Delanon voté en mai 2001, portait essentiellement sur  la reconnaissance par la république française que la traite transatlantique a été « un crime contre l’humanité » (Art. : 1er) : où se situe finalement la responsabilité des rois et esclavagistes africains pour leur collaboration dans cet ignoble commerce ?
Kagni Alem : L’humanité c’est chaque homme plus les autres. Pour ma part, je crois qu’il n’y a rien à réparer, mais tout à comprendre. Et commémorer, quand on voit les réticences un peu partout, est déjà une réparation symbolique, croyez-moi ! L’Afrique demande réparation, mais quand commencera-t-elle à commémorer à son tour la mémoire de la déportation à laquelle ses rois ont contribué ? Par contre, il ne faut pas mettre sur le même plan les complices et les décideurs. J’aime beaucoup cette phrase de la romancière américaine Toni Morrison, Prix Nobel 1993 : "L'esclavage a coupé le monde en deux. Il a transformé les Européens, il les a faits des maîtres d'esclaves. Il les a rendus fous". Oui, la folie des Européens n’est pas à mettre au même plan que le petit profit des rois africains, je le dis clairement dans Esclaves ! Il faut rappeler que l'esclavage a été une pratique universelle, qui n'a pas été inventée par les Européens en 1492. La mentalité esclavagiste africaine a rencontré l’esprit mercantile européen, le résultat pour le continent a été un basculement total de ses valeurs. Aujourd’hui encore, vendre pour le profit des enfants à des familles riches qui les exploitent sans vergogne, sans même le minimum de privilèges qu’avait l’esclave de case, cela existe au Bénin, au Nigeria, au Togo. En Mauritanie, au Maghreb, on y trouve des survivances. Pouvez-vous m’affirmer que ceci n’est pas lié à cela ?

Togoforum.com : Le débat semble s’être tassé depuis sur la réparation par l’Europe des conséquences de la traite négrière. Estimez-vous que le retard de l’Afrique soit dû à la déportation, il y a quelques siècles, des millions de bras valides vers l’Europe et les Amériques ou que ce retard soit le corollaire de la gestion calamiteuse que les dirigeants africains font de leur pays depuis les différentes indépendances ?
Kagni Alem : L’Afrique a été saignée de ses éléments valides, c’est une vérité, mais aujourd’hui elle ne manque pas de ressources humaines, c’est un procès qu’il faut relativiser. Notre problème c’est que peu de nos élites politiques actuelles possèdent une conscience claire du sentiment national.

Togoforum.com : On a tiré à bout portant sur Sarkozy le président français après son discours sur le rôle positif de la colonisation à Dakar ; est-il possible aujourd’hui d’imaginer une Afrique  sans Arabes ni occidentaux, avec les écoles, les universités ?
Que le fait colonial (religieux et politique) ait transformé l’Afrique, personne n’a attendu Sarkozy pour le savoir. Mais de là à dédouaner les massacres coloniaux en invoquant une positivité de la cruauté raciale, c’est être plus borné qu’un chameau qui tente de passer à travers le chas d’une aiguille. En son temps, avec des confrères écrivains, on a eu à répondre à ces pitreries de politicien bavard, je ne voudrais pas revenir là-dessus.

Togoforum.com : Vous êtes depuis plus d’un an maintenant le représentant personnel du chef de l’Etat au Conseil Permanent de la Francophonie : pouvez-vous concilier le métier d’écrivain, de professeur d’université et cette mission lourde d’implications ?
Kagni Alem : Tout dépend des implications, justement. Pour moi, la Francophonie est en lien direct avec l’Université et la défense de la littérature francophone. Il était donc facile pour moi de faire le lien et d’accepter la proposition du chef de l’Etat togolais. J’ai découvert que la Francophonie était un outil fiable que nous pouvons utiliser dans notre marche vers le développement culturel et éducatif de nos peuples, contrairement à l’image éculée d’une institution impérialiste qu’on lui prête souvent. La Francophonie est politique et culturelle, et je sais l’importance du politique et du culturel dans le poids des nations qui comptent dans le monde. C’est une conviction, sans cela, croyez-moi, je perdrais mon temps à courir les aéroports et passer des nuits blanches sur les dossiers susceptibles d’apporter un plus au Togolais dans le concert francophone.

