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L’humanité c’est chaque homme plus les
autres - Pour ma part, je crois qu’il n’y a rien à réparer, mais tout à
comprendre |
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AgoraPress - le 03 mai 2009 - Interview réalisée par Noèl Tingayama Mawo |
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«L’humanité
c’est chaque homme plus les autres. Pour ma part, je crois
qu’il n’y a rien à réparer, mais tout à comprendre. Et
commémorer, quand on voit les réticences un peu partout, est
déjà une réparation symbolique, croyez-moi ! L’Afrique demande
réparation, mais quand commencera-t-elle à commémorer à son
tour la mémoire de la déportation à laquelle ses rois ont
contribué ? Par contre, il ne faut pas mettre sur le même plan
les complices et les décideurs. J’aime beaucoup cette phrase
de la romancière américaine Toni Morrison, Prix Nobel 1993 : "L'esclavage
a coupé le monde en deux. Il a transformé les Européens, il
les a faits des maîtres d'esclaves. Il les a rendus fous". Oui,
la folie des Européens n’est pas à mettre au même plan que le
petit profit des rois africains, je le dis clairement dans
Esclaves ! Il faut rappeler que l'esclavage a été une pratique
universelle, qui n'a pas été inventée par les Européens en
1492. La mentalité esclavagiste africaine a rencontré l’esprit
mercantile européen, le résultat pour le continent a été un
basculement total de ses valeurs. Aujourd’hui encore, vendre
pour le profit des enfants à des familles riches qui les
exploitent sans vergogne, sans même le minimum de privilèges
qu’avait l’esclave de case, cela existe au Bénin, au Nigeria,
au Togo. En Mauritanie, au Maghreb, on y trouve des
survivances. Pouvez-vous m’affirmer que ceci n’est pas lié à
cela ?» |
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Kagni Alem |
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Esclaves de Kangni Alem, éditions Jean Claude Lattès |
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Roman historique :
1818, Royaume du Danhomé (actuel Bénin). Un homme, le
futur Miguel, a hérité de son père la charge de Maître des
rituels. Alors qu’il vénère son roi jusqu’à l’aveuglement,
il assiste impuissant à la destitution progressive de ce
dernier du fait de l’ingérence de en plus marquée des
étrangers dans les affaires du Royaume, notamment
Francisco Félix de Souza, dit « Chacha », l’esclavagiste
portugais agissant depuis son fort, à Gléhué. Avec l’aide
du prince Gankpé, conspirateur patenté et prétendant au
trône, et de ses amazones, c’est la stabilité du royaume
que Chacha cherche à ébranler pour mieux se livrer à
l’infâme commerce. Capturé comme esclave et vendu à un
marchand anglais (« Miguel, nègre civilisé de nation fon,
bien noir, sans barbe, grand et sec, yeux grands, bonnes
dents, intelligent et très habile »), alors qu’il est de
plus en plus question d’abolition de l’esclavage, Miguel
se retrouve à fond de cale dans l’enfer d’un bateau
négrier, le « Don Francisco », en route pour la Dominique.
Puis ce bateau accoste au Brésil où à Bahia il se lie
d’amitié avec le mulâtre Félix Santana, lequel organise
l’une des plus importantes rébellions d’esclaves. Converti
à l’Islam, Miguel devient Sule et participe au soulèvement
des Malès en 1835 à Salvador de Bahia, matée du fait de la
trahison de l’esclave Edum qui n’a jamais accepté le
mariage en noces mahométanes de Miguel avec Sabina.
Vingt-quatre années plus tard, l’ancien Maître des rituels
revient dans son pays. La boucle se referme sur une vie de
souffrances. |
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Togoforum.com : Vous venez de publier aux éditions Jean-Claude Lattès, un
nouveau roman au titre qui soulève déjà des polémiques au
Bénin, Esclaves. Pourquoi J-C Lattès, vous étiez
à Gallimard dans la collection « Continent noir » ?
Kagni Alem : « Continents noirs » avait refusé mon manuscrit dans sa forme
première, pour des raisons que je ne préfère pas révéler.
D’ailleurs, il n’est pas le seul, mais du fait que je n’avais
plus le temps de courir les éditeurs, j’ai signé un contrat
avec un agent littéraire, Pierre Astier, qui lui, a réussi à
« placer », comme on dit, Esclaves chez JC Lattès. Je
commence donc une nouvelle aventure éditoriale, mais s’il y a
une leçon à tirer de cette relative mésaventure, c’est qu’un
auteur n’est pas toujours le mieux placé pour vendre ses
propres manuscrits. Le monde de l’édition est tellement
mondialisé, tellement bouché que même les auteurs les plus
aguerris peuvent se voir lâchés par leurs éditeurs du jour au
lendemain. Il faut donc parfois des relais professionnels
entre l’auteur et l’éditeur, et qui, mieux que l’agent
littéraire, peuvent jouer ce rôle d’interface !
