TOGOFORUM : Ahmadou Kourouma, s’est
éteint le 11 décembre 2003 à Lyon en France. C’est un grand écrivain
qui vient de s’éteindre.
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Ahmadou Kourouma |
A.T. APEDO – AMAH :
Ahmadou Kourouma est une référence dans la littérature africaine
francophone. Il est l’un des précurseurs qui ont vigoureusement
renouvelé l’écriture de notre littérature
après les fausses indépendances dans le pré carré français d’Afrique.
Chaque époque de l’histoire d’une société voire d’un continent est
maquée en littérature par une forme d’écriture, écriture qu’il ne faut
pas confondre avec le style qui est individuel. Roland Barthes l’a
bien explicité : l’écriture est collective et imposée par la société.
Mais bien entendu sa grandeur tient à son style et à son talent de
conteur.
TOGOFORUM : Les exégètes de la littérature
africaine disent d’Ahmadou Kourouma qu’il est celui qui a imprimé dans
les années 1970 un tournant décisif au cours de la littérature
africaine. Quel a été son apport et en quoi a consisté cette rupture.
A.T.A.A. : J’ai dit tout à l’heure
l’importance que je lui accorde dans les lettres africaines. Il a été
à l’origine avec quelques écrivains d’un renouvellement de l’écriture
africaine dans les années 1970. Qui dit renouvellement dit rupture.
Cette rupture avait comme particularité de désacraliser la langue
française en brisant le tabou castrateur d’une langue classique. Or il
se fait que dans l’Afrique coloniale dans laquelle nous vivons, la
situation linguistique est complexe. Nos sociétés vivent une situation
de diglossie (bilinguisme) langue africaine / langue européenne dans
laquelle nos langues africaines ont à faire face quotidiennement à la
concurrence déloyale de la langue coloniale érigée en langue
officielle, langue de l’élite occidentalisée opposée au peuple
accroché aux langues nationales.
TOGOFORUM Lorsqu’il envoie Les soleils des
indépendances aux éditions "Le Soleil" en 1968, le roman est taxé de
charabia. Cependant deux ans plus tard, lorsque le roman paraît aux
presses de l’Université de Montréal, les éditions Le Soleil rachètent
les droits et republient en 1970 le roman, puisque Kourouma n’avait
rien changé à son texte ?
ATAA. :
Les tribulations éditoriales de ce bouquin illustrent parfaitement le
fait que les éditions même les plus importantes manquent souvent de
flaire. Je soupçonne que le comité de lecture du Soleil était
prisonnier du français normatif clamaïque et s’est refusé à
l’ouverture sur la culture africaine avec les africanismes subis par
la langue française. Ça peut être aussi de l’inculture et du mépris
pour les cultures étrangères voire étranges dont le véhicule
privilégié est la langue autochtone. La récupération des Soleils
des indépendances par Le Soleil est tout
simplement une
récupération après les critiques laudatives qui ont salué la
publication du livre au Canada. L’explication du culte récupération
n’est pas d’ordre esthétique, mais sûrement commercial.
TOGOFORUM : A la parution de "En attendant le reste des bêtes sauvages", plusieurs lecteurs ont trouvé en Koyaga le
dictateur togolais Gnassimgbé Eyadema. Et l’on sait que Kourouma a été
directeur d’une compagnie d’assurances au Togo pendant au moins 15
ans. Y a t-il des indices concourant à ce rapprochement
?
ATAA. :
Le roman est truffé d’indices qui renvoient le lecteur à la biographie
d’Eyadema. L’acteur lui-même, pour enfoncer le clou a déclaré dans des
interviews que le modèle de son personnage est le dictateur togolais
Gnassimgbé Eyadema. Le titre du roman lui a été inspiré par son boy
alors qu’il vivait à Lomé. Au cours d’une campagne d’élection
présidentielle qui ne laisse aucune chance à Eyadema si l’élection
était honnête, Kourouma a interrogé son boy sur les chances d’Eyadema
dont il était un partisan. Celui-ci a répondu que le dictateur
gagnerait même si pour ce faire, il fallait faire voter les bêtes
sauvages. Notez que dans notre pays, le Togo, champion du monde en
fraudes électorales, il est d’usage de faire voter les morts, des
bambins de 6 ans et des étrangers frontaliers. Avec ce roman, Kourouma
a directement nourri son texte d’un contexte historique passé et
contemporain. Tous ceux qui connaissent l’histoire récente du Togo
reconnaissent Eyadema à travers Koyaga.
TOGOFORUM : "Les Soleils des indépendances",
"Monnaie", "outrage et défi", "En attendant le vote des bêtes sauvages",
"Allah n’est pas obligé" sont tous des romans de cet ivoirien exilé par
Félix Houphouët-boigny et, récemment, par les défenseurs de l’aberrant
concept de l’ivoirité. Y-a-t-il une veine intellectualiste en faveur
d’une écriture " petit nègre " ?
A.T.A.A :
En Afrique, lorsque vous ne vous laissez pas récupérer par le régime
dictatorial en place et qui est toujours à la solde de la France et de
ses réseaux mafieux, vous êtes condamné à une certaine marginalisation.
Le dictateur Houphouët-Boigny l’a jeté en prison dans sa jeunesse. A
l’âge de la retraite, c’est le tyran Laurent Gbagbo qui lance ses
milices tribalistes à ses trousses au nom de l’ivoirité qui est un
concept nazi. Pour échapper aux nazillons de Gbagbo, il a dû s’exiler
pour éviter d’être retrouvé éventré dans un charnier. Les tribalistes
et xénophobes lui reprochaient une ascendance malienne.