Togoforum.com : Il y a peu, votre discours n’était pas en faveur du régime en place. En acceptant cette nomination, vous avez la conviction que le Togo a pris un virage avéré vers une démocratie libre et pluraliste ? Vos anciens camarades n’ont-ils pas pensé à un retournement de veste ?  A une trahison ?
Kagni Alem : J’ai combattu le père, je travaille avec le fils qui est de la même génération que moi, la trahison viendrait de là. Un politologue togolais au patronyme pompeusement guerrier a même écrit noir sur blanc sur Togoforum.com que j’ai accepté cette mission parce que j’étais un « grand » écrivain (les guillemets sont de lui) terriblement affamé. Heureusement que je n’ai pas eu la faiblesse de demander à ce compatriote de « génie » (les guillemets sont de moi)  d’écrire mes livres à ma place et de me donner à manger quand j’étais dans ma fameuse période de précarité, il m’assignerait en justice aujourd’hui pour plagiat et dettes impayées ! Nous en sommes là entre Togolais, petits et mesquins dans nos analyses, en dépit (ou à cause, va savoir) de nos diplômes universitaires ! Pourquoi chercher à se disculper, même si je pense que le patriotisme et les intérêts politiciens ne vont pas de pair ! ? Je suis convaincu comme les membres de la CDPA, parti qui a rejoint le gouvernement d’ouverture de Faure, que le Togo évolue vers autre chose que ce que nous avons connu. C’est une question de style et de génération. La présence de l’opposition dans les hautes instances de l’Etat (ce qui n’était pas donné il y a peu) est un gage certain pour aller vers une compétition politique sereine et sans violence. Il faut absolument sortir la politique de la rue, et l’imposer dans les institutions de l’Etat, dans les corporations, les syndicats, etc.…, si on accepte l’idée qu’il existe un Etat à renforcer. Ce n’est pas parce que l’on travaille sur un plan étatique avec l’adversaire politique d’hier que l’on doit du coup être taxé de criminel. L’histoire de la lutte politique au Togo impose à nous tous la reconnaissance des souffrances que nos erreurs de stratégie ont infligées au peuple. Le reste, c’est de la mauvaise foi. Et Dieu sait que la mauvaise foi, c’est la chose la mieux partagée dans le landernau politique togolais. Depuis 1958, depuis 1963, depuis le sacrifice infect du pauvre Joseph Koffigoh, premier ministre issu de la Conférence nationale. Il est temps de grandir politiquement au Togo et de sortir des ornières du passé, des nostalgies brumeuses qui font le discours d’une certaine opposition surfant sur l’ignorance du peuple des enjeux réels de son développement et de sa place dans le monde ! C’est ce discours-là qui serait trahison ? Mais alors j’assume cette trahison-là, vis-à-vis des donneurs de leçon adeptes de la pensée unique !

Togoforum.com :
Avez-vous déjà commencé la rédaction du second tome d’Esclaves ? Des projets immédiats ?
Un éditeur camerounais, Joseph Fumtin (Les éditions Ifrikiya) publiera en juin un livre tiré de mes carnets de voyages, et intitulé Dans les mêlées : les arènes physiques et littéraires. Au même moment, mon fidèle éditeur de théâtre, Ndzé, sort le premier volume de mes pièces de théâtre composé de deux pièces rééditées, La saga des rois et Nuit de Cristal, et d’un inédit, Apprentissage de la mémoire. La suite d’Esclaves existe déjà, mais j’ai décidé de prendre du recul et de la réécrire entièrement. J’ai en chantier un grand roman sur la colonisation allemande du Togo, mais dans l’immédiat, je suis en train de finir un roman sur la peine de mort. Par superstition, je préfère ne pas trop dévoiler le sujet de ce roman provisoirement intitulé La décapitation.

Togoforum.com :
Nous vous remercions.
 
 
 
 
 
 
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