Togoforum.com : Pourquoi sur son
blog dans la rubrique «Atelier-café », Florent Couao-Zotti annonce-t-il
« Esclaves ou le roman subversif » ?
Kagni Alem :
Vu du côté béninois, ce roman paraît subversif à cause de la
figure du roi Adandozan que je ressuscite par la fiction.
Adandozan, est traditionnellement le neuvième des douze rois
du Dahomey. Il régna de 1797 à 1818, année où commence mon
roman. Mais, son nom, son règne et ses symboles ont été
effacés de la tradition historique d'Abomey. On lui reproche
d'avoir usurpé le pouvoir à son frère, le futur roi Guézo. En
réalité, il a été renversé pour s'être opposé à la traite
négrière, une traite exercée par le directeur du fort
portugais de Ouidah, Francisco de Souza, négrier et ami de
Guézo. Quand j’ai fait des recherches à Abomey en 2006 sur
Adandozan, on m’a clairement fait comprendre que je n’étais
pas le bienvenu. Vous imaginez donc ce que cela représente
pour les lecteurs béninois. Enfin quelqu’un ose affronter le
tabou jeté sur le nom de ce roi dont on a chargé la mémoire de
crimes qu’il n’a pas forcément commis ! L’écrivain Bruce
Chatwin avait consacré un étrange roman à Francisco de Souza,
Le Vice-Roi de Ouidah (réédition Grasset, 2003), mais
il avait soigneusement omis de parler d’Adandozan, or les
destins des deux personnages sont liés.
L’auteur a préféré ne pas se mouiller et a ainsi laissé des espèces de vides que
le film de Herzog comblera à peine. Cobra Verde a, en effet, été plus explicite sur la conspiration contre
Adandozan, mais sans plus. Et comme aime à le rappeler
l’écrivain béninois Camille Amouro, de nos jours, pour
certains mouvements panafricanistes, Adandozan représente tout
un symbole de modernité difficile à cacher par ses propres
détracteurs. Il fut le premier souverain dans le monde entier
à abolir, par le refus de vendre, la traite négrière ; ce qui
constituait, en 1800, sinon une folie au vu des intérêts en
jeu, du moins une vaillance sur laquelle ces mouvements
pensent tout aussi innocemment qu’il faut prendre exemple.
Adandozan m’a fasciné, mais le personnage n’est pas ductile,
il a fallu se battre contre lui, pour mettre à jour ses
contradictions qui révèlent une mentalité d’époque, pas facile
à comprendre forcément. Il m’a fallu presque trois ans
d’études pour cerner le personnage dans sa complexité, opposé
à la traite sans être opposé à l’esclavage, la nuance est de
taille !
Togoforum.com :
Le titre précédemment annoncé était « Le Temps des
caravelles ». Réagissant sur le
blog de Florent Couao-Zotti, vous expliquez que « la
licence poétique induite par le mot “caravelles” dans le
premier titre générait un anachronisme. Les caravelles
renvoient au 16e siècle, or les bateaux utilisés pour la
traite étaient plutôt du type brigantin! Esclaves
était le titre générique des 2 tomes de départ, je l’ai gardé
pour ce livre-ci, on verra plus tard pour la suite, si suite
il y a… » : N’y a-t’il pas davantage à expliquer ?
Kagni Alem :
J’ai tellement réécrit ce roman que cela me prendrait une
journée entière pour tout vous expliquer. D’ailleurs, quand
j’insinue qu’il pourrait ne pas y avoir une suite, je veux
dire une suite claire comme je l’avais fait avec Cola cola
jazz et Canailles et Charlatans. Il se pourrait que
j’écrive une fausse suite qui pourrait se lire indépendamment
du premier. Il y a une grande partie du roman qui se déroule
au 21e siècle, avec le voyage au Brésil de deux
jeunes africains, des descendants des personnages d’Esclaves.
Je voudrais raconter l’importance que le Brésil peut avoir
aujourd’hui dans l’imaginaire africain, spirituellement,
puisqu’il est le pays où les esclaves ont survécu dans des
conditions extrêmes et ont reconstruit une identité forte qui
les met au premier plan des nations recomposées et émergentes.