A ma connaissance, il
n’y a pas dans la littérature africaine francophone une veine
esthétique utilisant le petit négro. Tous ces romans sont autant
d’interrogations sur nos pays africains subjugués et dirigés par ceux
qu’il a qualifié de " bandits ". Le mal africain, la bêtise humaine,
l’hypocrisie, l’incapacité des africains à prendre en main leur destin
sont les thèmes centraux de ses livres. A propos de Kourouma, on ne
peut pas parler d’intellectuel et lui-même le reconnaissait sans
fausse modestie. Je l’ai connu à Lomé et avec mon collègue Huenumadji
Afan du département des Lettre Modernes de l’Université de Lomé, nous
l’avions invité à plusieurs reprises pour parler à nos étudiants. Il a
également soutenu l’aventure de notre revue Propos Scientifiques.
TOGOFORUM :Allah n’est pas obligé met en scène
un enfant soldat à la recherche de sa tante. Que représente cette
quête ?
A.T.A.A. :
Allah n’est pas obligé se déroule en Côte d’Ivoire, au Libéria et en
Sierra Léone. Les deux derniers pays cités étant en guerre. Le petit
Birahima parti à la recherche de sa tante après la mort de sa mère est
obligé de devenir enfant soldat pour survivre à la barbarie, à l’état
d’anomie. Sa quête est en fait une véritable quête initiatique qui a
transformé, à travers les épreuves, cet enfant de 8 ou 10 ans en
adulte précoce. Cette quête est l’occasion pour l’auteur de dénoncer
les bandits qui mettent l’Afrique à feu et à sang. Il les cite
nommément bandits : Charles Taylor, Samuel Doe, Prince Johnson, Foday
Sankoh, Sani Abacha, Houphoët-Boigny, etc. Avec ces tristes personnages
voués à l’égoïsme, l’humanité souffrante, africaine est comme donnée.
En mettant Allah dans le titre du roman, Kourouma dénonce la
propension de l’islam au formalisme. L’on ne s’en tient qu’à la forme
qui devient un réflexe. Cet islam africain mâtiné d’animisme n’est
qu’un vernis qui permet aux hypocrites de tremper leur prochain au nom
d’Allah. Ses personnages n’ont que le nom d’Allah à la bouche tout en
commettant les crimes les plus abominables qui heurtent la conscience
humaine.
TOGOFORUM : Il travaillait depuis mars 2003 à un
nouveau roman. Pouvez-vous nous en dire plus ?
A.T.A.A :
Je n’en sais pas plus que vous sauf que son sujet était la Côte
d’Ivoire de l’ivoirité tribaliste et xénophobe.
TOGOFORUM : Avec la mort de Kourouma, c’est une
génération d’écrivains frondeurs qui meurt ou c’est une page de la
littérature africaine qui se tourne ?
A.T.A.A :
Chaque génération d’écrivains marque son temps à sa manière par des
styles et des talents divers. La vie n’est vie que parce qu’il y a la
mort au bout. Chaque génération est irremplaçable. Il est donc normal
que les anciens s’en aillent. La vie le veut ainsi et le vaut aussi ;
c’est une affaire de biologie. Le départ des précurseurs, c’est aussi
une page qui se tourne (et non qui se ferme), car il a fallu que des
pages se tournent pour que apparaisse un Kourouma dans les lettres
africaines. La page doit se tourner pour que surgissent dans le
paysage littéraire africain d’autre sortes de personnalités
littéraires. C’est la loi de la dynamique culturelle. L’art est
création permanente.
TOGOFORUM : L’œuvre de Kourouma a eu une
certaine influence sur les auteurs togolais ?
A.T.A.A :
Forcément mais indirectement à travers la liberté prise par rapport
aux normes syntaxiques de la langue française. Dans le domaine de la
dramaturgie, la plus forte influence vient du congolais Sony Labou
Tansi.
TOGOFORUM : Ce mathématicien disait que s’il
avait étudié les lettres, il n’aurait jamais écrit. Trait de modestie
ou sincérité ?
A.T.A.A :
Je n’en sais rien et Kourouma non plus n’en sait rien. Ne dit-on pas
qu’avec des "si" on mettrait Paris dans une bouteille ? Ce n’est pas
seulement le fait de faire des études littéraires ou scientifiques qui
poussent une personne vers la littérature. De nombreuses circonstances
de la vie et des rencontres y concourent énormément. A ce que je sache,
une très infinie proposition de "littéraires" accède à l’écriture
pratiquement à égalité avec les non littéraires. Disons que le fait
qu’il n’ait pas eu à apprendre à maîtriser le français l’a forcé à se
trouver son style particulier.
TOGOFORUM : En quels termes rendrez-vous hommage
à Ahmadou Kourouma ?
A.T.A.A :
C’était un homme modeste et honnête. Il n’avait aucune prétention
intellectuelle et était un citoyen africain en phase avec son époque
et ses luttes pour la dignité et plus d’humanité. Contrairement à
beaucoup d’écrivains africains, il a su se préserver de la
prostitution par rapport aux réseaux francophonistes qui les
instrumentalisent au service de la colonisation française. C’était un
grand écrivain. Ses romans que je préfère sont Les Soleils de
indépendances et Allah n’est pas obligé. Le premier et le
dernier.
TOGOFORUM : Nous vous remercions.