Nos ethnicismes primaires ne racontent pas de grandes
histoires de métissage, de grandes recompositions
identitaires, nous nous accrochons trop à des fantômes, des
bribes de nous-mêmes. La suite d’Esclaves, je la
voudrais plus provocatrice encore envers nous-mêmes, nos
petites suffisances.
Togoforum.com :
L’Esclave
de Félix Couchoro et Esclaves de Kangni Alem : y a-t-il
intertextualité ?
Kagni Alem : Les deux romans parlent de l’esclavage, mais pas du même point
de vue technique. Je privilégie une époque précise et des
destins plus nuancés. La problématique de Couchoro me semble
s’inspirer directement du Comte de Monte-Cristo,
l’esclave vendu qui revient se venger. J’ai voulu aller plus
loin, voilà pourquoi inconsciemment le pluriel distingue mon
projet de son singulier trop défini ! Mais la critique saura
gloser plus que moi sur cette intertextualité. Un ami, après
avoir lu Esclaves, m’a fait cette belle confidence que
je vous cite : « Ce qui m'a fait réfléchir, c'est la
condamnation au bannissement pour celui qui est arrivé
contraint et forcé. Curieuse peine! Bien dans l'esprit de la
mentalité de supériorité de l'occidental : "Tu n'as pas voulu
venir dans mon eldorado, une fois ici tu n'as pas accepté mes
divines lois, alors je te condamne au pire des châtiments,
pire que la mort, retourner chez toi!". Le parallèle avec la
politique occidentale actuelle d'expulsion des clandestins est
évident. Bien sûr, ces clandestins, eux, ont choisi de
venir... Est-ce si sûr? N'ont-ils pas été forcés à partir par
des conditions de vie inhumaines? Le parallèle va plus loin.
On sait que nombre de clandestins rapatriés profitent de leur
expérience pour devenir passeurs... Tu vois que ton histoire
n'a pas fini de me trotter dans la tête. »
Togoforum.com : Pour écrire un texte pareil avec des repères historiques datés
et des personnages historiques connus (nous pensons aux rois
Ghézo, Adandozan et à Fransisco Félix de Souza), il a fallu
partir à la recherche d’informations précises : vous voulez
bien partager cette aventure à la Alex Haley pour son
Roots ?
Kagni Alem : Tout cela m’a pris sept ans ! Des années qui se partagent entre
constitution d’une documentation historique en anglais,
portugais, français sur l’esclavage au 19e siècle,
principalement dans la période dite de la traite clandestine,
et voyages au Brésil, enquêtes à Abomey, Porto Seguro (actuel
Agbodrafo au Togo). J’ai fouillé les bibliothèques au Brésil,
en France, au Bénin, au Togo, à la recherche des traces, des
anecdotes liées au temps. La plupart des noms de personnages
sont réels, puisés soit dans les documents soit dans la
réalité historique. Cependant, je n’étais pas mû par les mêmes
intentions qu’Alex Haley, descendant d’esclaves voulant
reconstituer sa généalogie. Moi je cherchais à comprendre une
époque. A la limite, la seule chose qui m’a fait souvent rire
et réfléchir, a été de découvrir que mes propres ancêtres, les
Guins (appelés Gégés au Brésil), ont été les pires vendeurs
d’esclaves que le Golfe de Guinée ait connus ! Donc sept
années d’études et d’écriture. Aller au Brésil, par exemple,
s’est imposé à moi quand je me suis rendu compte que je ne
pouvais pas littérairement camper l’ambiance « pays » sans y
avoir mis pied. C’est comme parler de la navigation maritime
sans jamais avoir connu le mal de mer, traversé l’Atlantique
sur un bateau. J’ai fait tout cela, pour retrouver
physiquement les sensations que je voulais décrire dans mon
roman. J’ai même cherché, en vain, à faire le trajet maritime
Rio de Janeiro-Ouidah, juste pour ma propre gouverne. Au
Brésil, j’ai fait le trajet de mon personnage principal,
l’esclave Sule Djibril, j’ai visité les milieux afro de Rio,
Recife et Salvador de Bahia. Partout j’ai été reçu comme un
prince, parce que je venais d’Afrique. Pour les
afro-brésiliens, je représentais un frère de la longue lignée
que l’esclavage a interrompu mais recréé en même temps. Quand
je compare cet accueil à celui reçu à Abomey, cela m’intrigue.
A Recife, on m’a parlé de la mère du roi Guézo qu’Adandozan
aurait vendu pour freiner les velléités esclavagistes de son
neveu. A Abomey, on m’a presque fermé les portes au nez. Et à
Agbodrafo on m’a raconté des salades, tentant inutilement de
minimiser le rôle des royautés de la vallée du Mono dans la
traite clandestine. Un temps, je me suis demandé : pourquoi
les hommes d’aujourd’hui sont si attachés à cacher les
blessures du passé ? Et là j’ai compris, les rancunes de
l’esclavage sont du même ordre que les accusations de
collaboration du temps de la colonisation, à la différence que
l’esclavage a été dix mille fois plus mortifère.
Togoforum.com : Si enquête il y a eu, avez-vous trouvé pourquoi la zone de
prédilection de l’esclavage était l’Afrique de l’ouest ?
Kagni Alem :
En tout cas, pour ce qui concerne la période de la traite
clandestine, on connaît la raison, la difficulté pour les
patrouilleurs anglais de naviguer dans le Golfe de Guinée,
trop de barres dans l’océan, ces vagues traitresses et
inopinées qui peuvent couler un navire en si peu de temps.
L’Afrique de l’Ouest n’a pas été la seule zone de prédilection
pour les chasseurs d’esclaves, détrompez-vous ! Selon qu’elle
fut intra-africaine, arabe ou transatlantique, la traite
négrière a créé des zones de ponction selon des logiques
complexes. C‘est pour cela que mettre sur le même plan les
trois traites négrières -intra-africaine, orientale et
coloniale européenne, c’est confondre leurs durées et leurs
conséquences. Mon roman évite de tomber dans le piège de la
globalisation en définissant clairement son époque, celle où
la traite était déjà interdite mais continuait à être
pratiquée.
Togoforum.com : On se rappelle que les écrivains africains des années 50
avaient revisité l’époque de Chaka Zoulou, de Samory Touré, de
Soundiata Kéita, etc. …, avec l’intention d’offrir à voir un
autre visage de cette Afrique des ténèbres. En choisissant de
parler de l’esclavage, vous avez une intention identique ou
d’autres mobiles ont guidé l’écriture de ce texte.
Kagni Alem :
La traite négrière est une autre période obscure de l’histoire
africaine. Je ne peux donc la rendre plus lumineuse qu’elle ne
fut en réalité. Il y a néanmoins deux points qui m’ont semblé
essentiels à relever tout au long de l’écriture, à savoir,
primo, que les esclaves n’ont pas subi la servitude sans
réagir, les révoltes nombreuses à Salvador de Bahia et les
déportations forcées des mutins vers l’Afrique contredisent ce
point de vue ; secundo, tous les rois africains n’ont pas
regardé les négriers saigner leurs peuples sans réagir.
L’Abolition, dit-on, a été pensée par les philosophes et
philanthropes blancs seuls, faux, le rejet de la traite par
les esclaves de Bahia ou la geste solitaire d’Adandozan contre
Francisco Félix de Souza font partie intégrante de l’histoire
de la pensée abolitionniste.
Togoforum.com : Pourquoi revisiter le passé esclavagiste ? Le présent des
dictatures et des démocraties en trompe-l’œil, des guerres
civiles qui naissent aux lendemains d’élections contestées, ou
qui naissent selon les humeurs des chefs de guerre (on a eu
l’Angola, la Sierra Léone, le Liberia, la Somalie, la RDC, le
génocide rwandais, le Soudan, l’Ouganda…) et des rébellions de
tout acabit, n’offre-t-il plus de matériau pour la
littérature ?
Kagni Alem :
L’écrivain est seul maître pour déterminer son matériau, ce
n’est ni la mode qui l’inspire, ni l’actualité immédiate.
L’écrivain n’est pas journaliste, c’est pour cela que son
œuvre ne s’inscrit pas dans la quotidienneté. Et puis,
regardez autour de vous, derrière chaque conflit tribal en
Afrique ressurgit la question de l’esclavage, donc ne faisons
pas semblant de dire que c’est un sujet dépassé. C’est un
sujet tabou, tout au plus, mais tout silence porte au verso un
cri capable de secouer les fondations du monde.
Togoforum.com :
Avec Esclaves, pensez-vous remplir une page de vérité ou
vous faites tout court une œuvre de fiction ?
Kagni Alem :
J’ai tenté de comprendre les actes des hommes d’une époque en
utilisant les pouvoirs de la fiction. Esclaves est bel
et bien un roman, je le dis en exergue, mais un roman basé sur
des faits historiquement authentifiés. Ce n’est pas un
exercice facile à faire que de comprendre le 19 e siècle
africain, même s’il ne semble pas si éloigné que cela de nous.
Pour moi, c’est aussi passionnant que de comprendre le 16e
siècle et l’installation des Portugais sur nos côtes. La
littérature africaine qui a désormais ses voiles déployées
comme celles des caravelles d’exploration n’a pas fini de
remonter la courbe du temps.
Togoforum.com : Le projet de loi de la députée de la Guyane Christiane Taubira-Delanon
voté en mai 2001, portait essentiellement sur la
reconnaissance par la république française que la traite
transatlantique a été « un crime contre l’humanité » (Art. : 1er) :
où se situe finalement la responsabilité des rois et
esclavagistes africains pour leur collaboration dans cet
ignoble commerce ?
Kagni Alem :
L’humanité c’est chaque homme plus les autres. Pour ma part,
je crois qu’il n’y a rien à réparer, mais tout à comprendre.
Et commémorer, quand on voit les réticences un peu partout,
est déjà une réparation symbolique, croyez-moi ! L’Afrique
demande réparation, mais quand commencera-t-elle à commémorer
à son tour la mémoire de la déportation à laquelle ses rois
ont contribué ? Par contre, il ne faut pas mettre sur le même
plan les complices et les décideurs. J’aime beaucoup cette
phrase de la romancière américaine Toni Morrison, Prix Nobel
1993 : "L'esclavage a coupé le monde en deux. Il a transformé
les Européens, il les a faits des maîtres d'esclaves. Il les a
rendus fous". Oui, la folie des Européens n’est pas à mettre
au même plan que le petit profit des rois africains, je le dis
clairement dans Esclaves ! Il faut rappeler que
l'esclavage a été une pratique universelle, qui n'a pas été
inventée par les Européens en 1492. La mentalité esclavagiste
africaine a rencontré l’esprit mercantile européen, le
résultat pour le continent a été un basculement total de ses
valeurs. Aujourd’hui encore, vendre pour le profit des enfants
à des familles riches qui les exploitent sans vergogne, sans
même le minimum de privilèges qu’avait l’esclave de case, cela
existe au Bénin, au Nigeria, au Togo. En Mauritanie, au
Maghreb, on y trouve des survivances. Pouvez-vous m’affirmer
que ceci n’est pas lié à cela ?
Togoforum.com : Le débat semble s’être tassé depuis sur la réparation par
l’Europe des conséquences de la traite négrière. Estimez-vous
que le retard de l’Afrique soit dû à la déportation, il y a
quelques siècles, des millions de bras valides vers l’Europe
et les Amériques ou que ce retard soit le corollaire de la
gestion calamiteuse que les dirigeants africains font de leur
pays depuis les différentes indépendances ?
Kagni Alem :
L’Afrique a été saignée de ses éléments valides, c’est une
vérité, mais aujourd’hui elle ne manque pas de ressources
humaines, c’est un procès qu’il faut relativiser. Notre
problème c’est que peu de nos élites politiques actuelles
possèdent une conscience claire du sentiment national.
Togoforum.com : On a tiré à bout portant sur Sarkozy le président français
après son discours sur le rôle positif de la colonisation à
Dakar ; est-il possible aujourd’hui d’imaginer une Afrique
sans Arabes ni occidentaux, avec les écoles, les universités ?
Que le fait colonial (religieux et politique) ait transformé
l’Afrique, personne n’a attendu Sarkozy pour le savoir. Mais
de là à dédouaner les massacres coloniaux en invoquant une
positivité de la cruauté raciale, c’est être plus borné qu’un
chameau qui tente de passer à travers le chas d’une aiguille.
En son temps, avec des confrères écrivains, on a eu à répondre
à ces pitreries de politicien bavard, je ne voudrais pas
revenir là-dessus.
Togoforum.com : Vous êtes depuis plus d’un an maintenant le représentant
personnel du chef de l’Etat au Conseil Permanent de la
Francophonie : pouvez-vous concilier le métier d’écrivain, de
professeur d’université et cette mission lourde
d’implications ?
Kagni Alem :
Tout dépend des implications, justement. Pour moi, la
Francophonie est en lien direct avec l’Université et la
défense de la littérature francophone. Il était donc facile
pour moi de faire le lien et d’accepter la proposition du chef
de l’Etat togolais. J’ai découvert que la Francophonie était
un outil fiable que nous pouvons utiliser dans notre marche
vers le développement culturel et éducatif de nos peuples,
contrairement à l’image éculée d’une institution impérialiste
qu’on lui prête souvent. La Francophonie est politique et
culturelle, et je sais l’importance du politique et du
culturel dans le poids des nations qui comptent dans le monde.
C’est une conviction, sans cela, croyez-moi, je perdrais mon
temps à courir les aéroports et passer des nuits blanches sur
les dossiers susceptibles d’apporter un plus au Togolais dans
le concert francophone.
Togoforum.com : Il y a peu, votre discours n’était pas en faveur du régime en
place. En acceptant cette nomination, vous avez la conviction
que le Togo a pris un virage avéré vers une démocratie libre
et pluraliste ? Vos anciens camarades n’ont-ils pas pensé à un
retournement de veste ? A une trahison ?
Kagni Alem :
J’ai combattu le père, je travaille avec le fils qui est de la
même génération que moi, la trahison viendrait de là. Un
politologue togolais au patronyme pompeusement guerrier a même
écrit noir sur blanc sur Togoforum.com que j’ai accepté cette
mission parce que j’étais un « grand » écrivain (les
guillemets sont de lui) terriblement affamé. Heureusement que
je n’ai pas eu la faiblesse de demander à ce compatriote de
« génie » (les guillemets sont de moi) d’écrire mes livres à
ma place et de me donner à manger quand j’étais dans ma
fameuse période de précarité, il m’assignerait en justice
aujourd’hui pour plagiat et dettes impayées ! Nous en sommes
là entre Togolais, petits et mesquins dans nos analyses, en
dépit (ou à cause, va savoir) de nos diplômes universitaires !
Pourquoi chercher à se disculper, même si je pense que le
patriotisme et les intérêts politiciens ne vont pas de
pair ! ? Je suis convaincu comme les membres de la CDPA, parti
qui a rejoint le gouvernement d’ouverture de Faure, que le
Togo évolue vers autre chose que ce que nous avons connu.
C’est une question de style et de génération. La présence de
l’opposition dans les hautes instances de l’Etat (ce qui
n’était pas donné il y a peu) est un gage certain pour aller
vers une compétition politique sereine et sans violence. Il
faut absolument sortir la politique de la rue, et l’imposer
dans les institutions de l’Etat, dans les corporations, les
syndicats, etc.…, si on accepte l’idée qu’il existe un Etat à
renforcer. Ce n’est pas parce que l’on travaille sur un
plan étatique avec l’adversaire politique d’hier que l’on
doit du coup être taxé de criminel. L’histoire de la lutte
politique au Togo impose à nous tous la reconnaissance des
souffrances que nos erreurs de stratégie ont infligées au
peuple. Le reste, c’est de la mauvaise foi. Et Dieu sait que
la mauvaise foi, c’est la chose la mieux partagée dans le
landernau politique togolais. Depuis 1958, depuis 1963, depuis
le sacrifice infect du pauvre Joseph Koffigoh, premier
ministre issu de la Conférence nationale. Il est temps de
grandir politiquement au Togo et de sortir des ornières du
passé, des nostalgies brumeuses qui font le discours d’une
certaine opposition surfant sur l’ignorance du peuple des
enjeux réels de son développement et de sa place dans le
monde ! C’est ce discours-là qui serait trahison ? Mais alors
j’assume cette trahison-là, vis-à-vis des donneurs de leçon
adeptes de la pensée unique !
Togoforum.com : Avez-vous déjà commencé la rédaction du second tome d’Esclaves ?
Des projets immédiats ?
Un éditeur camerounais, Joseph Fumtin (Les éditions Ifrikiya)
publiera en juin un livre tiré de mes carnets de voyages, et
intitulé Dans les mêlées : les arènes physiques et
littéraires. Au même moment, mon fidèle éditeur de
théâtre, Ndzé, sort le premier volume de mes pièces de théâtre
composé de deux pièces rééditées, La saga des rois et
Nuit de Cristal, et d’un inédit, Apprentissage de la
mémoire. La suite d’Esclaves existe déjà, mais j’ai
décidé de prendre du recul et de la réécrire entièrement. J’ai en chantier un grand roman sur la colonisation
allemande du Togo, mais dans l’immédiat, je suis en train de
finir un roman sur la peine de mort. Par superstition, je
préfère ne pas trop dévoiler le sujet de ce roman
provisoirement intitulé La décapitation.
Togoforum.com : Nous vous remercions. |
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